HOME TLAXCALA
le réseau des traducteurs pour la diversité linguistique
MANIFESTE DE TLAXCALA  QUI SOMMES-NOUS ?  LES AMIS DE TLAXCALA  RECHERCHER 

AU SUD DE LA FRONTIÈRE (Amérique latine et Caraïbes)
EMPIRE (Questions globales)
TERRE DE CANAAN (Palestine, Israël)
OUMMA (Monde arabe, Islam)
DANS LE VENTRE DE LA BALEINE (Activisme dans les métropoles impérialistes)
PAIX ET GUERRE (USA, UE, OTAN)
MÈRE AFRIQUE (Continent africain, Océan indien)

ZONE DE TYPHONS (Asie, Pacifique)
KALVELLIDO AVEC UN K (Journal d'un prolo)
REMUE-MÉNINGES (Culture, communication)
LES INCLASSABLES 
LES CHRONIQUES TLAXCALTÈQUES 
LES FICHES DE TLAXCALA (Glossaires, lexiques, cartes)
BIBLIOTHÈQUE D'AUTEURS 
GALERIE 
LES ARCHIVES DE TLAXCALA 

14/12/2017
Español Français English Deutsch Português Italiano Català
عربي Svenska فارسی Ελληνικά русски TAMAZIGHT OTHER LANGUAGES
 

80 ans dans la vie de Gabriel García Márquez


AUTEUR:  Michel PORCHERON. Édité par Fausto Giudice


Raconter pour la vivre : le Britannique Gerald Martin a écrit une monumentale  Gabographie *  (1928-2007) « autorisée ».  Naissance de la Gabologie*.

Certains Gabologues vous le diront, Gabriel García Márquez en a fini avec la page blanche. Il n’écrira plus de livres.   

Prenez Carmen Balcells, qui édite l’écrivain colombien, qui plus est une vieille amie et son propre agent littéraire, probablement la personne la mieux informée sur « Gabo » : « Je crois que Gabriel García Márquez ne se remettra plus jamais  à écrire »  (no volverá a escribir nunca más), disait-elle à la fin du mois de mars dernier. Prenez le biographe britannique Gerald Martin. « Moi aussi je pense qu’il n’écrira plus de livres ». Mais il ajoute: cela ne veut pas dire qu’on n’éditera plus du García Márquez. « Il a en effet des textes inédits terminés », avant de poser la question : est-ce que « Gabo » considèrera qu’ils méritent d’être publiés ?

Cela étant, ne plus écrire à 81 ans, qu’on s’appelle García Márquez  ou Fernandez Lopez, John Smith ou Didier Dupont, est dans l’ordre des choses de la vie. Et quand le premier a à son actif  l’œuvre que l’on connaît, une œuvre considérable, qui fait de vous un des plus grands écrivains de la planète, et en langue espagnole indéniablement le plus grand depuis le Castillan Miguel de Cervantes Saavedra (1547-1616), il n’est en rien surprenant, saugrenu ou désobligeant que d’avancer que le prix Nobel 1982 n’a pas de nouveau joyau dormant dans son ordinateur. Ni même un dérivé, encore moins un succédané.  

Son dernier grand livre fut publié il y a sept ans : Vivre pour la raconter (Vivir para contarla, 2002), présenté alors comme le tome 1 de ses Mémoires.  Quant à la suite, « je crois que je ne vais pas l’écrire », indiquait-il en janvier 2006…

Dasso Saldívar, essayiste d’origine colombienne, dit la chose suivante sur le congé sabbatique du maître : « Je n’y vois pas un drame. Il nous a donné une œuvre tellement grande, variée et de si haute qualité qu’il serait même injuste d’exiger plus (…) Je ne sais pas s’il existe un autre écrivain de la modernité qui ait réussi semblable prouesse créative et esthétique à un tel degré maximal d’exigence et de cohérence ». ». On est là dans le domaine du constat le plus élémentaire. Avec un rien d’éloge emphatique de circonstance ? 

