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21/10/2017
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Catharsis post-moderne

Des films et des chansons pour nettoyer l’âme*


AUTEUR:  Fernando ESTEVES

Traduit par  l'auteur. Révisé par Fausto Giudice


Ce texte est né d’une phrase, simple à première vue et, peut-être, utilisé pour sa force expressive, qui figure à la fin d’ Une chanson d'amour pour Bobby Long, film de Shainee Gabel (2004), avec John Travolta dans le rôle de Bobby Long. La phrase fait partie de la biographie de Bobby Long écrite par Lawson (Gabriel Macht). Lawson écrit que e Bobby était "un homme qui savait que l'enfer est le plus court raccourci vers le ciel." Phrase objet de nombreuses interprétations qui ont occupé des centaines, voire des milliers de pages. Et cela depuis Aristote, qui, le premier, a théorisé sur la catharsis, la fonction essentielle de l'art à travers les temps.

 

Je me concentre sur la question suivante: dans quel segment de l’art s’est concentrée la fonction cathartique? Réponse: dans la musique pop et le cinéma usaméricain. Mais avant de justifier cette réponse, éclairons certains points.

Quelques mots d’abord sur la tragédie grecque, comment elle fut conçue dans la période classique et, par conséquent, sur la notion même de "tragique". Ainsi, le thème de la catharsis apparaîtra plus clairement.

La tragédie grecque est un drame. Cependant, certaines caractéristiques propres à la tragédie grecque la distinguent d’autres types de drame. L'une des principales caractéristiques est la suivante: le conflit entre un personnage et un plus grand pouvoir, comme la loi, les dieux, le destin, les valeurs établies par la société, les tabous, les dogmes etc. Un exemple: la tragédie de Sophocle, Œdipe roi, le même Œdipe dont le « complexe » a rendu Freud mondialement célèbre. Résumons cette tragédie: Œdipe, un enfant atteint de malformation congénitale, est abandonné par ses parents à sa naissance. Devenu adulte, il tue son propre père, sans savoir qu’il est son père. Puis il se marie avec sa mère, sans être conscient de ce qu’elle est sa mère. Ici, le conflit se met en place. Œdipe est le prototype du martyr de l'inceste, thème toujours présent dans l'imaginaire, non seulement grec, mais de toutes les personnes de tous âges et en tous lieux (d’où l’immortalité de la pièce, et son impact sur les hommes des toutes les cultures et époques).

Résumons maintenant le fonctionnement de la catharsis. L’homme grec ancien, lorsqu’il assistait à une de ces tragédies, s’identifiait profondément avec leurs personnages, qui vivaient toutes les terreurs ancestrales, les tabous, les conflits sociaux. Il vivait , par le filtre de la poésie, tous les sentiments suscités par ces conflits. Voilà où intervient le miracle de la catharsis. Lorsque toute cette misère accable le héros tragique, ce qu’exprime la poésie , le spectateur, nettoie son âme, il se reconnaît lui-même  comme faisant partie d'un vaste "drame cosmique”. Quand le spectateur regarde cette tragédie, il trouve  la force d'agir sur ses propres sentiments réprimés. Parce que ce qui opprime est cause de tension. L'art comme catharsis, peut être éclairé par la formule suivante d’Antonin Artaud sur le théâtre: « exposer collectivement les blessures ». Peut-être notre homme grec était-il soulagé par l’idée : “Je ne souffre pas tout seul!”.
L'art, selon cette fonction cathartique, rend la souffrance souhaitable comme moyen de purification, comme l’occasion de devenir meilleur. C’est ansi qu’on peut résumer la conception nietzschéenne du "tragique".

Revenons à notre objet . Quel est le segment de l'art qui est le plus engagé dans cette tâche de catharsis? Quel art, en disant même les plus terribles vérités, est capable de nous émouvoir et mobiliser non seulement la sensibilité, mais aussi notre sens moral, éthique et esthétique? Je crois que cette fonction est, de nos jours, presque entièrement concentrée dans les films (surtout usaméricains) et la musique pop dans ses aspects plus "raffinés"- et parfois non-raffinés, ce qu’il ne faut pas regretter - (Radiohead, par exemple; au Brésil, Zeca Baleiro est un bon exemple dans ce segment (par exemple, les albums "liricas" et "baladas do asfalto". On pourrait citer beaucoup d’autres exemples.

