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22/10/2017
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Sed magis amica veritas* : deux ans après la mort d’ Anna Politkovskaïa


AUTEUR:  Manuela VITTORELLI

Traduit par  Fausto Giudice


Il est possible de démasquer un mensonge, mais quand il y en a  des millions, quand ils sont sélectionnés et recombinés année après année, décennie après décennie, quand des millions de personnes formées comme experts participent à cette falsification, en utilisant d’énormes ressources et des techniques sophistiquées et que des milliards de personnes subissent un lavage de cerveau de génération en génération, il n’est pas possible de sauter le barrage de mensonges et de rétablir la vérité. Il n’est pas improbable que des siècles plus tard, une étincelle de vérité puisse être découverte, mais quelle différence cela fera-t-il ? Ce ne sera qu’un faible reflet distors de l’histoire

Alexandre Zinoviev, Global'noe Sverchobščestvo i Rossija, Moscou, Labirint, 2000. 

La langue russe a deux mots pour vérité : pravda et istina. Le premier mot fait partie d’un groupe qui a pour racine “vrai”, “juste” et aussi “franchise”, envers soi-même et envers les autres; ainsi pravosudie signifie justice, le processus par lequel on cherche et trouve la vérité. Le deuxième mot, c’est la Vérité avec une majuscule, la seule et unique, celle qui rend libre et avec laquelle il vaut mieux ne pas plaisanter.

Je vais être sincère. Dans les jours qui ont suivi la mort d’Anna Politkovskaïa, que je connaissais grâce à son livre La Russia di Putin publié en Italie par Adelphi et par quelques articles d’elle lus sur Internet, j’ai décidé de me mettre à traduire du russe un peu de matériel écrit par et sur elle : articles, souvenirs, commentaires, réactions, dynamique de l’homicide, premiers pas de l’enquête. Mes motivations étaient simples : ça m’intéressait. J’avais continué depuis des années à suivre les affaires russes, mais sans rien écrire et avec un certain détachement. Mais l’homicide de Politkovskaïa a représenté pour moi un tournant, et pas dans le sens le plus imaginable ou prévisible : disons simplement que je me suis rendue compte du gouffre qui séparait les perceptions russe et occidentale et de l’énorme travail nécessaire pour expliquer, distinguer, contextualiser et transmettre, en y mettant selon les cas du sérieux, de l’ironie, de la pédanterie ou de la légèreté.

Jamais la différence entre le point de vue russe et les projections occidentales ne m’est apparu aussi grande et difficile à gérer que durant ce mois d’octobre 2006 : d’où mon choix, à un certain moment, de cesser d’écrire et de m’occuper plus sérieusement de la Russie et surtout de ce que la Russie n’est pas.

Aujourd’hui, deux ans plus tard, le moment est venu d’en reparler. Je crois que l’homicide de Politkovskaïa a été en mesure de faire apparaître le pire de chacun, de susciter des réactions hystériques en chaîne de malentendus, de généralisations et d’approximations. On a assisté à un concours de dilettantisme, d’opportunisme, d’insensibilité, de manque de tact, de vengeances mesquines, de crapulerie, d’hypocrisie, de sentimentalisme, de compassion affectée.

D’un côté la Russie. Poutine qui fit ce qu’il fait d’habitude quand on le met sous pression et que les mauvaises questions le contrarient : au lieu de s’arracher le peu de cheveux qui lui restaient et de répandre des larmes de crocodile, on le vit sortir du protocole et nous offrir, à nous autres Occidentaux, ce que nous voulions voir, le démon minable avec un passé dans les services – le KGB à Dresde. Vous vous rappelez ? Question : qu’est-il arrivé au Koursk ? Réponse : il a coulé. Question : et à Anna Politkovskaïa ? Réponse : son influence sur  la vie politique pays était minime…

