HOME TLAXCALA
le réseau des traducteurs pour la diversité linguistique
MANIFESTE DE TLAXCALA  QUI SOMMES-NOUS ?  LES AMIS DE TLAXCALA  RECHERCHER 

AU SUD DE LA FRONTIÈRE (Amérique latine et Caraïbes)
EMPIRE (Questions globales)
TERRE DE CANAAN (Palestine, Israël)
OUMMA (Monde arabe, Islam)
DANS LE VENTRE DE LA BALEINE (Activisme dans les métropoles impérialistes)
PAIX ET GUERRE (USA, UE, OTAN)
MÈRE AFRIQUE (Continent africain, Océan indien)

ZONE DE TYPHONS (Asie, Pacifique)
KALVELLIDO AVEC UN K (Journal d'un prolo)
REMUE-MÉNINGES (Culture, communication)
LES INCLASSABLES 
LES CHRONIQUES TLAXCALTÈQUES 
LES FICHES DE TLAXCALA (Glossaires, lexiques, cartes)
BIBLIOTHÈQUE D'AUTEURS 
GALERIE 
LES ARCHIVES DE TLAXCALA 

15/12/2017
Español Français English Deutsch Português Italiano Català
عربي Svenska فارسی Ελληνικά русски TAMAZIGHT OTHER LANGUAGES
 
Pour les 56 travailleurs pauvres fauchés par deux assassins à la Gare Victoria

Les morts oubliés de Mumbai


AUTEUR:   Economic and Political Weekly

Traduit par  Philippe Cazal


Éditorial du magazine indien Economic and Political Weekly, Mumbai

Ils sont arrivés dans l’après-midi du 26 novembre à la gare Chhatrapati Shivaji, plus connue sous le nom de Gare Victoria, la gare la plus fréquentée du chemin de fer suburbain et de longue distance de toute l’Inde. C’étaient des travailleurs pauvres – ouvriers, vendeurs ambulants et modestes camelots -, si pauvres qu’ils ne pouvaient pas se permettre de voyager en avion ou bien ils se rendaient dans des régions de l’intérieur, où il n’y a pas d’aéroports. Ils venaient avec leurs parents âgés, avec leurs enfants, et même avec un bébé d’à peine trois mois.

Ils avaient l’apparence d’un groupe vraiment cosmopolite – originaires des États du Maharashtra, du Bihar, du Jharkhand et de l’Uttar Pradesh. Hindous et musulmans, pour sûr. C’était un microcosme des gens de toute l’Inde qui arrivaient à la recherche des rêves qu’offre Bombay/Mumbai.

Ils étaient dans le hall central, attendant l’arrivée de leurs trains avant de passer sur les quais. Ils allaient certainement à quelque noce, rendre visite à des parents, retrouver des amis ou des proches malades ou, peut-être, ils profitaient simplement d’un pont qu’ils ne pouvaient même pas se payer.

Ils attendaient sûrement l’express 2115 en provenance de Siddheshwar en direction de Solapur, dont le départ était prévu à 22 h 20, ou l’express 2141 en provenance de Rajendranagar en direction de Patna de 23 h 25 ou, qui sait, l’express 1093 en provenance de Mahanagari en direction de Varanasi, qui devait partir à minuit dix… Nous ne le saurons jamais.

Cinquante-six d’entre eux, pères, mères, enfants, hommes et femmes célibataires, ont été criblés de balles en quelques minutes, un peu avant dix heures du soir, par les fusils AK-47 que tenaient deux jeunes gens déboussolés, subjugués, diaboliques et peut-être pauvres eux aussi, très probablement arrivés par la mer du Pakistan proche.



Sharda Janardhan Chitikar (à gauche) a perdu ses deux fils. AP Photo/Gurinder Osan

Les Walliullahs, de Nawada, dans l’État du Bihar, ont perdu six membres de leur famille. Quatre membres de la famille du chauffeur de taxi Zahur Ansari ont été criblés de balles. Janardhan, originaire de Jharkhand, a perdu deux fils, victimes des balles. Shivshankar Gupta, qui gagnait sa vie comme vendeur ambulant, est mort lui aussi. L’oncle d’Ajaz Dalal est mort… Et parmi les personnes qui ont succombé à leurs blessures à l’hôpital St George, dix restent à identifier : elles n’avaient pas de téléphone portable ni de carte d’identité et personne n’a réclamé leur corps. Il s’agissait peut-être de travailleurs itinérants, que leurs familles attendent certainement encore dans le Bihar, l’Uttar Pradesh ou à l’intérieur du Maharashtra, l’État dont Bombay est la capitale.

