Le 20 octobre dernier deux soldats allemands circulant à bord d’un véhicule blindé ont été tués par un résistant afghan. Deux autres ont été gravement blessés. Ce qui porte à 30 le nombre des soldats allemands tués en Afghanistan.
Ce chiffre représente tout de même 1% des effectifs engagés (3000 hommes). Il faut y ajouter environ cent blessés graves. Des chiffres qui au vu de l’accroissement du nombre de partisans afghans, hommes et femmes, risquent d’atteindre 300 d’ici à un an, si l’on continue une guerre de cette intensité.
Et jusqu’à présent le gouvernement allemand s’est défendu de mener une guerre. Les soldats allemands ne seraient engagés que dans une « reconstruction pacifique» !
Or soudain, dans le discours qu’il a prononcé le 24 octobre pour les obsèques des deux soldats, Jung, le ministre allemand de la Défense, a parlé des soldats « tombés » en Afghanistan. Mais « tombés » est un terme employé pour des morts à la guerre ! Jung en a rajouté en disant : « Si nous ne combattons pas le terrorisme en Afghanistan, ce terrorisme viendra jusqu’à nous. »
Il faut bien justifier d’une manière ou d’une autre, aux yeux de leurs proches et des Allemands en général, la guerre menée par ces soldats à 5 000 km de chez eux.
Ce qui amène une autre question : Qu’est-ce que les Allemands font donc en Afghanistan ?

Koundouz, 22/10/2008. Photos : Bundeswehr
Les Afghans, comme tous les autres peuples, veulent vivre en paix et défendent leur pays contre les occupants étrangers. Ceux-ci, au prétexte mensonger que les auteurs des attentats de 2001 contre le World Trade Center à New-York étaient basés en Afghanistan et que les USA ainsi que leurs partenaires de l’OTAN devaient se défendre, ont bombardé et mis en ruines ce pays tout entier, et maintenant ils poursuivent leur guerre contre la population autochtone.
Qu’est-ce qui a conduit à l’attaque du 20 octobre contre les soldats allemands ? Les 160 soldats allemands visés avaient mené avec l’aide de 60 soldats et policiers afghans une opération d’une extrême brutalité, dirigée contre un village proche de Koundouz qui aurait abrité un dépôt d’armes. Selon des témoins, ils ont pénétré dans des habitations en enfonçant portes et fenêtres, dévasté l’intérieur, assommé des habitants et peut-être même abattu une femme et plusieurs enfants et jeunes qu’ils soupçonnaient de préparer des attentats à l’explosif. Il est attesté qu’une fois au moins ils ont lancé des grenades à main dans une habitation avant d’y entrer.
Il s’agissait donc, si tout cela est vrai, d’une action « musclée », comme on dit en jargon militaire, et pour être plus clair, du meurtre de civils, tel que la soldatesque étrangère en commet par centaines de milliers depuis 2001. L’attaque qui a suivi, dirigée contre des soldats qui regagnaient leur base, est donc un acte de représailles des talibans, qui ne voulaient pas laisser impunie l’agression contre leurs concitoyens. Mais au moment des razzias le village lui-même n’abritait, selon les Afghans, aucun combattant taliban. L’ordre d’attaquer n’a donc été donné que plus tard, lorsque les méfaits des troupes allemandes ont été sus à l’extérieur.
Il faut dire à l’honneur des soldats allemands que ce type d’agressions est plutôt le fait des troupes US et canadiennes. Le commandement militaire allemand a jusqu’ici évité autant que possible d’exciter la haine des Afghans par de tels agissements. Mais le commandant en chef – usaméricain - des troupes de l’ISAF en avait été fort mécontent et avait exigé des Allemands qu’ils procèdent à des opérations beaucoup plus « musclées ».