Si la forme était déplaisante, le contenu des propos était techniquement correct.
Cela a été expliqué par des journalistes et des observateurs qu’on peut difficilement suspecter de connivence avec le Kremlin, et je crois que ça n’est pas faire tort à Anna Politkovskaïa que de confirmer qu’elle n’était ni très lue ni très connue dans son pays. Mais pas parce qu’elle aurait été particulièrement gênante. Non, plus simplement parce que l’information russe, sur et hors Internet, est complexe, stratifiée, dispersée, avec des chiffres, des proportions, un niveau d’interactivité et une capacité à influer sur la situation du pays très divers de ce à quoi nous sommes habitués

Il y a aussi le fait qu’elle écrivait pour un bihebdomadaire, la Novaïa Gazeta, qui n’est pas un phare de la lire information et du journalisme d’investigation, dans un pays qui serait autrement barbare : c’est un journal politiquement orienté dans le sens « libéral », auquel, comme John Laughland1 l’a bien rappelé, collaborent et ont collaboré des commentateurs pro-US proches de la Jamestown Foundation, un centre d’études néoconservateur intéressé à la « démocratisation » (ou « déstabilisation », selon les points de vue) des pays de l’ex-bloc communiste. Depuis 2006 49% du capital de la  Novaïa Gazeta est détenu par Mikhaïl Gorbatchev (10%) et Alexandre Lebedev (39%), politicien et homme d’affaires millionnaire, et ex-fonctionnaire du KGB puis du SVD (le service secret international russe). Incidemment, les deux hommes viennent de décider de fonder un nouveau parti, le Parti Démocratique Indépendant.2 Soyons clairs : Gorbatchev ne jouit pas d’une sympathie généralisée en Russie.

Enfin, pour nous faire une idée des proportions, un tirage de 250 000 exemplaires dans un pays de 145 millions d’habitants, ça ne pèse pas lourd.
On peut ajouter à tout cela une chose qu’on ne pardonnait pas à Politkovskaïa : le fait de s’être associée à Boris Berezovski avec qui elle partageait un intérêt pour le Caucase du Nord et la cause des réfugiés tchétchènes, qui, dans ces années-là, était l’objet de l’attention des médias occidentaux et la destinataire d’argent des fondations humanitaires et ONG. Entendons-nous bien : il n’y a rien de mal à coupler le journalisme avec la défense des droits humains, à condition de ne pas considérer que les uns sont plus humains que les autres.

Comment l’opinion publique russe a-t-elle réagi à la mort d’Anna Politkovskïa? Avec un mélange de peine et d’indifférence. Sur Internet, il en était autrement : des opinions tendanciellement très critiques et détachées, avec des pics de rancœur vis-à-vis de la journaliste et de son travail, et ces premiers symptômes de la rage et de  la déception vis-à-vis de l’opinion publique et des médias occidentaux qu allaient s‘exacerber dans les années suivantes.

 
La voiture des assassins filmée par la vidéocaméra de surveillance de la copropriété où habitait Anna Politkovskaïa



Comment l’Occident a-t-il réagi ? Pensez donc : le cadavre de la pauvre Politkovskaïa était du pain bénit. Tous se jetèrent dessus : journalistes, éditorialistes, défenseurs de la liberté de la presse, associations de défense des droits humains, maires, conseillers municipaux, poètes, chanteurs, cinéastes, comités de dames patronnesses. Et puis les prix, les prix : posthumes, intitulés au nom de la nom de la défunte, inutiles. Un vrai cirque.

Bien sûr, une partie de ces individus et organisations étaient parfaitement de bonne foi et je ne le dis pas seulement parce que la dernière chose que je voudrais, ce serait un piquet de dames patronnesses en bas de chez moi, en train de protester contre les abus en Russie. Mais de fait les médias occidentaux (les nôtres en Italie dans la foulée des médias britanniques et usaméricains) avaient consacré et diffusé une unique version : en Russie, une journaliste courageuse qui s’opposait à Poutine avait été assassinée ; on en déduisait que Poutine devait être le commanditaire de l’homicide.