L’ «affaire » est-elle close pour autant ? Non.

Car au : 
 “García Márquez no volverá a escribir, afirman” (García Márquez n’écrira plus, affirment-ils)
 c’est  « Gabo »  lui-même  qui réplique  --brièvement-  dans un entretien accordé à El Tiempo colombien  :
“García Márquez no dejará de escribir”
“Contrario a lo que había declarado su agente literaria, el Premio Nobel asegura que no hace otra cosa que escribir”  (García Márquez n’arrêtera pas d’écrire-Contrairement à ce qu’avait déclaré son agente littéraire, le prix Nobel assure qu’il ne fait rien d’autre qu’écrire).

Dans ces conditions, du Rio Grande à la Terre de Feu, la presse écrite, les sites web et  la blogosphère en fusion, restent et resteront désormais  à l’affut de tout nouvel épisode de cette très actuelle « Chronique d’une mort annoncée ». SurAmérica a l’immense privilège d’avoir un monument de la littérature universelle. Il est légitime qu’elle se préoccupe du moindre fait public du Dieu « Don Gabo ».  

Le journal chilien La Tercera en publiant les propos en exclusivité de Carmen Balcells,  en visite à Santiago de Chile, considéra qu’il avait là un « scoop ». La Balcells n’est-elle pas « l’autorité » pour évoquer  tout ce qui touche à GGM (GGM par facilité typographique) ? Elle est la fondatrice de la Agencia Literaria Carmen- Balcells, de Barcelone, celle qui publie le Colombien. Dix jours plus tard, elle a cru utile de confirmer : « cela est très sérieux ». Elle ajoutait, probablement avec amertume : « Es un cliente que representa el 36,2% de facturación" (C’est un client qui représente 36,2% de la facuration)… En Amérique latine on l’appelle la « Mamá Grande » des écrivains latino-américains des dernières décennies.

Le journaliste de La Tercera, Roberto Careaga, quelques jours plus tard, titrait un de ses papiers « El lento retiro de García Márquez”. « L’information est déjà dans les journaux du monde entier: Gabriel García Márquez a abandonné l’écriture(…) El padre del  realismo mágico, la figura del boom de la narrativa hispanoamericana y el creador de Macondo, se retira”.

Il rappelle que l’écrivain colombien Héctor Abad avait indiqué récemment que “hace poco tiempo”, García Márquez a celebré à Mexico "algo que por lo general los escritores no celebran: llevaba dos años sin escribir un solo párrafo". Pour Dasso Saldívar, auteur de El viaje a la semilla La Biografia (1996), une des plus colombiennes biographies sur GGM, il n’y a aucun doute non plus: "Si la Balcells le dit, c’est que la Balcells le sait".  

Les « Gabologues » qui pensent que García Márquez ne publiera plus rien d’important considèrent qu’il a déjà tout donné (« ya lo ha dado todo"), que  son éventuelle production d’aujourd’hui ne peut être du niveau de son œuvre antérieure et enfin son état général joue contre lui.  “Lo que a su edad y después de haber superado dos cánceres es apenas normal (…) Pero en agosto del 2008 al teléfono, encontré que su agilidad mental y su buen humor seguían intactos"(encore Saldivar, essayiste).

Pour sa part l’écrivain et journaliste argentin, Gabologue du premier cercle, Tomás Eloy Martínez, grand ami du Colombien  via la Fundación Nuevo Periodismo Iberoamericano, est resté très mesuré affirmant: “Solo él conoce sus ganas y sus límites para seguir escribiendo. Todo lo demás son adivinanzas".

Que répondit « Gabo » ?  L’essentiel. Le romancier prolifique eut une réplique laconique. Difficile de faire plus court. La meilleure réponse qu’il soit.  « Remató la faena » (Quim Monzo, La Vanguardia). Seul moyen pour couper court  à toute polémique sans issue.     

