HOME TLAXCALA
le réseau des traducteurs pour la diversité linguistique
MANIFESTE DE TLAXCALA  QUI SOMMES-NOUS ?  LES AMIS DE TLAXCALA  RECHERCHER 

AU SUD DE LA FRONTIÈRE (Amérique latine et Caraïbes)
EMPIRE (Questions globales)
TERRE DE CANAAN (Palestine, Israël)
OUMMA (Monde arabe, Islam)
DANS LE VENTRE DE LA BALEINE (Activisme dans les métropoles impérialistes)
PAIX ET GUERRE (USA, UE, OTAN)
MÈRE AFRIQUE (Continent africain, Océan indien)

ZONE DE TYPHONS (Asie, Pacifique)
KALVELLIDO AVEC UN K (Journal d'un prolo)
REMUE-MÉNINGES (Culture, communication)
LES INCLASSABLES 
LES CHRONIQUES TLAXCALTÈQUES 
LES FICHES DE TLAXCALA (Glossaires, lexiques, cartes)
BIBLIOTHÈQUE D'AUTEURS 
GALERIE 
LES ARCHIVES DE TLAXCALA 

11/04/2021
Español Français English Deutsch Português Italiano Català
عربي Svenska فارسی Ελληνικά русски TAMAZIGHT OTHER LANGUAGES
 
Une grève victorieuse

Mahalla Al Kubra (Égypte) : une classe ouvrière militante


AUTEUR:  Joel BEININ

Traduit par  Fausto Giudice


Pour la deuxième fois en moins d’un an, durant la dernière semaine de septembre, les 24 000 travailleurs de la Société de filatures et de tissage d’Égypte (Misr Spinning and Weaving Company) de Mahalla Al Kubra se sont mis en grève et ont gagné. Comme ils l’avaient fait la première fois, en décembre 2006, les travailleurs ont occupé l’usine textile mastodonte de cette ville du Delta du Nil et ont rejeté les efforts de médiation engages par le parti au pouvoir, le Parti national démocratique (PND). Et la grève a même été plus militante qu’en décembre dernier. Les travailleurs ont établi une force de sécurité pour protéger les installations de l’usine et ont aussi menacé d’occuper le siège administratif de l’entreprise. Leur lutte a apporté un démenti cinglant aux affirmations du gouvernement et de nombreux médias que la vague de grèves de 2004 à 2007 était finie.
Plus important encore, si les promesses faites par le gouvernement sont tenues, les travailleurs de Mahalla ont remporté une grande victoire qui aura vraisemblablement des répercussions dans toute l’industrie textile égyptienne et peut-être même au-delà.

Après avoir arrêté la production pendant moins d’une semaine, ils ont obtenu un bonus équivalent à 90 jours de salaire, payable immédiatement. Une assemblée administrative générale de la société qui doit se tenir bientôt devrait augmenter ce bonus à l’équivalent d’au moins 130 jours de salaire. En outre, une commission doit être constituée immédiatement par le Ministère des Investissements pour négocier des augmentations des primes de risqué et des indemnités d’habillement.  Des primes de stimulation seront ajoutées aux salaires de base et seront augmentées de 7% par an. Le conseil de direction de la société sera dissous et le PDG  Mahmoud Al Gibali sera licencié. Les journées de grève seront considérées comme congés payés.

Comme pour beaucoup d’autres arrêts de travail qui ont jalonné ces trois dernières années, les causes immédiates du mécontentement des travailleurs de la  Misr Spinning and Weaving sont locales et économiques: des bonus impayés et des accusations de vénalité contre les membres de la direction. Mais des éléments importants parmi les grévistes de Mahalla présentent leur lutte comme un combat profondément politique avec des implications nationales. Ils défient directement la politique économique et la légitimité politique du régime du Président Hosni Moubarak. Dans ce défi, ils ont reçu le soutien non seulement du gros de la population de  Mahalla, mais aussi celui des travailleurs des usines textiles de Kafr Al Dawwar et  Shibin Al Kom, des cheminots et des intellectuels urbains.

Promesses non tenues

La grève à Mahalla Al Kubra a été provoquée par le fait que les promesses faites après la grève précédente de décembre 2006 n’ont pas été tenues. À cette époque, les travailleurs avaient dit qu’ils accepteraient des bonus équivalents à 45 jours de salaire plutôt que les deux mois de salaire qui leur avaient été promis au mois de mars précédent. En échange, le ministre des Investissements Mahmoud Muhi Al Din avait promis que si l’entreprise faisait des bénéfices supérieurs à 60 millions de livres dans l’année fiscale se clôturant en juin, 10% de ces bénéfices seraient distribués aux salariés.