Le vieux syndrome du Rouge sous le lit a du mal à mourir et on s’en est aperçu peu de temps après, avec l’opéra-boufe médiatique suscité par la mort d’ Alexandre Litvinenko (à propos duquel j’admets avoir eu moins de scrupules : mais lui n’était ni journaliste ni femme et d’ailleurs pas non plus si courageux que ça).

Le Financial Times soulignait que Poutine était responsable de la création d’un climat poltique et social qui rendait possibles de tels homicides. Anne Applebaum dans le Washington Post, attribuait directement à Poutine les homicides de journalistes survenus en Russie après 2000 (ce n’est pas qu’il n’y en ait pas eu avant 2000, seulement c’était sous Eltsine). Olga Craig dans le Sunday Telegraph titrait un de ses articles “Si tu croises Poutine, tu meurs”, dans lequel elle racontait la fantasmatique histoire d’un pauvre journaliste russe persécuté par des services secrets assassins. The Economist en profitait pour évoquer les ombres du Reich et remarquait que  “des fois, la Russie semble se diriger vers le fascisme”. 3

La diabolisation de la Russie étant à ce stade totale, on pouvait donc se détendre, dans la certitude qu’il n’y avait plus besoin de nouvelles confirmations, et oublier la véritable Politkovskaïa. Laquelle avait cessé d’exister, cédant la place à la figure mythique : “une des journalistes les plus brillantes et courageuses ” (The Guardian), “une des rares voix à oser contredire la ligne du parti” (The Daily Telegraph), “une gêneuse pour la liberté” (The Independent), “la plus célèbre journaliste d’investigation russe” (The Times), “une des journalistes les plus courageuses” (The New York Times), “victime d’un rare courage” (The Washington Post).4

Anna Politkovskaïa effectuait son travail dans une position d’ extrême vulnérabilité ; avec ses reportages dans le Caucase, elle a documenté et témoigné de souffrances, de tortures et d’abus, elle a été proche de nombreuses victimes de la guerre, même si c’était du côté d’une seule des parties engagées dans cette guerre. Pour le faire, et pour combattre ce qu’elle considérait comme un système impitoyable, elle a choisi son camp et cela ne l’a pas rendue plus populaire (il suffit de lire le témoignage d’un des otages du Théâtre Nord-Ost ; il ne contient pas une seule parole de pardon et de réconciliation, mais des accusations féroces et douloureuses qu’il est n’est pas difficile de comprendre).5 Elle a couru des risques insoutenables et elle s’est fait beaucoup d’ennemis,   mais peut-être pas tant pour les histoires qu’elle racontait (comme l’a rappelé le journaliste et commentateur politique Oleg Kachine dans un bel article sur Vzglyad, plus qu’une journaliste, elle était une newsmaker: elle avait tendance à être devant plutôt que derrière les caméras, à faire plus qu’à écrire les nouvelles). 6 Parmi ces ennemis, il y avait des gens capables de la faire tuer pratiquement au grand jour, ou du moins dans l’entrée d’une tranquille copropriété, près de l’ascenseur, par une après-midi d’octobre : quatre coups de Makarov, y compris le coup final “de contrôle” (kontrolnyi), qui sert à vérifier que la victime est bien morte et qui est considéré comme l’indice d’un assassinat sur contrat.

Pour conclure : je ne sais pas si Anna Politkovskaïa a été d’une manière ou d’une autre instrumentalisée de son vivant et si elle en avait été consciente. Mais je sais qu’elle l’a été, et beaucoup, une fois morte.

Mais venons-en au point où en est l’enquête, qui vient de connaître un tournant.

Au début diverses hypothèses circulaient, toutes plus ou moins liées à l’activité professionnelle de Politkovskaïa: vendetta de policiers corrompus qu avaient eu des ennuis à cause de ses articles ; vendetta de militants tchétchènes; action de nationalistes russes (son nom était sur la liste des personnes à abattre de divers groupes néonazis); provocation politique pour discréditer les autorités russes et tchétchènes ou déclencher des conflits dans le Caucase

Puis le bureau du Procureur général demande le silence médias, qui est respecté. La Novaïa Gazeta annonce qu’elle mènera sa propre enquête et qu’elle collaborera avec les enquêteurs; Alexandre Lebedev offre une récompense équivalant à un 1 million de dollars à qui permettra de résoudre l’affaire.