Le journaliste par téléphone: “Maestro, ¿podría contestar unas preguntas para EL TIEMPO? (Maestro, pourriez-vous répondre à quelques questions ?)

GABRIEL GARCÍA MÁRQUEZ: Llámeme más tarde, que estoy escribiendo. (Appelez-moi plus tard, je suis en train d’écrire)

EL TIEMPO: Lo llamamos después a su estudio en la Ciudad de México, y sólo aceptó contestar dos preguntas: (Nous l’appelons un plus tard chez lui à Mexico et il n’accepte de répondre qu’à deux questions)

 - ¿Es cierto que no volverá a escribir? (C’est sûr que vous n’écrirez plus  ?)

GGM: -No sólo no es cierto, sino que lo único cierto es que no hago otra cosa que escribir. (Non seulement ce n’est pas sûr, mais la seule chose qui est sûre, c’est que la seule chose que je fais, c’est d’écrire)

EL TIEMPO: ¿Pero es que han dicho que usted no volverá a publicar más libros? (Mais c’est qu’on a dit que nous ne publieriez plus de livres ?)

GGM: -Mi oficio no es publicar sino escribir. Yo sabré cuándo estén a punto de boca los pasteles que estoy horneando” (Ma tâche, c’est d’écrire, pas de publier. Je saurai quand les gâteaux que je suis en train d’enfourner seront prêts à consommer).

Garcia Marquez esta entonces horneando pasteles… , (Gabo est donc en train d’enfourner des gâteaux)
ont noté les columnistas sur leur agenda au jour du 4 avril 2009. 

On en restera là (mai 2009), le temps de cuisson et du défournement n’étant pas précisés.

La “rumeur” qui s’était amplifiée de la Colombie britannique au Kamchatka, en passant par Saint-Germain des Près, parait être close pour ce printemps…en attendant…un nouvel épisode.  Point à la ligne.

Mais il n’y a pas de rumeur sans feu, d’autant plus que c’est encore Gabo lui-même qui ouvrit « les hostilités ». Et ce n’est pas d’hier.

« J’ai du mal à écrire des livres et en plus de ça à les signer ! » ("me cuesta trabajo escribir y ademas, firmarlos !") disait-il encore récemment (une vidéo de ce moment là serait la bienvenue. Quel ton Gabo utilisa-t-il ? Quelle était l’expression de son visage ?) lors d’un hommage rendu en décembre dernier à l’écrivain Carlos Fuentes durant la Feria del Libro de Guadalajara. Mais de quels livres parlait-il ? De ceux dont – depuis quelque temps déjà -- il a entrepris l’écriture mais pour lesquels il n’a pas mis de point final, ou de ceux qu’il aimerait bien écrire, mais dont il n’a pas écrit la première ligne ?

Il avait été dit en 2008 -- deux journalistes colombiens de Semana l’affirmaient- que Gabo mettait la toute dernière main à un roman, un roman d’amour de 250 pages environ, ayant pour titre «En agosto nos vemos »1.

Dans le courant du mois d’août de la même année, GGM avait eu, à Mexico, un entretien avec l’homme d’affaires Carlos Slim et l’ex président US William “Bill” Clinton, devenu un ami. Celui-ci demanda à Gabo s’il était en train d’écrire quelque chose. Il répondit : « una novela de amor".  Semana affirmait que l’écrivain avait écrit plusieurs versions mais qu’ « aucune ne l’avait laissé totalement satisfait ». Il allait alors entreprendre la cinquième, qui devait être la dernière.

Au mois de mai 2008, La Semana, sur son site,  publia ce qui suit : "Tuve la fortuna de estar este fin de semana en México con el escritor y puedo asegurar que le está dando los últimos toques a su nueva novela", aseguró el prestigioso periodista Darío Arizmendi, director de los servicios informativos de la privada radio Caracol.