Funérailles nationales à Zweibrücken, 24/10/2008. Photo Miguel Villagran/AP Photo
Les pertes allemandes sont à comptabiliser parmi les 800 soldats de l’ISAF et de l’OEF (Operation Enduring Freedom) tombés depuis octobre 2001. La plupart des tués et des blessés sont des Usaméricains, des Britanniques et des Canadiens stationnés dans le Sud de l’Afghanistan, bien que 40 nations participent aux opérations. Mais d’autres, par exemple les Polonais, les Français, les Italiens et les Tchèques ont subi de lourdes pertes, rapportées à la taille de leurs contingents.
Avant 2007 on a vu tomber 475 soldat-e-s usamérican-e-s et 274 appartenant à d’autres nations. Rien que depuis le milieu de l’année 2006 plus de 350 membres des troupes de l’ISAF et de l’OEF ont perdu la vie dans des combats. Environ 200 autres ont péri de mort violente dans d’autres circonstances. Ces chiffres n’incluent pas les pertes des services secrets occidentaux et des troupes de mercenaires privées, non plus que celle des auxiliaires afghans.
Le nombre des blessés parmi les troupes de l’ISAF et de l’OEF s’élèvent à peu près au triple, soit environ 3000. Cela représente pour les 65 000 soldats des troupes de l’ISAF et de l’OEF engagés en Afghanistan un taux de pertes qui dépasse les 6%. Cependant beaucoup ne trouvent pas ces chiffres si élevés que cela. Il faut toutefois remarquer que le nombre des pertes est en constante augmentation et suit une courbe plus que linéaire. Les interventions ressemblent de plus en plus à de grandes manœuvres guerrières. C’est pourquoi l’ISAF et l’OEF doivent tabler désormais sur des pertes beaucoup plus élevées.

Étant donné que les troupes de l’ISAF et de l’OEF ne sont rien moins que des « reconstructeurs pacifiques», qu’elles prennent de plus en plus les traits d’une soldatesque mettant le pays à feu et à sang et que la guerre menée par l’Occident en Afghanistan se fait de plus en plus sanglante et barbare, les actions de représailles des mouvements de libération afghans, principalement des talibans, sont elles aussi en augmentation, suivant le principe de l’action/réaction.
D’emblée la guerre en Afghanistan a été conçue comme une guerre coloniale destinée à conquérir des matières premières et une influence politique et elle prend de plus en plus les traits d’un génocide brutal. On ne dispose pas de chiffres officiels relatifs aux victimes de guerre afghanes, mais après 7 ans de guerre leur nombre est estimé à 4 millions, dont 1,3 millions de victimes directes, sur une population totale de 29 millions. La plupart sont des Pachtounes. Le nombre de combattants talibans et de partisans tués n’est pas connu avec exactitude.
Ce que l’on sait en revanche, c’est que, de même qu’au cours des 2 guerres en Irak de 1991 et 2003 environ 3 400 tonnes de bombes radioactives ont été larguées, il est tombé en Afghanistan, entre 2001 et aujourd’hui, environ 1 600 tonnes de ces bombes et que la population civile souffre de plus en plus de leurs effets.
Le taux de cancers a augmenté, exactement comme en Irak (dans certaines zones il a été multiplié par 20 !), et le nombre de cas de déficience immunitaire grave dans la population est monté en flèche.
On relève aussi, dans les hôpitaux afghans, un nombre croissant de malformations chez les nouveau-nés, dû à l’emploi de munitions à l’uranium appauvri, pudiquement dénommée «arme anti-chars» et qui, juste retour des choses, a déjà fait nombre de victimes chez les soldats et mercenaires étrangers.
Un de ces soldats allemands a déclaré, lorsqu’il s’est aperçu que le gouvernement, le Parlement et la Bundeswehr l’avaient trompé sur les véritables raisons de la guerre en Afghanistan et qu’après son retour sa femme eut mis au monde un enfant atteint de déficience immunitaire : « Ces messieurs et dames qui dirigent notre pays se sont foutus de nous. Eux ou leurs enfants n’ont qu’à aller les faire, ces guerres, et y risquer leur peau ! »