Le 28 Août 2007 le Procureur général Youri Chaïka annonce dans une conférence de presse l’arrestation de dix suspects. Parmi eux, un officier de police, un colonel du  FSB (Service de sécurité fédéral, les services secrets russes) et trois ex-policiers; les cinq autres sont des Tchétchènes, dont l’un est avocat à Moscou, qui feraient partie d’une bande spécialisée dans les homicides sur contrat. Les enquêteurs pensent que les Tchétchènes puissent être liés aux homicides du vice-Président de la Banque centrale russe Kozlov et du journaliste de Forbes Russia a Moscou Paul Klebnikov.


Murat Moussaïev, l'avocat tchétchène un temps soupçonné

La Novaïa Gazeta, engagée dans son enquête parallèle, écrit que els arrestations nt été opérées entre le 15 et le 23 Août. Le directeur du journal qualifie les conclusions des enquêteurs de « convaincantes « , le fils de Politkovskaïa, Ilya, dit “ne pas êre surpris”.

“Les noms que nous avions coïncident avec ceux de ll’enquête”, dit le vice-directeur du journal Sergueï Sokolov. “Mais nous divergeons sur l”identité du commanditaire”.

Lors de sa conférence de presse, le Procureur général fait ausi une déclaration politique, dénonçant les  “forces externes” – concept poutinien – qui visent à salir la réputation inetrnationale de la Russie e à déstabiliser la situation interne du pays. Il ajoute que les les responsables veulent  “un retour au vieux système de gouvernement dans lequel c’était l’argent et les oligarques qui décidaient de tout”. Il ne nomme personne, mais tout le monde comprend qu’il fait allusion aux oligarques en exil Berezovski (au Royaume-Uni) et Nevzline (en Israël); et ce n’est pas un hasard si, au cours de la conférence de prese, Chaïka répète que la Russie continuera à demander l’extradition de Berezovski, recherché pour des délits financiers.

Entretemps le FSB tient aussi une conférence de presse au cours de laquelle il communique que l’un de ses officiers, Pavel Ryagouzov, est parmi les personnes arrêtées.

On ne donne pas les autres noms, mais ceux-ci apparaissent le lendemain dans la presse, accompagnés de photos et de fiches d’identité des suspects : Alexeï Berkine, Dimitri Lebedev, Tamerlan Mahmoudov, Jabraïl Mahmoudov, Oleg Alimov, Ahmed Isaïev, Sergueï Chadjikourbanov, Dimitri Gratchev, Pavel Ryagouzov. Le Moskovskiy Komsomolets ajoute un cerain nombre de détails. 7 On apprend ainsi que Ryagouzov, le colonel du FSB, a 37 ans et était déjà surveillé depuis un certain temps pour liens présumés avec le crime organisé. Ryagouzov  est spécialisé dans les tâches de surveillance, il pourrait donc avoir mis sur écoutes le téléphone de Politkovskaïa. Dimitri Lebedev, Dimitri Gratchev, Oleg Alimov et Alexeï Berkine sont d’anciens policiers : ils ont quitté leurs fonctions depuis 5 à 8 ans. Ils auraient été chargés de surveiller Politkovskaïa quand elle quittait son domicile. Sergueï Chadjkourbanov, officier de police de 40 ans, avait organisé quatre ans auparavant la souricière qui avait permis la capture de Frank Alcapone (alias Fizuli Mamedov), arrêté pour la possession d’un kilo d’héroïne. D’après  les gardes du corps du boss, l’héroïne lui avait été plantée par les policiers. Alcapone est remis en liberté et les policiers accusés d’abus de fonction.