Les statistiques égyptiennes étant malléables, on peut dire que la Misr Spinning and Weaving a réalisé entre 170 et 217 millions de livres de bénéfices durant la dernière année fiscale. Les travailleurs ont donc réclamé leur du, à savoir l’équivalent de 150 jours de salaire. Mais ils n’ont reçu que l’équivalent de 20 jours. Ils demandaient aussi une augmentation de leurs indemnités d’habillement et des primes à la production. Enfin, les travailleurs contestaient le fait qu’Al Gibali faisait des voyages extravagants à l’étranger, une manifestation de la corruption et de la gabegie qui dilapident les ressources de l’entreprise. Les travailleurs ont une conscience aigüe de ce que cet argent leur appartient, étant donné que la Misr Spinning and Weaving est l’entreprise porte-étendard du secteur public en Égypte. “Sauvez-nous! Ces voleurs nous ont rendus aveugles! (Ilhaquna! Al-haramiyya saraquna!)”, proclamiat une pancarte brandie devant les cameras et montrée sur Al Jazeera en anglais. Les grévistes ont demandé la suspension de Gibali, pendant l’enquête le concernant. 

La cause économique de fond de la grève est que le niveau de vie de la plupart des travailleurs, comme celui des fonctionnaires et autres (pour ne pas parler des chômeurs et des précaires) est en train de se détériorer gravement à cause d’une inflation galopante. En Égypte le gouvernement autrefois “socialiste arabe” continue à subventionner certains produits de base – le pain et l’essence – dont les prix sont donc soumis à des mesures de contrôle central. Mais même si c’est “le marché” qui détermine la plupart des prix des produits de première nécessité, les prix tendent à augmenter selon un calendrier prévisible.  Des hausses modiques sont habituelles en été et ne sont pas l’objet de controverses, car les millions de salariés du secteur public reçoivent leurs augmentations de salaires en juillet. Mais la flambée d’augmentations de 2007 est arrivée après une période où les taux d’inflation annuels étaient montés à 12% (selon les sources officielles : les estimations officieuses sont beaucoup plus élevées). En Septembre, l’Agence centrale de mobilisation publique et de statistiques annonçait que les prix de l’alimentation avaient augmenté de 12,4% dans l’année. Les légumes frais, qui sont cultivés en abondance dans tout le pays, étaient en tête de liste avec une étonnante augmentation de 37,6%. L’impact de ces hausses de prix a été exacerbé car elle a coïncidé avec le Ramadan. Il est d’usage, après la journée de jeûne, de rompre celui-ci par un repas somptueux d’iftar. Beaucoup de musulmans égyptiens économisent toute l’année pour être en mesure de manger de la viande pendant le Ramadan, mais les prix sont devenus prohibitifs.


Carlos Latuff

“Trouvez-nous nos droits”

Comme dans le passé, les porte-parole du gouvernement ont prétendu  que les travailleurs de Mahalla avaient été “incites” à l’action par les Frères musulmans et d’autres partis politiques d’opposition. Cette accusation est sans fondement. Quand des représentants du Conseil national des droits humains, émanation du régime, ont visité Mahalla pour y enquêter, de nombreux travailleurs ont montré leurs cartes de membres du PND. Les leaders de la grève n’ont cessé de répéter que leur mouvement était un mouvement de travailleurs et que les partis d’opposition, qui sont discrédités et n’ont de toute façon pas grand-chose à offrir aux travailleurs, n’avaient rien à voir avec celui-ci.

De fait, les travailleurs n’ont pas de position politique unifiée. Certains gardaient l’espoir qu’Hosni Moubarak interviendrait pour imposer le paiement des bonus et des primes, tablant peut-être sur le fait que le régime avait satisfait beaucoup des demandes économiques qui avaient émergé dans la vague de grèves depuis 2004. D’autres sont plus militants et identifient le régime comme leur ennemi. Karim Al Buhavri, un travailleur de 23 ans qui anime un blog en arabe très lu appelé Egyworkers, dit : « Trouvez-nous une autre société où vivre. Ou trouvez-nous d’autres maîtres pour nous diriger. Ou trouvez-nous nos droits. » Il a téléchargé des clips vidéo (disponibles sur le le blog 3Arabawy de Hossam El Hamalawy) montrant des travailleurs chantant : « Nous ne voulons pas être dirigés par la banque mondiale ! Nous ne voulons pas être dirigés par le colonialisme ! » Le 28 Septembre, le vétéran syndical Sayyid Habib a dit à la station Voice of America : « Nous sommes en train de défier le régime. »