À partir des avant-gardes du 20e siècle, l'art s’est replié  de plus en plus sur lui-même, sur sa langue, ses médias, ses implications sémiotiques etc; tout est métalanguage et concept. Cet art, inclus dans la soi-disant "haute culture",s’est déshumanisé, il est devenu stérile, incapable de dialoguer avec l’homme de son temps. Bien sûr, il est possible de faire de l'art qui touche les gens sans être "naïf" du point de vue formel.

Bien sûr, "une chanson d'amour pour Bobby Long" n'est pas une tragédie. J'ai utilisé le film comme un pretexte. Mais on peut identifier quelques caractéristiques "tragiques" subtiles qui apparaissent tout au long du film, parfois même implicitement. Par exemple, la "famille" est en conflit avec les valeurs établies par la société usaméricaine. Ils font face avec un courage de héros tragiques à la fin du rêve américain. Et ils savent que cela ne conduira nulle part. Ils connaissent leur destin et l’acceptent joyeusement et immédiatement( élément clé du héros tragique nietzschéen). Alors le spectateur accepte également son propre destin, en voyant ces personnages, "simples" mais grands et dignes. Lorsque nous nous rendons compte que les personnages ont des problèmes semblables aux nôtres, nous retournons a la communauté humaine, rétablissant l'unité de ce "drame cosmique", qui est la vie.

Et la la musique alors? Je me limiterai à un exemple. Un seul, mais avec le poids d'une chanson des Beatles. Je parle de “WHILE MY GUITAR GENTLY WEEPS”.

C’est une chanson qui parle d'une lassitude très particulière, spéciale même: la fatigue existentielle. Un poète qui contemple la “fin du monde”. Mais au lieu de nous déprimer, la musique nous touche. Pourquoi?  Je vais répondre dans le contexte de la catharsis.  Cette chanson des Beatles, a un ton qu’on pourrait appeler de «pathos escatologique," le sentiment de la fin d'un monde, d’une époque. Je pense que c'est le même pathos que dans THE WASTELAND, le long poème de TS Eliot.

La chanson exprime une vision partagée par un grand nombre de gens, mais tout le monde ne sait pas l’exprimer. La musique donne une plus grande portée à ce sentiment, nous donne l'impression de faire partie de quelque chose de plus grand , partagé par tout le monde. Bref, nous revenons au “ « drame cosmique » de l'existence. Pour un moment nous sommes poussés à agir, au moins moralement et émotionnellement.

Enfin, tout ce qu’il y a de conflit et de désintégration à l'écran ou dans la musique devient, au moment de la jouissance du film ou de la musique, véhicule d’unification entre les gens, les malheurs du héros tragique sont vécus collectivement, cela nous montre l'urgence de la vie humaine, l'urgence d'une position morale, éthique et affective.


Peut-être l'art n’est-il pas fait que de petites mensonges qui aident à vivre. L'art, dans sa fonction cathartique, c'est la vérité même. Björk a dit que la pop est aussi importante que l'air. Cela ne fait aucun doute. C’est la pop qui comprend et exprime le mieux nos conflits, l'amertume du monde actuel. En revanche, la « haute culture » est stérile. Elle mourra étouffée par ses concepts.


Je terminerai en citant Dostoïevski, qui a réalisé ce miracle de la catharsis, l’unification de l'espèce humaine pour un objectif commun (pour une compréhension totale de la vie): « seulement l’art justifie la vie ».

* En portugais du Brésil nous avons une expression: “lavar a alma”( laver, ou nettoyer l’âme). Titre tout trouvé  pour un texte sur la catharsis.


Source : l'auteur

Article original publié le 25/11/2008

Sur l’auteur

Fernando Esteves est membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cet article est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, le réviseur et la source.

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LES CHRONIQUES TLAXCALTÈQUES: 25/11/2008

 
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