Sergueï Chadjikourbanov, Ibrahim et Jabraïl Mahmoudov

Il y a ensuite les trois frères Mahmoudov, d’origine tchétchène: Tamerlan, 36 ans, Jabraïl, 49 ans, et Ibrahim, 25 ans. Tamerlan et Ibrahim résident à Moscou, Jabraïl à Zaraysk, dans le district de Moscou. Selon les autorités ils n’avaient aucune rancune personnelle à l’égard de la journaliste et ils ont participé à l’homicide en échange d’une forte somme d’argent.

Et enfin il y aurait le chauffeur, Ahmed Issaïev: il aurait conduit les frères Mahmoudov sur le lieu du crime et les aurait aidés à se procurer les documents pour acquérir la voiture.

Peut-être à cause de ces fuites, les preuves contre certains accusés tombent l’une après l’autre dans les jours qui suivent. Berkine est relâché pour insuffisance de preuves (les enquêteurs pensaient qu’il faisait partie de la bande de criminels tchétchènes appelée “Lasagna”, du nom du restaurant où ils ont l’habitude de se rencontrer et considérée comme responsable de l’assassinat). Et Chadjikourbanov  est aussi relâché, car le jour du meurtre il était en  prison (ce qu’on appelle un alibi de fer). 8 Puis c’est au tour d’ Alimov, tandis qu’il apparaît que Ryagouzov est accusé d’abus de pouvoir pour une affaire remontant à 2002. 9

Autre coup de théâtre une semaine plus tard : le bureau du procureur général retire l’affaire à l’équipe d’enquêteurs qui s’en était occupés jusqu’alors et à son chef Piotr Garibian.10 Le directeur de la Novaïa Gazeta Mouratov dit dans une interview à Echo Moskvy que la décision est le fruit de pressions des siloviki (homes des services) pour saboter l’enquête. Le bureau du Procureur général dément l’accusation, disant que l’équipe a au contraire été renforcée par l’ajout de nouveaux éléments. La Novaïa Gazeta fait savoir qu’elle contnuera à travailler avec Garibian, que des nouvelles arrestations sont en cours et que l’enquête est devenue extrêmement compliquée.

Le bureau du Procureur ouvre une enqête sur la fuite d’informations.

Lors de sa conférence de presse, le Procureur général fait ausi une déclaration politique, dénonçant les  “forces externes” – concept poutinien – qui visent à salir la réputation inetrnationale de la Russie e à déstabiliser la situation interne du pays. Il ajoute que les les responsables veulent  “un retour au vieux système de gouvernement dans lequel c’était l’argent et les oligarques qui décidaient de tout”. Il ne nomme personne, mais tout le monde comprend qu’il fait allusion aux oligarques en exil Berezovski (au Royaume-Uni) et Nevzline (en Israël); et ce n’est pas un hasard si, au cours de la conférence de prese, Chaïka répète que la Russie continuera à demander l’extradition de Berezovski, recherché pour des délits financiers.

Entretemps le FSB tient aussi une conférence de presse au cours de laquelle il communique que l’un de ses officiers, Pavel Ryagouzov, est parmi les personnes arrêtées.

On ne donne pas les autres noms, mais ceux-ci apparaissent le lendemain dans la presse, accompagnés de photos et de fiches d’identité des suspects : Alexeï Berkine, Dimitri Lebedev, Tamerlan Mahmoudov, Jabraïl Mahmoudov, Oleg Alimov, Ahmed Isaïev, Sergueï Chadjikourbanov, Dimitri Gratchev, Pavel Ryagouzov. Le Moskovskiy Komsomolets ajoute un cerain nombre de détails. 7 On apprend ainsi que Ryagouzov, le colonel du FSB, a 37 ans et était déjà surveillé depuis un certain temps pour liens présumés avec le crime organisé. Ryagouzov  est spécialisé dans les tâches de surveillance, il pourrait donc avoir mis sur écoutes le téléphone de Politkovskaïa. Dimitri Lebedev, Dimitri Gratchev, Oleg Alimov et Alexeï Berkine sont d’anciens policiers : ils ont quitté leurs fonctions depuis 5 à 8 ans. Ils auraient été chargés de surveiller Politkovskaïa quand elle quittait son domicile. Sergueï Chadjkourbanov, officier de police de 40 ans, avait organisé quatre ans auparavant la souricière qui avait permis la capture de Frank Alcapone (alias Fizuli Mamedov), arrêté pour la possession d’un kilo d’héroïne. D’après  les gardes du corps du boss, l’héroïne lui avait été plantée par les policiers. Alcapone est remis en liberté et les policiers accusés d’abus de fonction.

