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11/12/2017
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Jusqu’à l’éclatement de la crise les banques US ont cherché des moyens de contourner les valeurs-limites européennes

Wall Street a aidé la Grèce à dissimuler ses dettes et a attisé la crise européenne


AUTEUR:  Louise STORY, Landon THOMS JR. & Nelson D. SCHWARZ

Traduit par  Michèle Mialane. Édité par Fausto Giudice


Par des tactiques analogues à celles qui ont favorisé les subprimes aux USA Wall Street a aggravé la crise financière  qui ébranle la Grèce et sapé la solidité de l’euro, en permettant aux gouvernements européens de dissimuler la croissance de leur endettement.

Tandis que les soucis causés par la Grèce ébranlaient les marchés financiers, des interviews et articles montraient que, durant une décennie, ce pays avait, avec l’aide de Wall Street, tenté de contourner l’endettement maximum imposé par l’UE (Critères de convergence européens relatifs à la dette publique). Un « deal » créé par Goldman Sachs a aidé à dissimuler des milliards de dettes aux contrôleurs budgétaires de Bruxelles.

  Alors que la crise était sur le point d’exploser, les banques cherchaient encore des moyens de soutenir les efforts de la Grèce pour ne pas rendre de comptes. Début novembre -trois mois avant qu’Athènes ne devienne l’épicentre d’un ébranlement planétaire du monde de la finance- une équipe de Goldman Sachs s’est rendue dans la cité antique pour faire à un gouvernement qui se débattait pour payer ses dettes une proposition fort moderne ; c’est ce que racontent deux personnes qui ont été instruites de cette rencontre.

Les banquiers -emmenés par Gary D.Cohn, Président de  Goldman Sachs - ont fait miroiter un instrument financier qui aurait repoussé dans un lointain avenir l’endettement du système de santé grec - un peu comme des propriétaires en faillite prendraient une seconde hypothèque sur leur maison pour amortir le  découvert de leurs cartes de crédit.

 Aparavant cela avait fonctionné. Des familiers de la transaction ont dit qu’en 2001, peu après l’entrée de la Grèce dans l’Union monétaire européenne, Goldman Sachs avait aidé le gouvernement grec à emprunter en secret plusieurs milliards. Ce deal, dissimulé à l’opinion publique, puisqu’il avait été présenté davantage comme une transaction sur devises que comme un emprunt, avait aidé Athènes à respecter les règles de déficit européennes tout en continuant à dépenser au-delà de ses moyens.

   Athènes n’a pas donné suite à la nouvelle proposition de Goldman Sachs, mais alors que la Grèce croule sous les dettes et que ses voisins plus riches promettent de lui venir en aide, les montages échafaudés au cours de la dernière décennie amènent à se poser des questions sur le rôle de Wall Street dans le dernier épisode des drames de la finance mondiale.

  Tout comme lors de la crise des subprimes et de l’effondrement de l’American International Group AIG, les produits financiers dérivés jouaient un rôle dans l’énorme endettement de la Grèce. Il s’agissait d’instruments financiers que Goldman Sachs, J.P. Morgan Chase et d’autres banques avaient mis au point  et qui permettaient à des politiciens grecs, italiens et peut-être autres de dissimuler de nouveaux emprunts.

  Dans des douzaines de transactions à travers tout le continent, les banques consentaient des avances - en échange de paiements ultérieurs par les gouvernements, ces engagements n’étant pas mentionnés dans les livres de comptes. La Grèce avait par exemple abandonné les taxes aéroportuaires et les profits de la loterie  nationale pour les années à venir.

  Des voix critiques estiment que ces engagements, n’étant pas considérés comme des crédits, trompaient les investisseurs et les instances de régulation quant à l’endettement effectif d’un pays.

  Quelques-unes des transactions grecques avaient reçu des noms tirés de la mythologie.  L’une d’elles, par exemple, avait été baptisée Éole, nom du  dieu des vents.