L’ingénieur en informatique Upendra Yadav, prototype du jeune Indien, cultivé et industrieux, attendait un train avec sa femme, Sunita, et leur toute petite fille, Sheetal. Yadav est mort, Sunita est grièvement blessée et une semaine après elle est encore séparée de sa fille, qu’elle ne peut pas allaiter. Sheetal, qui n’a que trois mois, a échappé à la mort mais le crime perpétré par les terroristes est incrusté dans ses cuisses sous forme de mitraille.

Bharat Naodiya, un vendeur ambulant d’ustensiles, a perdu son épouse, Poonam, et il est à l’hôpital, grièvement blessé. Son fils, Viraj, et sa fille, Anjali, sont sains et saufs mais terrorisés. La photo de Viraj, un petit garçon de trois ans, dans les bras d’un policier, le front violet et le sang (de sa mère ?) éclaboussant les visages souriants imprimés sur sa chemisette, est apparue fugitivement dans le monde entier la semaine dernière. Son expression laisse transparaître le traumatisme qu’il a vécu et qui a surement horrifié les millions de spectateurs qui ont découvert la vulnérabilité que les balles et les êtres humains déboussolés peuvent produire.

Vingt-deux victimes étaient de religion musulmane. On peut supposer que, cette nuit du 26 novembre, les terroristes ont accompli leur mission en leur nom. Vingt-deux sur cinquante-six, 40 % : un chiffre peu représentatif puisque les musulmans ne constituent que 13 % de la population de l’Inde. Mais les pauvres de l’Inde sont musulmans dans une proportion écrasante.

On dit que la mort nous rend tous égaux. Dans l’Inde des disparités extrêmes, il n’en est pas ainsi. Les médias ont dit que les familles des pauvres ont dû attendre huit ou dix heures avant que les morgues libèrent les corps de leurs morts, tandis que ceux qui attendaient ont pu voir que les cadavres des personnes assassinées dans les hôtels de luxe étaient récupérés par leurs familles en un clin d’œil. Mais cela importait peu aux familles noyées par la douleur.

A la télévision, personne ne s’est préoccupé des cinquante-six morts de la Gare Victoria. Les experts autoproclamés, invités dans les studios de télévision, ont analysé tout ce qui ne va pas et ont donné leurs solutions préfabriquées, mais ils n’ont même pas versé une fausse larme sur les morts de la Gare Victoria.

Il n’y a pas de cierges allumés pour ces morts. Ni de manifestations exigeant des « changements » ; personne ne déblatère contre « les politiciens », personne n’appelle à « la guerre » à la Gare Victoria. Ces morts sont déjà oubliés.

Quelques heures après l’attaque, le sol du hall principal de l’édifice indo-gothique – construit il y a 121 ans et symbole, en d’autres temps, du pouvoir économique britannique dans l’Inde coloniale – était propre, sans traces de sang ni de dépouilles humaines. Et il est à nouveau piétiné par des dizaines de millions de personnes qui vont travailler, qui rentrent dans leur foyer ou qui attendent l’arrivée de l’express 2115 en provenance de Siddheshwar en direction de Solapur, dont le départ est prévu à 22 h 20, de l’express 2141 en provenance de Rajendranagar qui part pour Patna à 23 h 25 ou du Mahanagari-Varanasi de minuit dix…



Source : The Dead of VT

Article original publié le 6/12/2008

Sur l’auteur

Philippe Cazal est membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, le traducteur, le réviseur et la source.

URL de cet article sur Tlaxcala :
http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=6593&lg=fr


ZONE DE TYPHONS: 16/12/2008

 
 IMPRIMER CETTE PAGE IMPRIMER CETTE PAGE 

 ENVOYER CETTE PAGE ENVOYER CETTE PAGE

 
RETOURRETOUR 

 tlaxcala@tlaxcala.es

HEURE DE PARIS  5:27