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22/10/2017
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Conflit au Congo : "Terminator" vit dans le luxe, les Casques bleus sont en contemplation


AUTEUR:  David SMITH

Traduit par  Isabelle Rousselot. Édité par Fausto Giudice


La mission des Nations Unies au Congo est la plus grande opération de maintien de la paix dans le monde, estimée à 1,350 milliards de $ par an. Mais au lieu de mettre fin à une épidémie de viols et de meurtres, les forces des Nations Unies sont accusées de soutenir activement ceux qu'elles seraient censées déférer à la justice. 

Bosco Ntaganda
Bosco Ntaganda, le chef des rebelles du Congo dont les hommes sont accusés d'atrocités lors de combats sous la bannière de l'armée nationale suite à un arrangement cautionné par les forces de maintien de la paix des Nations Unies.  Photo Lionel Healing/AFP/Getty Images

Au premier abord, il n'y a rien de troublant à voir un homme jouer au tennis sur les courts d'argile rouge de l'Hôtel Karibu. D'autres clients dans le parc de l'hôtel traversent sereinement les gazons soignés, dînent dans une rondavelle (sorte de case typique) au toit de chaume ou sirotent des boissons en admirant le lac Kivu.

Mais le sportif décontracté dans cette oasis de luxe au milieu de la pauvreté de Goma, en République démocratique du Congo, est un homme dont les Nations Unies auraient préféré qu’il n'ait jamais existé.

Bosco Ntaganda est recherché par la Cour pénale internationale (CPI) de la Haye car il aurait engagé et envoyé au combat des enfants âgés de moins de 15 ans. Il est également accusé d'être au commandement de troupes responsables de massacres de civils, ce qui lui vaut le surnom de "Terminator". Pourtant Ntaganda, qui serait âgé de 36 ans, n'est pas seulement toujours en liberté mais il sert en tant que général dans une armée qui a le soutien total de la mission des Nations Unies au Congo, mission connue sous le nom de MONUC. Il est l’incarnation de ce que les critiques appellent un "pacte avec le diable". Alors que les yeux du monde sont tournés vers les guerres en Afghanistan et ailleurs, beaucoup pensent que les collines aux denses forêts de l'est du Congo sont les témoins d'un nouveau chapitre honteux dans l’histoire des opérations de maintien de la paix de l'ONU, à classer à côté des déploiements impuissants à Srebrenica et au Rwanda.

Perte de confiance

"Je ne peux plus faire confiance à la MONUC", déclare une infirmière qui a été dévalisée à main armée la semaine dernière alors qu'elle tentait d'aider des civils blessés. "Nous leur avons demandé de l'aide mais ils ont dit que ce n'était pas leur travail. Nous avons demandé qu'un convoi nous accompagne jusqu'au village mais ils n'ont rien fait pour nous protéger."

L'infirmière qui n'a pas voulu donner son nom par peur des représailles, est employée à Goma par l'hôpital Heal Africa qui soigne de nombreuses victimes de la violence et qui a reçu, l'année dernière, la visite de la Secrétaire d'Etat des USA, Mme Hillary Clinton.  Mais même un hôpital n'est pas à l'abri des abus scélérats de l'armée congolaise soutenue par la MONUC.

"Deux hommes en uniforme sont sortis d'un champ de maïs et ont arrêté notre voiture", raconte l'infirmière. "L'un des deux était armé d'un fusil et l'a pointé sur nous. Ils nous ont demandé où nous allions et nous avons répondu que nous étions des infirmières et que nous allions à Nyanbanira. Ils nous ont dit de leur donner 1 000 $ sinon ils brûleraient la voiture.

Nous leur avons dit que c'était une voiture de secours et que nous allions chercher des villageois blessés mais ils n'ont rien voulu entendre. Ils ont ouvert la porte de la voiture et ont pris le chauffeur. Ils ont pris tout l'argent, la nourriture, les documents et les outils. Ils auraient pu nous tuer. C'est grâce à Dieu que nous sommes encore en vie."

Elle a indiqué que l'incident s'était produit près de la base de la MONUC. "Mais quand nous les avons appelé pour leur dire que nous avions été pillés, ils ont dit "ce n'est pas notre travail". Ce n'est pas la première fois qu'ils ne nous aident pas. Je ne vois pas ce qu'ils font dans l'est du Congo."

Avec une force de 18 500 Casques bleus au Congo, les Nations Unies ont réuni la plus grosse opération de maintien de la paix au monde pour un coût de 1,350 milliards de $ par an. La MONUC a fourni des rations journalières, des moyens de transport, du carburant et de la puissance de feu aux Forces Armées de la République Démocratique du Congo (FARDC) dans leurs opérations contre un groupe exilé de rebelles hutus rwandais, les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), dont certains chefs ont pris part au génocide de 1994 chez le voisin du Congo.