L’opposition au régime prend la forme d’une opposition à la Fédération syndicale égyptienne (ETUF), qui, bien que représentant formellement tous les travailleurs organisés du pays, est en fait un bras de l’État.  Les travailleurs de Mahalla ont renouvelé leurs appels à la dissolution du comité syndical local, qui est soumis à l’ETUF et s’est rangé aux côtés du régime et de la direction de l’entreprise tout au long de 2006 et 2007.  14 000 travailleurs de Mahalla ont signé des pétitions soutenant cette demande en mars dernier. Les représentants d’ ETUF n’ont strictement servi à rien Durant la grève de septembre. Le chef du comité local d’entreprise a démissionné après avoir été battu par les travailleurs et hospitalisé. Le secrétaire général d’ ETUF Hussein Mugawir a annoncé qu’il ne visiterait pas Mahalla tant que la crise ne serait pas résolue.

Un régime harcelé

La victoire des travailleurs de Mahalla survient alors que le régime Moubarak se trouve harcelé sur plusieurs fronts. Il s’en prend aux journalistes indépendants, les emprisonnant ou les inculpant sous des accusations ridicules comme « insultes aux dirigeants du Parti national démocratique ». L’un des journalistes d’opposition les plus combatifs, Ibrahim Isa, directeur de la rédaction du quotidien Al Dustur, doit être jugé en octobre pour avoir publié de fausses informations sur la santé du président. En août et début septembre, des rumeurs insistantes avaient fait état de ce que Moubarak était gravement malade ou même mort (Isa devait comparaître devant une cour spéciale de l’état d’urgence, dont les sentences ne peuvent faire l’objet d’appel et qui ne tranchent presque jamais en faveur des accusés, mais le 28 Septembre, le gouvernement a annoncé qu’il serait jugé par un tribunal correctionnel ordinaire).  Mohammed El Sayed Said, rédacteur en chef du quotidien libéral de la nouvelle gauche Al Badil (et collaborateur de ce magazine) a fait l’objet d’une enquête pour ces mêmes accusations. La presse indépendante fera grève le 7 Octobre pour protester contre le rétrécissement dramatique de la liberté de la presse ces dernières semaines.

Dans la même veine, plusieurs membres du PND, prétendant accomplir leur mission de citoyens patriotes, ont déposé plainte contre le courageux Saad Eddin Ibrahim, professeur de sociologie à l’Université américaine du Caire, pour « atteinte aux intérêts économiques de l’Égypte », après qu’il avait publié un commentaire dans le Washington Post demandant instamment au Congrès US de suspendre l’aide militaire à l’Égypte jusqu’à ce qu’elle améliore son dossier des droits humains. Ibrahim a passé plus de deux ans prison en 2002-2004, pendant lesquels sa santé a été sérieusement atteinte, après qu’une cour de sûreté de l’État l’avait condamné pour une série d’accusations fallacieuses. Il en est sorti complètement disculpé. Mais cette fois-ci, Ibrahim a decide d’éviter un nouveau séjour en prison, restant à l’étranger, mais pas silencieux, jusqu’à ce que la tempête se calme.

Le régime est aussi engagé dans une controverse qui dure depuis longtemps avec les juges, qui persistent à tenter d’exercer leur rôle constitutionnel même quand il entre en conflit avec les diktats du palais présidentiel, ce qui leur donne de la crédibilité dans l’intelligentsia et dans les classes moyennes. Depuis les élections parlementaires de 2005, lorsque des juges avaient dénoncé de nombreux cas de fraudes électorales, d’autant plus embarrassantes qu’elles n’avaient pas empêché les Frères musulmans de remporter 88 sièges de députés, le régime a cherché à trafiquer les mandats des juges pour pouvoir les contrôler plus facilement.  Des juges à l’esprit indépendant ont été mutés ou ont vu leurs salaires réduits lorsqu’ils critiquaient et résistaient à la castration du judiciaire.

Le mouvement démocratique Kifaya (“Basta!, NdT), proclamé “cliniquement mort” dans les colonnes d’Al Badil au début de ce mois, a organisé une manifestation de solidarité avec les travailleurs de Mahalla le 27 Septembre. Environ 150 militants ont été coincés contre les portes du syndicat des journalistes par des policiers anti-émeutes en uniforme et des voyous en civil de la Sécurité d’État.  Ils n’ont été autorisés à partir que tard dans la nuit, une nouvelle tactique inventée par le régime pour intimider les oppositions de toute sorte.  (Un récit non confirmé dans Daily News Egypt disait que les protestataires s’étaient assis  volontairement, car la Sécurité d’État avait arrêté deux d’entre eux et Kifaya demandait la libération de ses camarades avant de se disperser). Au même moment, des membres du parti Ghad (Demain) criaient des slogans depuis le balcon du siège de leur parti, qui donne sur la Place Tal‘at Harb Square au centre du Caire, pour dénoncer les attaques du régime contre la liberté de la presse et la poursuite de la détention de l’ancien dirigeant du parti Ayman Nour sur la base d’accusations encore plus tirées par les cheveux. Des milliers d’hommes de divers services de sécurité ont été déployés le soir du 27 Septembre dans le centre du Caire pour affronter ces graves menaces à l’ordre public et à la stabilité du régime, une des nombreux indices que l’appareil de la sécurité d’État, l’autorité ultime en Égypte, a perdu tout sens des proportions.