Il y a ensuite les trois frères Mahmoudov, d’origine tchétchène: Tamerlan, 36 ans, Jabraïl, 49 ans, et Ibrahim, 25 ans. Tamerlan et Ibrahim résident à Moscou, Jabraïl à Zaraysk, dans le district de Moscou. Selon les autorités ils n’avaient aucune rancune personnelle à l’égard de la journaliste et ils ont participé à l’homicide en échange d’une forte somme d’argent.

Et enfin il y aurait le chauffeur, Ahmed Issaïev: il aurait conduit les frères Mahmoudov sur le lieu du crime et les aurait aidés à se procurer les documents pour acquérir la voiture.

Peut-être à cause de ces fuites, les preuves contre certains accusés tombent l’une après l’autre dans les jours qui suivent. Berkine est relâché pour insuffisance de preuves (les enquêteurs pensaient qu’il faisait partie de la bande de criminels tchétchènes appelée “Lasagna”, du nom du restaurant où ils ont l’habitude de se rencontrer et considérée comme responsable de l’assassinat). Et Chadjikourbanov  est aussi relâché, car le jour du meurtre il était en  prison (ce qu’on appelle un alibi de fer). 8 Puis c’est au tour d’ Alimov, tandis qu’il apparaît que Ryagouzov est accusé d’abus de pouvoir pour une affaire remontant à 2002. 9

Autre coup de théâtre une semaine plus tard : le bureau du procureur général retire l’affaire à l’équipe d’enquêteurs qui s’en était occupés jusqu’alors et à son chef Piotr Garibian.10 Le directeur de la Novaïa Gazeta Mouratov dit dans une interview à Echo Moskvy que la décision est le fruit de pressions des siloviki (homes des services) pour saboter l’enquête. Le bureau du Procureur général dément l’accusation, disant que l’équipe a au contraire été renforcée par l’ajout de nouveaux éléments. La Novaïa Gazeta fait savoir qu’elle contnuera à travailler avec Garibian, que des nouvelles arrestations sont en cours et que l’enquête est devenue extrêmement compliquée.

Le bureau du Procureur ouvre une enqête sur la fuite d’informations.

À la mi-septembre est arrêté Chamil Bouraïev, ex-chef du district de Achkhoï-Martanov, accusé d’avoir obtenu l’adresse de la journaliste de Ryagouzov et de l’avoir communiquée aux assassins.

Une information de RIA Novosti du 24 Octobre confirme que Bouraïev reste détenu et que les détenus sont actuellement neuf, dont les frères Mahmoudov.11

Dans son interview au magazine Time de décembre 2007 Poutine dit que les autorités russes feront tout leur possible pour résoudre cette affaire, mais qu’il y a  des “problèmes avec les preuves ”. 12

Fin mars 2008, le bureau du Procureur général fait savoir que le tueur a été identifié et qu’il est actuellement recherché. Les inculpés arrêtés sont toujours neuf, dont l’officier du FSB. 13