Mais l'armée congolaise est accusée d'atrocités contre le peuple qu'elle est censée protéger. Dans une série de rapports accablants, Human Rights Watch a fourni des informations sur des centaines de meurtres et des milliers de viols. Certaines morts ont été particulièrement cruelles : des civils ont été décapités, découpés à la machette, battus avec des massues, abattus alors qu'ils s'enfuyaient ou brûlés vifs dans leurs maisons. La plupart des victimes étaient des femmes, des enfants et des personnes âgées.

De nombreuses ONG comme Oxfam se sont jointes aux condamnations de Human Rights Watch concernant le soutien de la MONUC à une armée qui a du sang sur les mains.

Un rapport qui a filtré du Groupe d'experts mandaté par les Nations Unies a montré que les opérations militaires avaient « aggravé la crise humanitaire ». Écrivant dans The Guardian l'année dernière, Eve Ensler, auteur et fondateur de V-Day, un mouvement international qui a pour objectif de lutter contre la violence faite aux femmes et aux filles, affirme que les soldats des Nations Unies (la MONUC) ne restent pas passivement à regarder les massacres mais en fait, soutiennent les auteurs des crimes. »

Des raisons politiques expliquent pourquoi l'armée congolaise manque de façon significative de discipline militaire. Elle a combattu et perdu contre le général rebelle, Laurent Nkunda, un chef militaire qui aurait été patronné par le Rwanda. Mais un an plus tard, le Congo et le Rwanda ont conclu un deal secret qui a conduit à son arrestation.

Le groupe rebelle de Nkunda, le Congrès National pour la Défense du Peuple (CNDP), a été brusquement légitimé et absorbé par l'armée congolaise.

Ensemble, ils aller tourner leurs armes vers les FDLR. C'était un compromis nécessaire, disent les Nations Unies, parce que cela donnera peut-être enfin au gouvernement assez de force pour ramener l'ordre dans cet immense pays chaotique.

« Le réalignement du CNDP représente certainement le développement le plus important dans le pays depuis 15 ans», déclare Matthew Brubacher, un officier des affaires politiques de la MONUC. « L'année dernière, avant l'accord, le CNDP avait presque réussi à prendre Goma. Si vous ne pouvez pas les battre, il vaut mieux les avoir à vos côtés. Nous ne pouvons pas les battre militairement, alors quel choix nous reste t'-il ? Est-ce que les ONG préfèrent qu'un groupe militaire autonome continue à être plus fort que l'armée ? »

Une fusion difficile

Mais la fusion est loin de se passer sans heurts, avec de nombreux anciens membres du CNDP qui refusent d'abandonner leurs anciennes habitudes.

Lyn Lusi, responsable du programme Heal Africa, née au Royaume-Uni, déclare : « Durant le processus de paix, ils ont pris tous les bandits et les rebelles et les meurtriers de chaque groupe et leur ont mis des uniformes puis ils leur ont dit : « vous faîtes maintenant partie de l'armée officielle. » Alors, franchement, à quoi pouvait-on s’attendre ?

« Je sais que les soldats professionnels des FARDC en sont écœurés. Ils sont maintenant dans le même panier que les bandits et les meurtriers. Il y a de bons soldats professionnels dans les FARDC et ils ont hâte d'avoir une occasion d'aider à nettoyer leur armée. »

Elle ajoute que la mission des Nations Unies n'a pas complètement compris la réalité du terrain. « Je pense que la MONUC n'était pas au courant de ce que tout le monde savait au Congo, «  a indiqué Lusi. « Ils concoctent des solutions de cabinet. Ils sont assis dans leurs bureaux dans le monde entier à se dire ‘Allons-y, allons soutenir l'armée nationale’. Mais quiconque  connait l'armée nationale aurait su que ça n'était pas suffisant. »

Les tensions ont été exacerbées par des jalousies de grades, par le manque d'entraînement et le non-paiement de beaucoup d'anciens soldats du CNDP, qui ainsi se sont remis à piller. La MONUC affirme qu'elle s'occupe de ces problèmes.

Dans le village de Kanyabayonga, un lieutenant-colonel dans l'armée indienne qui, avec plus de 4000 hommes au Congo, constitue le plus grand contingent de Casques bleus dans le pays, déclare : « Il y avait un problème au sujet des soldats intégrés qui n'étaient pas payés. Une nuit, un bataillon s'est rebellé, a commencé à tirer des coups de feu et a brûlé trois maisons. Notre commandant a passé la nuit à parler aux soldats et le problème a été résolu. »

Le colonel, qui souhaite rester anonyme, a ajouté : « Le FARDC a réalisé qu'il devait payer les soldats. Ainsi les généraux sont en train de régler ces problèmes. Les choses sont en train de changer sur le terrain mais l'entraînement prendra du temps. »

Mais pour Luofu, un autre village situé à environ 145 km au nord de Goma, la discipline ne se fait pas assez vite. L'année dernière, environ 1000 maisons furent brûlées par les rebelles du FDLR, ne laissant aux habitants que l'armée congolaise hybride vers qui se tourner. Gilbert Bouyenge, un prêtre catholique, a indiqué que la situation difficile des villageois s'était un peu améliorée.