"Se trata de una novela que García Márquez tenía en la nevera. La sacó, escribió un borrador, no le gustó, luego otro y otro y llegó hasta a un quinto borrador. Ya está listo. Es una novela sobre el tema del amor y saldrá antes que termine el 2008, en agosto o septiembre", añadió Arizmendi.

En deux mots en français, le prestigieux journaliste déclara : « Je peux vous affirmer qu’il est en train d’apporter les dernières retouches à son nouveau roman (…) Un roman qu’il avait au réfrigérateur. Il est prêt (…) Il sera publié avant la fin 2008, en août ou septembre ». Certains ont traduit « nevera » par congélateur.


Déjà en 2006, il avait été  annoncé, au conditionnel, que « la sortie du tome II de sa trilogie autobiographique pourrait être reportée ».

Le dernier livre publié de GGM date de 2004, « Mémoires de mes putains tristes ». Cinq ans sans lire du Garcia Marquez c’est pour ses lecteurs, à commencer par les Latino-américains, une immense frustration. Ils ont cette chance d’être depuis 40 ans dans une telle expectative (et pas seulement à l’égard de Garcia Marquez) que l’on ne retrouve que chez les lecteurs de la littérature américaine des Etats Unis.  

   

“He dejado de escribir" (26 de enero de 2006) (J’ai cessé d’écrire, titre de La Vanguardia , 26 janvier 2006)

Au début de 2006, Gabo posait lui-même implicitement, la question : son inspiration n’arriverait- elle pas à expiration ?...Que  l’on sache, son cas ne relevait pas de la pneumologie. En 2005, toute l’année 2005, il n’a pas écrit une seule ligne. C’est la première fois de sa vie – de journaliste et d’écrivain- que cela lui arrivait. Il n’avait jamais connu une telle interruption dans l’écriture. Préoccupant ? L’avenir le dira, autrement dit Gabo lui-même, écrivait-on à l’époque.

Le « patient » ajoutait qu’il ne désespérait pas toutefois de renouer avec l´inspiration (divers signes lui font dire qu’il en doute). http://www.magazinedigital.com/cultura/los_premios_nobel/reportaje/cnt_id/143

Que la superbe machine GGM ait connu une panne de moteur durant 365 jours de suite et plus ne relevait pas d’une indiscrétion ou d’une élucubration d’un scribe en mal de sujet. Pour un envoyé spécial du supplément dominical de La Vanguardia, quotidien de Barcelone, l’écrivain colombien - qui l’a reçu à la fin du mois de janvier 2006 dans sa maison de Mexico DF - l’affirmait sans s’embarrasser de circonlocutions : «: « Je n’ai pas écrit une ligne. Et en plus je n’ai aucun projet ni la perspective d’en avoir un ».

Certes il ajoutait  « Avec la pratique que j’ai, je pourrais écrire un nouveau roman sans aucun problème, mais les gens se rendraient compte très vite que tu n’y a pas mis tes tripes ». Il signalait au passage que son «Mémoires de mes putains tristes » ne représentait que le cinquième du texte prévu à l’origine.

« Vous avez trouvé mieux à faire ? », demandait Ayén. Réponse de Gabo : «oui, j’ai découvert une chose fantastique,  rester dans mon lit à lire ! Maintenant que j’ai découvert que je peux lire sans écrire, je vais voir jusqu’à quel point», ce qui manifestement était vrai et faux  la fois.