  La crise grecque représente cependant un défi majeur pour la devise européenne, l’euro, et pour la réalisation de l’unité économique du continent. Ce pays est, pour utiliser le jargon bancaire « to big to fail » - trop grand pour qu’on le laisse s’effondrer. Car la Grèce doit au monde 300 milliards de dollars, et de grosses banques frétillent à l’hameçon dont l’appât est constitué par une bonne partie de ces dettes. Un refus de paiements aurait des conséquences dans le monde entier.

  Une porte-parole du Ministère grec des Finances a déclaré qu’au cours des derniers mois le gouvernement a rencontré un grand nombre de banques et n’a pris d’engagements envers aucune d’entre elles. Selon elle, tous les financements de la dette « seront menés avec un grand souci de transparence ». Goldman et J.P. Morgan n’ont pas souhaité s’exprimer.

  Si les manipulations de Wall Street ont éveillé peu d’attention sur la côte Ouest  de l’Atlantique, elles ont été sévèrement critiquées en Grèce et en Allemagne par le Spiegel. « Les politiciens voudraient faire avancer les choses et dès qu’une banque leur donne les moyens de repousser un problème à plus tard, ils tombent dans le panneau », a déclaré Gikas A. Hardouvelis, économiste et ex-fonctionnaire du gouvernement, qui a contribué à la rédaction du dernier rapport sur les pratiques comptables grecques.

  Wall Street n’a pas créé le problème de l’endettement européen. Mais ce sont des banquiers qui ont fourni à la Grèce et à d’autres pays la possibilité de s’endetter au-delà de leurs moyens, et par le biais de transactions parfaitement légales. Il existe peu de règles relatives à la manière dont un pays doit lever des fonds pour financer son armement ou son système de santé, par exemple. Le marché de la dette souveraine  - c’est ainsi que Wall Street appelle les prêts aux États - est aussi extensible que gigantesque.

 « Quand un gouvernement veut tricher, il peut le faire », dit Garry Schinasi, un vieux briscard du département de surveillance des marchés financiers du Fonds monétaire international, qui observe la fragilité du marché mondial des capitaux.

   Les banques ont exploité à fond ce qui représente pour elles une symbiose extrêmement lucrative avec les gouvernements dépensiers. Alors que la Grèce n’avait pas retenu la proposition de Goldman Sachs  en novembre 209, elle a payé à cette banque plus de 300 millions de dollars de commissions sur la transaction de 2001, selon plusieurs sources bancaires bien informées.

   Ce genre de produits dérivés, qui ne sont ni documentés ni déclarés publiquement, contribuent à augmenter encore l’incertitude sur l’ampleur  des problèmes grecs et sur l’identité d’autres gouvernements qui auraient pratiqué une comptabilité analogue, ne figurant dans aucun bilan.

  L’onde de défiance inonde maintenant les autres pays situés en périphérie de l’Europe et qui connaissent des difficultés économiques, tout en rendant difficile l’accès aux crédits pour certains pays, dont l’Italie, l’Espagne et le Portugal.

   Pour unifier l’Europe sous la bannière d’une devise unique, on avait créé l’euro avec un péché originel : certains pays -l’Italie, la Grèce- étaient entrés dans la zone euro avec des déficits supérieurs à ceux qu’autorise le traité qui avait créé la devise. Au lieu d’augmenter les impôts ou de réduire leurs dépenses, ces pays ont réduit artificiellement leurs déficits en recourant à des produits dérivés.

  Les produits dérivés ne sont pas forcément une mauvaise chose. La transaction de 2001 incluait un produit dérivé connu sous le nom de « swap ». Cet instrument, dit « échange de taux d’intérêts », peut aider des pays ou des entreprises  à maîtriser les fluctuations du coût de leurs crédits en échangeant un taux fixe contre un taux variable et inversement.  Une autre forme, les swap de devises (ou swap de taux d’intérêt et de devises) peut atténuer les effets de la volatilité des taux de change.