Pendant ce temps, la secrétaire d’État Condoleezza Rice dînait à New York avec le ministre des Affaires étrangères égyptien, et la Maison blanche annonçait qu’elle était “profondément préoccupée” par les mesures policières contre des journalistes dissidents et par la fermeture des bureaux de l’Association pour l’aide juridique des droits humains au motif qu’elle avait reçu des fonds de l’étranger sans avoir reçu l’autorisation préalable du gouvernement. De telles déclarations pusillanimes sont désormais rejetées de manière routinière au Caire comme ingérences injustifiées dans les affaires  internes égyptiennes.

Retranchés

Pour en revenir à Mahalla Al Kubra, les travailleurs sont restés barricadés dans la gigantesque usine. Huit dirigeants de la grève ont été arrêtés au troisième jour d’action. La police locale, qui sympathisait avec eux, les a relâchés deux jours plus tard au milieu des chants d’approbation toniturants de leurs camarades.  Mais la proposition de compromis qu’ils ont présentée aux grévistes – le paiement immédiat d’un bonus équivalent à 40 jours de salaire – a été rejeté avec des rires moqueurs. Les leaders, qui avaient sans doute été forcés à présenter cette offre comme condition de leur libération, ont alors annoncé que la grève continuerait de manière illimitée.  Il y avait un soutien large pour une lutte longue et militante et cette menace a amené le chef de l’ETUF  Mugawir – en rupture de ses engagements antérieurs – et les responsables de la société (à la table de négociation à Mahalla, selon un communiqué du Comité de coordination des travailleurs. De telles négociations à haut niveau n’auraient pas pu avoir lieu sans le feu vert de la sécurité d’État.

Il ne fait pas de doute que la rhétorique expressément politique des grévistes a inquiété le gouvernement autant que les millions de dollars que les patrons de l’usine disent avoir perdu pour chaque journée de grève. Mohamed Al Attar, un des leaders de la grève arrêtés, militant du Centre pour les services aux syndicats et aux travailleurs, basé au Caire,  fermé par le gouvernement au printemps dernier, était aussi l’un des organisateurs clé de la pétition lancée en mars dernier pour la dissolution du comité syndical local, que l’ETUF continue d’ignorer. Le 27 Septembre, après sa sortie de prison, Al Attar a réitéré sa demande que le mouvement syndical soit mis en état de rendre des comptes. Il a déclaré au Daily News Egypt : “Nous voulons un changement dans la structure et la hiérarchie du système syndical de ce pays…La manière dont les syndicats sont organisés dans ce pays est  complètement erronée, du sommet à la base. Ils sont organisés pour faire croire que nos représentants sont élus, alors qu’en fait ils sont désignés par le gouvernement.”  

Les “préoccupations” de l’administration Bush sur le sort de la démocratie en Égypte devraient être mises en contraste avec son émergence réelle sur le terrain. S’adressant à un rassemblement d’avant iftar à sa sortie de prison, Mohamed Al Attar a déclaré : “Je veux que tout le gouvernement démissionne… Je veux que le régime Moubarak prenne fin. La politique et les droits des travailleurs sont inséparables. Le travail, c’est de la politique en soi. Ce que nous vivons ici en ce moment, c’est aussi démocratique que possible.”


Source : http://www.merip.org/mero/mero092907.html

Article original publié le 29 Septembre 2007

Sur l’auteur

Fausto Giudice est membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, le traducteur, le réviseur et la source.

URL de cet article sur Tlaxcala :
http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=4248&lg=fr

Versión española Militancia de Mahalla al-Kubra


DANS LE VENTRE DE LA BALEINE: 02/12/2007

 
 IMPRIMER CETTE PAGE IMPRIMER CETTE PAGE 

 ENVOYER CETTE PAGE ENVOYER CETTE PAGE

 
RETOURRETOUR 

 tlaxcala@tlaxcala.es

HEURE DE PARIS  2:23