Pour cette raison nous voulons nous emparer de cette question. L’Occident est-il en mesure de faire face dans le long terme à des pertes militaires croissantes ? Là il faut d’abord se demander jusqu’où les troupes occidentales, principalement celles de l’OTAN, sont prêtes à se sacrifier. Cet esprit de sacrifice qui animait jadis les soldats et a culminé par exemple chez les troupes nazies allemandes ou les partisans soviétiques et dans l’Armée rouge, ou encore chez les Japonais, au cours de la deuxième guerre mondiale, on ne peut plus l’attendre, si peu que ce soit, des armées occidentales. Il faudrait des motivations véritables ou crues telles, comme la patrie, la religion ou toute autre idéologie capable d’enthousiasmer les masses.
On ne peut plus motiver les soldat-e-s occidentaux actuels à risquer leur vie pour des slogans tels que « Il est doux de mourir pour la patrie » ou « au champ d’honneur ». Il n’y a pas un soldat en Afghanistan qui se batte pour sa patrie, sa famille ou toute autre valeur convaincante. Et il ne se bat pas non plus la liberté et la démocratie. Quand un être humain pensant entend ça, il rigole en douce, dans le meilleur des cas. Et pour le monde des riches, des « beaux », pour les ploutocrates et les banquiers cupides, les spéculateurs, les « richards » et leur valetaille, personne n’est prêt à sacrifier sa vie ou sa santé, et surtout pas les membres des castes supérieures. En outre le faible taux de natalité des pays occidentaux pousse fortement les familles à épargner les vies humaines et à ne pas les gaspiller dans des guerres absurdes.(Cette phrase suppose que les gens acceptaient plus facilement de voir mourir leurs fils quand ils avaient beaucoup d’enfants, en 14-18 par exemple, ce qui est archifaux, pour les mères notamment. NdlT)
En revanche les habitants de l’Afghanistan, eux, défendent réellement la vie et la liberté de leurs peuples, des Pachtounes, des Tadjiks, des Hazaras, des Ouzbeks, de Turkmènes, des Baloutches etc. (C’est un peu simpliste, mais passons. NdlT).

Les soldats de l’OTAN défendent aussi quelque chose, c’est vrai. Mais pas eux-mêmes. Ce qu’on défend en Afghanistan, c’est plutôt les super-profits des ploutocrates, des super-riches, des banquiers et boursicoteurs, des méga-spéculateurs ainsi que les politiciens et les managers grassement rémunérés. De l’argent - une solde - n’est pas une motivation suffisante pour risquer la mort ou l’invalidité au combat. Une solde élevée peut seulement justifier qu’on s’engage par contrat à participer à des opérations, comme en Afghanistan, mais le soldat « normal » attend alors des opérations à moindre risque. C’est ce qu’on lui a promis- et qu’on lui promet toujours. Mais désormais la réalité est autre. On risque de plus en plus gros en Afghanistan. Et quand il y a des risques, ce n’est pas leur gravité qui détermine le montant de la solde, mais le grade et la fonction. Ce qui aboutit à cette situation paradoxale, que la prime de risque n’est pas fonction du risque réel encouru par les combattants. Car cette prime, pour les unités combattantes, dépend du grade. Et plus le grade est élevé, plus la solde l’est aussi, mais plus le risque de mourir ou de rester infirme est faible.
Actuellement le complément versé pour l’engagement en Afghanistan aux soldat-e-s allemand-e-s est certes uniforme, indépendant du grade et de la fonction. Mais le montant total perçu est déterminé par le rang dans la hiérarchie militaire et pour le coup les traitements (fixe plus primes) varient beaucoup selon qu’on se trouve en bas, au milieu ou en haut de la hiérarchie. Les officiers très bien payés qui décident des opérations restent à l’arrière et ne participent pas aux patrouilles dangereuses. C’est un risque qu’ils laissent aux simples sous-officiers et soldats, beaucoup moins bien payés, très exceptionnellement accompagnés d’un lieutenant ou sous-lieutenant. Ce qui est très mal perçu par les troupes. En conséquence le seul appât qui marche encore auprès des simples soldat-e-s, c’est la garantie de courir peu de risques ou la menace de sanctions. Ceux qui décident des sanctions sont derechef les officiers, qui sont les mieux payés et prennent le moins de risques. C’est un peu comme pour les banques. Dans les banques, managers et membres de la direction encaissent des super-traitements et des super-boni. mais les fautes, ils en rejettent volontiers la responsabilité sur des employés mal payés. Et ce sont eux qu’on licencie le plus facilement.
Quant aux décorations pour bravoure, au moins dans des pays comme l’Allemagne elles ne sont plus très considérées.
Sans aucun doute on trouve aussi parmi les soldats un certain nombre de joueurs et de fonceurs qui comptent sur la chance, mais ils sont peu, et même ceux-là ont tendance, face au danger, à dire « vas-y et moi je reste à l’abri» ou, au combat « passe devant, je te suis ». Et cela sème la zizanie. Chacun finit par se dire que ça ne tombe pas sur vous, si - malheureusement- c’est un autre qui prend le choc. Ce genre de situation détruit la camaraderie et la solidarité dans la troupe. La cupidité vous fait empocher votre solde ou vos boni (primes), suivant l’exemple des banquiers et des spéculateurs capitalistes, mais quand votre vie est en jeu, finie l’amitié. Un autre vétéran d’Afghanistan disait : « J’ai gagné gros, mais une chance qu’il ne me soit rien arrivé, car alors, à quoi m’aurait servi cet argent ? »