1975

Bien sûr, ayant, ce qui va le plus souvent ensemble, le sens de la pudeur et de l’humour, qui le caractérisent aussi profondément, Gabo évoquait alors « une année sabbatique » (me lo he tomado sabatico). «  Et je  me trouve des excuses pour prolonger mon année sabbatique durant toute cette année 2006. Je me le suis gagné. Avec tout ce que j’ai écrit, non ? ». « Avant je travaillais chaque jour de 9 h00 du matin à 3h00 de l’après midi, en réalité c’est que parce que je ne savais pas quoi faire le matin. Et quand, pour n’importe quel motif, je n’écrivais pas, il fallait que je me trouve quelque chose à faire jusqu’à 15h, pour vaincre l’angoisse, maintenant je trouve ça agréable »        

Pour La Vanguardia (29 janvier 2006) et son envoyé spécial, Xavi Ayén, GGM dérogeait à sa propre loi : il s’est prêté au petit jeu des questions et des réponses. Pour la première fois depuis plusieurs années. Dans cet entretien il n’est pas question de problème de santé. Ayén a réussi un  « coup » journalistique, quand on sait que GGM n’aime pas les interviews et fait tout pour y échapper. Personne alors ne se posa la question de savoir si GGM ne faisait que répondre à une invitation  de Xavi Ayén ou s’il avait accepté ou provoqué l’entretien pour dire ce qu’il avait à dire en ce début d’année 2006. 

La Vanguardia commençait ainsi: “Gabo habla. Por primera vez en mucho tiempo, el colombiano Gabriel García Márquez ha hecho una excepción en su política de no conceder entrevistas (…) En un extenso encuentro mantenido con el periodista Xavi Ayén y el fotógrafo Kim Manresa, el autor de Cien años de soledad repasa diversas etapas de su trayectoria(…).  El escritor explica también detalles técnicos, como su relación con el ordenador, y otros más personales, como cuáles son los placeres que su pausa creativa le ha permitido redescubrir”.

Quant à la suite – que tout le monde attend - de ses mémoires (2) Vivir para contarla, 2002 (Vivre pour la raconter) des raisons d´ordre personnel (« indole personal ») empêchent une parution prochaine du deuxième volume…

« Je crois que je ne vais pas l’écrire, disait-il catégorique à Xavi Ayén. Il n’attendit pas que le  journaliste le relance pour ajouter : « je vais devoir écrire des choses que je ne veux pas dire. En raison de relations personnelles qui ne sont pas très bonnes… Et je ne  veux pas, caramba, que ces gens soient dans mes Mémoires…  ils ont compté dans ma vie… mais je ne les trouve pas sympathiques » (no me caen simpaticos). 

Ce livre sur lequel il a déjà beaucoup travaillé n’est effectivement pas sorti, ni en 2006, ni en 2009. Question : la sortie est-elle reportée sine die ?

Sur ce sujet, trois ans plus tard, le biographe britannique Gerald Martín a été catégorique: « J’ai cru comprendre qu’il avait remisé  le deuxième tome de ses mémoires, pour diverses raisons,  et cela me surprendrait si ce livre était publié ».

 
2007

De toute évidence la presse latino-américaine fut prise de court, elle prit cette révélation comme un coup dur. A l’image de Clarín, grand quotidien argentin qui estimait que dans cet entretien il fallait retenir une « confession par surprise» sans anesthésie.. « Sin anestesia, le hace saber al mundo que 2005 ha sido, para él, un año particularmente improductivo ».

 
Sur son bureau, comme abandonné, son ordinateur

Ces mêmes journaux soulignaient aussi que GGM accepta deux choses qu’il ne fait jamais : sur la photo du photographe Kim Manresa, il pose en compagnie de son épouse, Mercedes Barcha, à l’intérieur de sa maison. Même un de ses fils a participé un moment à l’entretien. D’autre part, l’écrivain évoque plusieurs aspects, anecdotes ou épisodes de sa vie privée et familiale. A 78 ans le Patriarche avait peut-être ressenti le besoin, dans ces brumes automnales, de faire le point.


Gabo et Mercedes. Photo de Kim Manresa

Sur ce sujet, trois ans plus tard, le biographe britannique Gerald Martín a été catégorique: « J’ai cru comprendre qu’il avait remisé  le deuxième tome de ses mémoires, pour diverses raisons,  et cela me surprendrait si ce livre était publié ».