Début avril, un enquêteur en chef chargé de l’enquête, Dimitri Dovguyi, donne une interview à Izvestia dans laquelle il affirme que Boris Berezovski est le commanditaire de l’assassinat. Dovguyi a été suspendu pour corruption (il aurait encaissé des pots-de-vin pour 3 millions d’Euro) mais selon Izvestia, l’interview a été réalisée quand il était encore en fonction. 14 Dovguyi  n’a pas de preuves concrètes, mais il dit être convaincu que l’assassinat a été commandité par Boris Berezovski à travers Chodj-Ahmed Nouchaïev, le criminel tchétchène en fuite officiellement suspecté de l’assassinat de Paul Klebnikov. Il semble assez évident que Dovguyi, qui quelques mois auparavant, dans une interview à la Rossiskaïa Gazeta, s’était montré extrêmement prudent, a tenté cette démarche désespérée pour démontrer sa loyauté et accréditer une piste politique dont il pouvait supposer qu’elle serait très appréciée par ses supérieurs.

Le 16 Avril, autre fuite : le site russe Life.ru publie une photo de Rustam Mahmoudov, suspecté d’être l’exécutant matériel de l’assassinat. 15

Le 12 mai un autre suspect, Magomed Dimelchanov, est relâché. Il n’y a plus que sept personnes en détention. Un mandat de capture international a été lancé contre Rustam Mahmoudov.

Début juin Bouraïev est relâché, en attente de procès.

Le 18 Juin, les enquêteurs russes déclarent avoir bouclé l’enquête et avoir formalisé les accusations contre quatre suspects : trois pour implication dans l’assassinat et un pour abus de fonction.16 Une enquête distincte a été engagée conte l’exécuteur matériel du crime, Rustam Mahmoudov, en fuite. Les accusations contre Bouraïev sont en revanche tombées pour insuffisance de preuves.

Début juillet, des sources du bureau du Procureur général déclarent savoir dans quel pays d’Europe occidentale Mahmoudov se cache.17

On arrive enfin au 2 Octobre 2008, quand le Procureur général de la Fédération de Russie communique qu’il a demandé le renvoi en jugement pour l’homicide d’ Anna Politkovskaïa de trois personnes: Sergueï Chadjikourbanov  et les frères Jabraïl et Ibrahim Mahmoudov. L’ex-officier des services Pavel Ryagouzov est accusé d’abus de pouvoir. Une procédure pénale distincte a été engagée contre Rustam Mahmoudov.18

Le fils de la journaliste, Ilya Politkovskiy, a soutenu lors d’une conférence de presse que l’affaire avait été transmise à un tribunal militaire, et non à un tribunal civil, pusque l’un des inculpés est un agent des services. “Je vodurais souligner que je n’accuse pas les autorités de l’organisation directe de cet assassinat, puisque rien ne porte à penser cela. Ce sont des éléments isolés des services secrets et leurs agents qui ont pris part à l’homicide”, a ajouté le fils de la journalise.19

On s’achemine donc vers le procès, sans doute à brève échéance. Il ne manque que le tueur, le commanidtaire et le motif.

La récompense d’un million de dollars n’a été encaissée par personne.

C’est une histoire faite de rumeurs et de fuites, d’avertissements, de “je sais”, de pierres lancées et de mains cachées, de révélations hâtives et prématurées, de gang lasagna et de fric, de crimnalité, connivences et de couvertures, probablement non des plus hauts pouvoirs, ou de cadeux d’anniversaire insensés, ou de Premier sministres tchétchènes capricieux, ou de méchants oligarques en mal de coup d’État. Mais qui peut le dire avec certitude ?

Quand la nouvelle du renvoi en jugement a été connue, la presse occidentale et russe ont réagi mollement. Une recherche sur  Google et Yandex ne donne que peu de résultats répétitifs, les discussion sur les blogs et forums se contentent de reproduire la nouvelle (publiée dès le 20 Septembre 20 et ne faisant que confirmer ce qu’on savait déjà depuis le mois de juin), et on ne trouev aucun commentaire sur les journaux.

On attendait peut-être le 7 Octobre pour déclencher les rites du souvenir, plus apaisants que la recherche d’un reflet ténu et distors de la vérité.

