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14/12/2017
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Les provinces orientales de la république Démocratique du Congo ne connaissent plus de répit ; enquête sur les rives du lac Kivu

RD Congo : La malédiction du coltan


AUTEUR:  Paul LINDNER

Traduit par  Michèle Mialane. Édité par Fausto Giudice


Gregor suit l’engin des yeux pendant in certain temps encore. C’est un Cessna. Il pourrait appartenir à ceux qui font passer des armes en contrebande depuis les pays voisins. Et pourquoi pas, raille-t-il, sarcastique. Oui, qui pourrait les en empêcher ? C’est là qu’on aurait besoin des avions de surveillance AWACS. Mais personne ne songe à les employer ici. Et pourtant ils permettraient de contrôler tout l’espace aérien de la République démocratique du Congo (RDC), un pays six fois plus étendu que la République fédérale d’Allemagne. Et l’on pourrait alors empêcher au moins en partie l’importation illégale d’armement.

 

Eine Baustelle nahe der Provinzstadt Goma im 
Ostkongo: Frauen,vUn chantier près de Goma, au Congo oriental : des femmes, dont de nombreuses victimes de la guerre, cassent des pierres pour construire des routes . Photo Ursula Meissner /Welthungerhilfe

 

Alors, pourquoi l’Occident ne bouge-t-il pas ? Pourquoi se comporte-t-il dans ce territoire toujours disputé « de façon maladroite et incertaine » selon les termes de Gregor et Sylvia ? Ils sont membres d’ « Action mondiale allemande contre la faim ’  » (Deutsche Welthungerhilfe, DW) et savent par expérience que des matières premières convoitées importent plus à l’Occident que la stabilité du pays. Il en a toujours été ainsi.

 

Le chemin du lac Kivu traverse un paysage grassement verdoyant. Autrefois les Européens appelaient l’Est du Congo et toute la région des Grands Lacs la « Suisse de l’Afrique ». Climat doux, montagnes et collines, flore diversifiée évoquent un paysage alpin. La Suisse de l’Afrique donc - parfois Gregor pense à ce vocable marqué au coin du colonialisme en voyageant d’un projet à un autre, et la pauvreté et la misère le mettent en colère.

 

Une insécurité permanente

 

Alltag mit Waffen in der Stadt Bunia: Trotz 
Kriegsende haltendiLes armes au quotidien dans la ville de Bounia : La guerre est finie, mais les combats pour s’approprier les richesses de la province au voisinage du lac Kivu se poursuivent

 

Comme manager de l’ONG, il supervise quelques projets dans la partie orientale du Congo. Il raconte : « Nous construisons des routes et des écoles. Nous aidons les agriculteurs, distribuons des semences  et travaillons à une meilleure couverture médicale. » Mais il est difficile, selon lui, de faire quelque chose et de « procurer aux gens une sécurité physique et psychique » et il ajoute « ... diantrement difficile, quand tous nos efforts peuvent être anéantis en un rien de temps par une fusée, une grenade ou une rafale de mitraillette. »

 

Le conflit armé dans l’Est du Congo perdure. Il ne s’est pas achevé avec la fin officielle de la « guerre mondiale africaine », pour reprendre les termes par lesquels Madeleine Albright, alors Secrétaire du Département d’État US, désignait le massacre perpétré au Congo oriental entre 1998 et 2003. Des millions de gens ont péri, quand divers groupes rebelles, mais aussi des troupes régulières venues du Rwanda, du Burundi et de l’Ouganda voisins se sont déchaînés dans le pays. C’était l’époque où l’on se battait ouvertement pour la possession des gigantesques et précieuses ressources du sous-sol qui attiraient tout le monde dans les provinces orientales du Congo. Et ce n’est pas fini. Ni l’’armistice fragile de 2003, ni les premières élections plus ou moins « démocratiques » de 2006 n’ont mis un terme à plus de quarante ans de combats.

 

« Les gens se promettaient beaucoup des élections, surveillées par des régiments européens armés. Mais les espérances ont rapidement fait place à une grande déception », nous dit Gregor. Il sait de quoi il parle. Il y a plus de dix ans qu’il vit ici. L’économie et les infrastructures régionales sont largement détruites. Le pays est par terre, en dépit des richesses que recèle son sous-sol. Les luttes pour le pouvoir et l’influence, pour la terre, les concessions d’orpaillage, les districts  miniers ont pris des dimensions effrayantes. Au quotidien, la corruption égale la violence. Les fractions politiques et économiques adverses ainsi que divers groupes paramilitaires sont une source d’insécurité permanente.

 

Une vieille machine à coudre

 

Ausbildung zur Schneiderin an einer 
uraltenSinger-Nähmasch  Formation de couturières  sur une antique machine à coudre Singer : la douleur et les épreuves passées lient entre elles ces femmes. Photo Conseil  de l’UE

 

Dans une petite pièce grossièrement crépie, quelques femmes sont assises autour d’une table de bois. Sylvia - une psychologue française de la famille employée par l’ONG - entre et salue poliment. Les femmes donnent l’impression de se ressembler toutes un peu, mais pas tellement à cause de leur apparence. Elles sont toutes silencieuses, lointaines, leurs visages semblent de pierre, peu expressifs. C’est leur destin qui les lie. Et elles sont unies, quelque part, dans la douleur et la détresse.