Le 22 juin 2006, Paris-Match, le magazine-hebdomadaire de plus fort tirage en France, consacrait à Gabriel García Márquez trois pages illustrées de deux photos signées Willy Rizzo et de deux autres d’archives, en noir et blanc. Le texte, assez convenu, est signé Jean-Pierre Bouyxou qui dans un court passage de son article confirme ce qu’avait écrit La Vanguardia. Les nombreux négatifs de Rizzo, eux, doivent être sous bonne garde.   

Gabriel García Márquez, a life

Un récent évènement capital dans l’édition a probablement confirmé, indirectement, que Gabo (« Me niego a usar el apodo Gabo para simular un proximidad que no tengo con el colombiano », a souligné un journaliste latino-américain. Nous n’avons pas cette -louable- retenue, la « proximidad » ayant des sens multiples- NdA) a mis les pouces face à l’énorme entreprise qui consistait à publier les volumes 2 et 3 de son autobiographie, pourtant annoncés. Sa vie vue par lui-même. Il a confié à un biographe le soin de le faire à sa place, raconter sa vie. Ce n’est pas lui qui l’a confessé explicitement. Tomás Eloy Martinez trouva un jour de 2008 la meilleure formule: “García Márquez ya tiene quien lo escriba”

C'est la maison d'édition Bloomsburry, de Londres, qui l'a annoncée l’automne dernier : elle a publié la première « biographie autorisée » du Prix Nobel. 688 pages. Bien « biographie » et non « hagiographie », encore moins « apologie ».

Gabriel García Márquez, a life, est l’œuvre du Britannique Gerald Martin, critique littéraire et enseignant en Lettres à l'Université de Pittsburgh (USA). Il est spécialiste de littérature latino-américaine et traducteur anglais de Monsieur le Président, de l’écrivain guatémaltèque Miguel Angel Asturias. La période que traite Martin (80 ans de la vie du Colombien) est la plus vaste jamais abordée. Jusqu’en 2007.   

Selon l’éditeur, Gerald Martin a eu de très nombreux entretiens réguliers avec l'écrivain. Martin a également rencontré pour les besoins du livre ses proches ou non, près de 300 personnes au total: sa mère, son épouse, ses enfants, des amis, des dirigeants politiques comme Fidel Castro, avec lequel Gabo entretient une solide et indéfectible amitié de longue date, Felipe Gonzalez, ex-chef du gouvernement espagnol,  plusieurs présidents colombiens, ou encore des écrivains comme Álvaro Mutis, Carlos Fuentes, Mario Vargas Llosa, etc…Parlent ainsi ceux qui aiment Gabo, tous les Gabo, mais aussi ceux qui gardent une distance respectable avec GGM, ceux qui ne l’ont jamais placé dans leur panthéon littéraire personnel ou encore ceux qui sans nier une certaine valeur de l’œuvre, ne peuvent pas souffrir l’individu . Ses (mauvaises) fréquentations leur provoquent furie et démangeaison.    

Bloomsbury présente cet ouvrage comme une biographie exhaustive de García Márquez dont la vie, toujours selon l'éditeur, oscille entre « la célébrité et le talent littéraire, entre la politique et l'écriture, entre le pouvoir, la solitude et l'amour ».

Gerald Martin, 64 ans, était l’homme tout désigné ( ce fut un de ses collègues qui lui souffla l’idée) : anglo-saxon, ayant donc une grande culture de la biographie, familier des mondes de Gabo, géographique, littéraire, personnel, politique, familial, etc…à l’exception de « su intimidad », connaisseur du continent, sens aigu de la synthèse, etc..      