* Amicus Plato, sed magis amica veritas est une locution  latine signifiant : "Platon m'est cher, mais la vérité m'est encore plus chère". C'est la traduction d'une phrase d'Aristote (Ethique à Nicomaque, I, 4), citée par Ammonius dans sa Vie d’Aristote. Les philosophes l'ont souvent cité pour exprimer qu'il ne suffit pas qu'une opinion soit recommandée par l'autorité d'un nom respectable comme celui de Platon, il faut encore qu'elle soit conforme à la Vérité.
Parmi d'innombrables usages, Miguel de Cervantes l'utilise par la bouche de Don Quichotte, Deuxième partie : Chapitre LI : « Une affaire s’est présentée, qui doit, j’imagine, me faire tomber dans la disgrâce du duc et de la duchesse. Mais, bien que cela me fasse beaucoup de peine, cela ne me fait rien du tout ; car enfin, enfin, je dois obéir plutôt aux devoirs de ma profession qu’à leur bon plaisir, suivant cet adage : Amicus Plato sed magis amica veritas. Je te dis ce latin, parce que je suppose que, depuis que tu es gouverneur, tu l’auras appris. À Dieu, et qu’il te préserve de ce que personne te porte compassion. »


Notes

[1] “Who killed Anna Politkovskaya?”, John Laughland, Sanders Research Associates, 19 ottobre 2006

[2] “Russia: Gorbaciov- Lebedev, partito”, ANSA, 30 settembre 2008

[3] “Where is America's Politkovskaya?”, Mark Ames, The eXile, 20 ottobre 2006

[4] John Laughland, op. cit.

[5] СВИНСТВО!!!, http://al-stal.livejournal.com/, 20 ottobre 2006

[6] “Kto ubil Annu Politkovskuju?”, Oleg Kašin, Vzgljad, 9 ottobre 2006

[7] “Sodejstvujuščie lica i ispolniteli – V spiske ubijc Politkovskoj – torgovcy ryboj, čekisty i milicionery”, Moskovskij Komsomolec, 29 agosto 2007

[8] “Mera Otsečenija”, Kommersant', 30/10/2007

[9] “Genprokuror sdaet po delu”, Kommersant', 31 /082007

[10] “Investigator out in Politkovskaya case”, The Moscow Times, 5 /10/2007

[11] “Court remands Politkovskaya murder suspect Burayev in custody”, RIA Novosti, 24/10/2007

[12] “Putin promises to complete probe into Politkovskaya's murder”, RIA Novosti, 19/12/2007

[13] “Politkovskaya's killer identified, being sought - top prosecutors”, RIA Novosti, 28/03/2008

[14] “Načalnik Glavnogo sledstvennogo upravlenija Dmitrij Dovgij: 'Čeloveku dolžno byt' vygodno ne brat' vzjatok'”, Izvestja, 3/042008

[15] “Ubijstvo izvestnoj žurnalistki. Killer sbežal iz Rossii”, Life.ru, 15/04/2008

[16] “Russian prosecutors finish probe into Politkovskaya murder”, RIA Novosti, 18/06/2008

[17] “Russian reporter Politkovskaya's killer hiding in Western Europe”, RIA Novosti, 1/07/2008

[18] “Russian prosecutors refer Politkovskaya murder case to court”, RIA Novosti, 2/10/2008

[19] “Delo ob ubijstve Politkovskoj peredano v voennyj sud”, RIA Novosti, 2/10/2008

[20] “Delo Politkovskoj v Genprokurature”, Rossijskaja Gazeta, 20/09/2008


Source : http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=6033&lg=it

Article original publié le 7 Octobre 2008

Sur l’auteur

Manuela Vittorelli est rédactrice des blogs russologues http://mirumir.altervista.org/ et http://mirumir.blogspot.com, Fausto Giudice est rédacteur du blog Basta ! Tous deux sont membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, le traducteur et la source.

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LES CHRONIQUES TLAXCALTÈQUES: 07/10/2008

 
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