Conclusion : le haut commandement ne peut espérer de grands sacrifices de la part des soldats. Il est de moins en moins rentable de présenter la mort ou une blessure grave comme un accident bête et rare, ou de parler de « mourir en héros ». Quant aux techniques militaires les plus sophistiquées, elles se révèlent de plus en plus inappropriées à un conflit asymétrique, d’autant plus que l’adversaire a lui aussi accès aux armes dernier cri. Et donc le moral des troupes menace de tomber à zéro. Dans une société moderne on ne peut pas aveugler les gens quand il est question de vie ou de mort. Ou du moins c’est de plus en plus difficile.
En Afghanistan on en est déjà là et le gouvernement allemand se retrouve lui aussi dans une situation critique. D’où toute cette agitation autour des deux soldats tombés à Koundouz, dont on dit maintenant, comme à l’époque hitlérienne, « qu’ils sont morts en héros». En revanche il n’y aura pas de pension suffisante pour ceux qu’ils ont laissés, veuves ou orphelins, car les gouvernements capitalistes n’ont pas d’argent pour les simples soldats, surtout sur le long terme.

Beaucoup disent aujourd’hui qu’il n’y a pas de solution militaire en Afghanistan. Et c’est vrai, si l’on ne veut pas faire de tout l’Afghanistan une terre brûlée conformément à la formule « Mission accomplie, tous les Afghans sont morts.» Du point de vue militaire la guerre en Afghanistan devrait normalement se terminer par le retrait des troupes d’occupation. C’est raisonnable et la géopolitique l’exige, car même si les bombes détruisent l’Afghanistan de fond en comble, il demeurera des résistants pour opérer à partir des pays voisins. Et le spectacle d’un pays dévasté par l’OTAN, de surcroît au moyen de bombes radioactives qui représenteront un grave danger pour leur propres populations, ne déchaînera sûrement pas l’enthousiasme des pays voisins!! Les impératifs de l’humanité et de la civilisation exigent qu’on mette fin à la guerre en Afghanistan. Au lieu de 65 000 soldats, il faut y envoyer 100 à 200 000 personnes pour travailler à la reconstruction du pays, à laquelle on emploiera les milliards que coûte la guerre, car c’est la seule alternative, en Afghanistan comme en Irak, à la dévastation totale du pays et à un génocide brutal. L’une des causes de l’effondrement complet qui menace actuellement le système monétaire et financier du monde occidental sont les guerres que celui-ci a menées en Irak et Afghanistan pour s’assurer des matières premières à bas coût ainsi que des débouchés économiques. Cela seul devrait suffire à ramener enfin à la raison tous les politiciens occidentaux et les pousser à mettre fin, dans leur propre intérêt, à ces guerres absurdes!
Source : Auch die deutschen Truppen werden in Afghanistan zunehmend Kriegsopfer bringen müssen, sollten sich die Politiker nicht endlich eines Besseren besinnen
Article original publié le 27/10/2008
Sur l’auteur
Michèle Mialane et Fausto Giudice sont membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner les auteur, la traductrice, le réviseur et la source.
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