 

  Quelques pick-up cabossés sont arrivés au village, me dit-on. Des jeunes gens armés, dont des adolescents et même des enfants ont sauté des plates-formes, poussant des cris sauvages et brandissant des armes. Ils ont injurié les habitants, les accusant d’avoir sympathisé avec des « mauvais » et soutenu un groupe paramilitaire adverse. Adieu la vie du village, adieu la vie  pour beaucoup, place à des traumatismes effroyables, surtout pour les femmes.

 

Cases brûlées, maisons détruites, morts. Et des viols, des mutilations, des déportations. Beaucoup d’enfants ont été emmenés au travail forcé dans les mines ou à l’entraînement dans des camps militaires. Là on fait d’eux des tueurs, par la terreur et le lavage de cerveau.

 

En 2008, selon le bilan de l’ONU, 200 000 personnes ont été en deux mois contraintes de fuir, errant entre deux fronts à la recherche de protection. C’était l’époque où s’affrontaient une armée congolaise dans un état lamentable, composée de bric et de broc de divers groupes armés, et les troupes de Laurent Nkunda, soutenu par le Rwanda. Depuis, celui-ci a été écarté, ce qui a un peu stabilisé la situation.

 

Sylvia nous explique que ces femmes, souvent séparées de leurs enfants, victimes de violence et de discrimination ethnique, ont surtout besoin d’un soutien psychologique.  « Nous leur permettons d’apprendre à lire et écrire et leur donnons une formation professionnelle. » Par exemple comme couturières : au milieu de la pièce, sur la table, trône une vieille machine à coudre Singer. Mais aucun changement sur le visage des femmes. Impénétrable et sombre comme un bloc de lave. Leur histoire est celle même du pays : une histoire faite d’oppression, d’humiliation, de douleur et de maux.

 

 Sous domination étrangère

 

Weiße geben den Ton an: Die EU ist unter anderem mit 
der&  Les Blancs donnent le la : l’UE s’occupe entre autres à « moderniser » les forces armées congolaises. Cliché : Conseil  de l’UE 

Depuis le XVIIème siècle, le pays, jadis l’un des plus grands royaumes d’Afrique, a été systématiquement exploité ; d’abord par les Portugais, puis les Hollandais et les Britanniques. À partir de la Conférence de Berlin, en 1884-1885 les maîtres ont été la monarchie belge et ses gouvernements, qui pratiquaient ouvertement terreur et brutalité. Le changement est advenu en 1960 avec l’indépendance et les premières élections démocratiques. Patrice Lumumba, le chef charismatique de la résistance congolaise contre la domination étrangère, est  devenu Premier ministre -une épine dans le pied de l’Occident.

 

Il restait suspect aux yeux des USA comme des anciens maîtres européens, et ce fut bien pire quand il a osé critiquer publiquement Bruxelles pour les crimes commis à l’époque coloniale. Sur ordre du gouvernement belge et au su de Baudouin 1er, roi de Belgique, celui qui portait les espoirs du Congo et de nombreux mouvements de libération africains a été assassiné en janvier 1961. Bientôt Mobutu a pris sa suite, avec le soutien notamment de Washington, Paris et Bruxelles - George Bush senior devait plus tard l’appeler « mon très cher ami » Le despote s’est maintenu durant 40 ans à la tête du pays, qu’il avait rebaptisé « Zaïre » en 1971. Il est mort en exil au Maroc en 1997. Son successeur, Laurent-Désiré Kabila, a été victime d’un attentat en 2001. Depuis c’est son fils Joseph qui gouverne ; il a été confirmé dans sa charge de président par  des élections qui se sont déroulées sous contrôle international et ont suscité beaucoup  de points d’interrogation.

 

Dans la partie orientale du pays, et surtout la province du Nord-Kivu, les combats acharnés qui opposent l’armée congolaise, les milices Mau-Mau et les organisations rwandaises rebelles perdurent jusqu’à maintenant. On a longtemps reproché à l’armée congolaise de collaborer avec des groupes hutus impliqués dans le génocide rwandais de 1994. De fait des rebelles rwandais et ougandais revendiquent un accès aux ressources situées dans la zone frontalière de la République démocratique du Congo avec leurs pays. Ils financent leurs activités par l’extraction et le commerce illégaux essentiellement d’or et de coltan et achètent des armes dans les réseaux de trafiquants internationaux. C’est surtout le coltan qui est très demandé, étant utilisé dans les pays hautement industrialisés pour la fabrication de téléphones portables ainsi que dans la technologie spatiale.