  Mais grâce à J.P. Morgan l’Italie a fait mieux encore. En dépit de la persistance de déficits élevés elle a réussi en 1996 grâce à un produit dérivé à rendre son budget acceptable, au moyen d’un échange de devises avec J.P. Morgan à une contrepartie, l’Italie s’est engagée à effectuer des paiements ultérieurs, non enregistrés comme contraignants.

  « Les produits dérivés sont un instrument très utile », selon Gustavo Piga, professeur d’économie, qui a rédigé sur la transaction italienne un rapport destiné au Council on Foreign Relations. « Ils ne deviennent dangereux que s’ils servent à enjoliver le bilan».

   En Grèce on s’est livré à encore plus d’acrobaties financières. On en est arrivé à un marché  aux puces à l’échelon national quand les représentants des autorités ont mis en gage les autoroutes et aéroports, pour se procurer un argent dont on avait un besoin urgent.

  Grâce à Éole, un jeu  comptable légalement créé en 2001, la Grèce a pu cette année-là réduire les dettes qu’affichait son bilan. La transaction prévoyait entre autres une avance de liquidités à la Grèce en échange de la cession de futures redevances aéroportuaires. Un deal analogue, Ariane, daté de 2000, a englouti les recettes que le gouvernement tire de la loterie nationale. En dépit des doutes exprimés par beaucoup, la Grèce a classé ces transactions comme ventes, et non comme emprunts.

   Les transactions de cette sorte sont très contestées dans les milieux gouvernementaux. Dès 2000 les Ministres européens des finances ont débattu avec âpreté pour savoir s’il fallait ou non rendre publique l’utilisation des produits dérivés  par la comptabilité créative [sic : autrement dit l’art de trafiquer les comptes dans les règles, NdE].

  La réponse a été négative. Mais en 2002 on a exigé la publication des jeux comptables tels qu’Ariane et Éole, qui ne figuraient pas dans les budgets nationaux et invité les gouvernements à faire une nouvelle déclaration où ils apparaissent  non plus comme ventes, mais comme prêts.

    Toutefois Eurostat, l’Office statistique des Communautés européennes, déclarait encore en 2008 que « dans un grand nombre de cas les opérations de titrisation des crédits sont agencées de manière à obtenir prétendument un résultat comptable donné sans tenir compte de la valeur économique réelle de l’opération. » De tels  artifices comptables peuvent être profitables à court terme, mais se révéler dévastateurs au fil du temps.

   George Alogoskoufis - qui suite à l’alternance de mars 2004 était devenu ministre des Finances en Grèce  après le deal avec Goldman - a critiqué en 2005 cette transaction devant le Parlement. Celle-ci obligerait le gouvernement, arguait-il, à effectuer de très lourds paiements à Goldman jusqu’en 2019.

   Alogoskoufis, qui a quitté son poste il y a un an, nous a déclaré la semaine dernière par courriel que Goldman avait accepté par la suite une refonte de la transaction « pour restaurer de bonnes relations avec la République hellène ». Selon lui, le nouveau projet était meilleur pour la Grèce.

   Selon deux personnes au courant de la transaction, Goldman Sachs a vendu en 2005 le swap de taux d’intérêt à la Banque nationale de Grèce, la principale banque du pays. En 2008, avec l’aide de Goldman Sachs, la banque a inclus le swap dans une entité juridique baptisée Titlos. Selon Dealogic, une agence de recherches financières, la banque a conservé les titres émis par Titlos, afin de s’en servir comme gage pour des emprunts contractés auprès de la Banque centrale européenne.

 Edward Manchester, premier vice-président de l’agence de notation financière Moody’s, a déclaré, que la Grèce serait en fin de compte la perdante dans ce deal, vu qu’il lui impose des remboursements à long terme. Selon lui, « le swap Titlos ne sera jamais rentable pour le gouvernement grec. »


Source :  Wall St. Helped to Mask Debt Fueling Europe’s Crisis

Article original publié le 13/2/2010

Sur les auteurs 

Michèle  Mialane et Fausto Giudice sont membres de Tlaxcala, le réseau international de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner les auteurs, la traductrice, le réviseur et la source.

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EMPIRE: 04/03/2010

 
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