« Il n'y a pas d'autre armée alors nous devons leur faire confiance. Certains d'entre eux violent mais pas tous, » a t-'il déclaré. La MONUC a essayé de surveiller de plus près le comportement de l'armée même si les casques bleus sont déployés dans une zone de la taille de la Californie.

À Luofu, Kyalwahi Daniel, qui a été forcé de rester à l'extérieur de sa maison pendant que sa femme se faisait violer par les rebelles, a dit que la présence des Casques bleus faisait une différence : « Depuis que la MONUC est ici, les soldats de l'armée n'osent plus intimider les civils, «  a t-'il indiqué. « Ils savent que les gens iront voir la MONUC et qu'un rapport sera envoyé à leur commandant. »

Des personnes forcées de quitter leurs maisons

Il y a des signes timides qui montrent que le pire est peut être passé. Des Casques bleus sur le terrain affirment qu'ils ont vu la violence diminuer durant les six derniers mois et que le gouvernement congolais et le commandement militaire prennent la violence sexuelle enfin au sérieux en attrapant et punissant les coupables.

Les chiffres des Nations Unies montrent que le nombre de personnes forcées de quitter leurs maisons, dans la province du Nord-Kivu, est tombé de 1,1 million en juillet dernier à 709 000 à la fin décembre. Les rapatriements officiels de Rwandais ont triplé l'année dernière alors qu'un nombre plus important de rebelles des FDLR capitulaient.

L'effectif de ce groupe est estimé à environ 4 000 hommes et les FDLR contrôleraient toujours de nombreuses zones minières, tirant profit des richesses en minerais du Congo.

Le président du Congo, Joseph Kabila, a déclaré que la guerre était « terminée à 90 % » et a demandé à la MONUC de quitter le pays au mois de juin, pour le 50ème anniversaire de l'indépendance du pays, ancienne colonie belge. Ce qui semble extrêmement optimiste. La MONUC vient juste de commencer une mission modifiée qui, prenant en compte les critiques du passé, n'apportera son soutien à l'armée congolaise que sur des opérations qu'elle a aidé à préparer.

Alan Doss, le responsable d'origine britannique de la MONUC, reconnaît que l'armée congolaise avait commis des violations des droits humains.

« Oui, des éléments de l'armée congolaise, en particulier parmi les éléments nouvellement intégrés, ont été impliqués dans des atrocités», indique Doss. « Nous l'avons nous-mêmes signalé et avons fait connaître nos inquiétudes aux forces armées congolaises et nous avons retiré notre soutien à l'unité contre laquelle ces plaintes avaient été portées. »

À la question de savoir si la MONUC n’avait peut-être pas été trop empressée à appuyer l'armée, il a répondu : « Qui sait, peut-être que quand nous regarderons en arrière, dans quelques années, nous nous dirons oui, effectivement, des erreurs ont été faites, nous étions conscients que tout ça avait été précipité.

« Mais il faut considérer le contexte dans lequel nous nous trouvions : nous devons nous rappeler que le Conseil de sécurité de l'ONU pressait le gouvernement de conclure un marché avec la rébellion du CNDP et avec leS FDLR. » Doss ajoute : « Toute opération a, malheureusement, un impact sur la population civile. La question est de savoir ce que nous voulons faire ici. 

« Bien entendu, nous n'avons aucun plaisir à ce que des gens soient tués et des femmes violées, mais cette partie du pays ne sera jamais en paix tant que nous n'aurons pas résolument conclu un marché avec les groupes armés et oui, bien sûr, tant que nous n'aurons pas rétabli la discipline au sein des FARDC. »

Cependant, en attendant, Ntaganda, sous mandat d'arrêt pour crimes de guerre, est actif dans une armée qui est soutenue par une force de maintien de la paix des Nations Unies. « Nous avons précisé que nous ne voulions rien avoir à faire avec lui et nous n'avons rien fait avec lui», indique Doss. « Idéalement, il faudrait que toutes les personnes qui ont été impliquées dans les violations des droits humains soient livrées aux autorités mais il faut se souvenir de l'état dans lequel se trouvait ce pays. Nous ne pouvons pas régler tous les problèmes dans l'immédiat. Nous devons être réalistes. Le processus d'intégration est toujours en cours. »

Certains diraient que c'est du pragmatisme dans un pays brisé par la guerre depuis des générations tandis que d'autres considèrent cet accord comme un sale compromis.

Mais Kabila n'essaye pas de finasser sur la situation de son pays. Le président congolais a reconnu franchement : « Pourquoi choisissons-nous de travailler avec M. Bosco, une personne recherchée par la CPI ? Parce que nous voulons la paix maintenant. Au Congo, la paix passe avant la justice. »



Source : guardian.co.uk home  Congo conflict: 'The Terminator' lives in luxury while peacekeepers look on

Article original publié le 5/2/2010

Sur l’auteur

Isabelle Rousselot et Fausto Giudice sont membres de Tlaxcala, le réseau international de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, la traductrice, le réviseur et la source.

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MÈRE AFRIQUE: 04/03/2010

 
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