 

Ressources du sous-sol contre armes

 

La RDC détient 70% des réserves mondiales de coltan. Mais jusqu’ici ce « trésor » a plutôt été pour le pays une malédiction qu’une bénédiction. Les Casques bleus de l’ONU (la MONUC, qui représente leur plus gros contingent mondial) n’a guère contribué jusqu’ici à résoudre le conflit. « L’armée et la MONUC sont présentes dans les villes de la région, mais dès qu’on entre dans les régions rurales, on tombe immanquablement sur des paramilitaires et même souvent sur des enfants armés de kalachnikovs et qui, dans le meilleur des cas, veulent seulement vous dévaliser », nous dit Gregor.

 

« Récemment encore, les troupes ne disposaient même pas d’hélicoptères équipés pour la vision nocturne. La nuit, l’ONU était aveugle.» Pour un pays aussi vaste, les soldats sont peu nombreux. C’est aussi en raison des « carences de sa préparation et de son équipement que la MONUC est pratiquement condamnée à l’échec. Ce n’est un secret pour personne que les actions des Casques bleus sont souvent trop tardives et mal coordonnées ; pour obtenir confirmation d’un ordre, il n’est pas rare de devoir téléphoner à New York. Cela prend du temps, un temps que les victimes n’ont peut-être plus.»

 

Le matin, avant de partir travailler à leurs projets, Sylvia et Gregor se coordonnent via Internet avec leurs collègues de la DW et autres organisations d’aide de la région. On échange des informations sur la situation et le potentiel de dangerosité. Il est important que les autorités locales, les seigneurs de la guerre et leurs combattants soient informés de l’arrivée ou de la présence des groupes occidentaux et de leurs divers projets. Tout le reste serait pris pour une immixtion - seule la communication diminue les risques.

 

Travaux de construction à Goma

 

Parvenus sur la rive nord du lac Kivu, non loin de Goma, nous scrutons moins souvent et avec moins d’angoisse la forêt des deux côtés de la route. Le sentiment d’être plus ou moins en sécurité croît au fur et à mesure que nous nous rapprochons de la banlieue. Le danger d’une attaque soudaine jaillie de l’épaisse verdure n’est plus aussi présent. Il en va de même pour les patrouilles imprévues des rebelles. Notre voiture oscille sur la route inégale. « Bientôt elle sera repavée », nous dit Gregor. « Voyez, les travaux ont déjà commencé » ajoute-t-il en montrant par-dessus le volant un gros nuage de poussière. Nous descendons et nous dirigeons vers quelques hommes munis de pelles.

 

Devant nous un camion déverse des tonnes de sable et de cailloux. Tout  le monde attend que la poussière soit retombée. Un petit moment après le camion s’éloigne, les hommes grimpent sur le tas de matériaux et commencent à le répartir sur la chaussée. De l’autre côté de la route, on voit des femmes, parfois avec de très jeunes enfants, qui trient à la main les pierres contenues dans le sable - un travail pénible et dur. « C’est un autre de nos projets », dit Gregor. « Nous l’appelons « cash flow work » (travail payé comptant, NdT) : nous proposons un travail que nous payons immédiatement. Nous essayons ainsi de toucher les chômeurs. Et l’infrastructure de la région se développe. L’aide ne s’adresse pas qu’aux femmes violées mais aussi à d’ex-combattants, membres d’unités paramilitaires, soldats de l’armée régulière ou rebelles démobilisés. »

 

En ce moment l’UE « modernise », comme on dit, les forces armées congolaises, dans le  cadre de la « mission de conseil et de soutien », l’UESEC. Des conseillers militaires euroxellois1, dont des membres de la Bundeswehr, dirigent et contrôlent les « réformes ». Il paraît qu’on essaie d’acquérir de nouvelles sortes d’armes et d’établir de nouvelles structures administratives. On récupère les armes et on veille au paiement de la solde. On aiderait aussi scolariser des mineurs pour les empêcher d’errer sans but à travers le pays et d’être recrutés par les paramilitaire.

 

« C’est encore trop peu. Il faudrait faire beaucoup plus. Mais la stabilité au Congo n’est sans doute qu’un mirage », dit Gregor. Il s’est aperçu, « au fil de longues années [qu’il] a passées ici, qu’on s’intéresse surtout aux précieuses ressources du pays » - surtout en Occident. Et si le Congo était réellement un État souverain et démocratique, il faudrait prendre en compte les droits de prospection minière et de douane, les impôts et taxes. Il est plus simple de contourner les structures étatiques, et il revient moins cher de payer les seigneurs de la guerre, qui s’occupent ensuite d’exporter en toute sécurité les minerais convoités. Avec cet argent, les rebelles achèteront ensuite de nouvelles armes et s’en serviront - mais qui s’en soucie ?

 

 

1 – Euroxellois : néologisme tlaxcalien pour désigner tout ce qui touche à l’Union européenne, dont le siège est à Bruxelles, comme chacun-e sait.


Source :  DR Kongo: Der Fluch des Coltans

Article original publié le 20/2/2010

Sur l’auteur

Michèle Mialane et Fausto Giudice sont membres de Tlaxcala, le réseau international de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, la traductrice, le réviseur et la source.

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MÈRE AFRIQUE: 04/03/2010

 
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