Voilà près de 20 ans qu’il travaillait à construire un édifice unique et exceptionnel, par son sujet, devenant à une époque (2006, voir plus bas) « le biographe officiel » de l’auteur de Cent ans de solitude. On sait que Gabo a refusé ce titre à bon nombre de candidats. Mais pour autant le travail du biographe n’a pas toujours été aisé. Il y eut « des conversations compliquées, des négociations informelles. Je n’ai pas eu de sa part le moindre «  papel » (il est vrai que depuis 30 ans GGM n’a plus écrit de lettres…elles finissaient dans les journaux ou dans les salles de vente) Et l’éditeur a préféré publier une version plus courte. G.Martin lui avait remis fin 2007 l’équivalent de 2500 pages…

« Je ne suis pas le biographe autorisé » a tenu à préciser Martin, probablement animé d’un sentiment de discrétion. « Mon statut réel est celui de biographe toléré ».  Martin joue sur les mots. Il précise en effet que l’écrivain a autorisé tous les membres de sa famille, de son entourage, ses amis, ses contacts à répondre aux questions du biographe.  Et Martin de conclure : « Cependant, je n’imagine pas une biographie plus « autorisée » que celle-là. Je n’aurais pas pu faire ces recherches sans son assentiment» (anuencia) avant de souligner que «plus personne n’interrogera sa mère, puisque elle est décédée et il est improbable que Fidel Castro converse à nouveau longuement sur Gabo ».

L'écrivain colombien et son biographe ont ainsi passé des centaines d’heures ensemble au cours de ces dix dernières années, et l’ensemble de leurs conversations est synthétisé dans ce livre. Cette biographie presque surprise, que l’on n’attendait pas, est désormais très attendue dans sa version espagnole, prévue pour 2009 (chez Debate ?). La version en français devrait suivre, chez un éditeur  qui n’a pas été annoncé. Bill Swainson, de chez Bloomsbury, a indiqué que la mise en vente aux USA a déjà commencé. L’Amérique latine devra attendre jusqu’à fin 2009. 

Selon les premiers lecteurs de la version originale, au -delà de la partie strictement biographique,  le livre de Gerald Martin propose critique, analyse et making of littéraires de l’œuvre de García Márquez, ce qui n’est pas fréquent dans le domaine de la biographie,  et encore moins dans la biographie  à l’anglo-saxonne qui privilégie les faits, encore les faits, avec une précision ou d’orfèvre ou de notaire.

Faut-il préciser que ce livre n’a pas été écrit sous la dictée de l’écrivain ? Parfois le mot « biographie autorisé » pourrait le laisser entendre.  Et si nous avons utilisé le néologisme « gabographie », c’est en raison de l’attitude et du travail du discret biographe : « J’ai voulu écrire de manière très équilibrée, avec respect. La tendresse que j’ai envers lui est évidente, mais mon travail n’est pas d’exprimer ma tendresse(…). Je ressens une énorme gratitude envers lui pour sa coopération, bien que la gratitude ne soit  pas la meilleure motivation d’une biographie. Nous nous sommes très bien entendus, sachant que c’était difficile. Personne n’aime avoir un biographe”…

Il est plus que vraisemblable qu’il n’y aura plus d’autre biographie de première main de Garcia Marquez, hormis une nouvelle édition de GGM : a life, revue et enrichie. Plus aucun biographe ne pénètrera aussi loin dans le monde de Garcia Marquez, l’écrivain et l’homme.           

Selon Xavi Ayén, la biographie révèle non seulement des aspects méconnus de la vie de l’écrivain, mais aussi livre des détails sur les coulisses de la politique fréquentées par GGM, ce qui, dit Martin  « va surprendre par l’intensité et l’étendue de ses expériences vécues(…) Depuis 35 ans surtout, il a œuvré politiquement  pour les causes auxquelles il a cru, de manière sérieuse et mu par la cohérence ». Le biographe parle aussi de son rôle « primordial et réel » dans certains évènements politiques, grâce à « son pragmatisme et sa volonté de résultats ».

Dans l’épilogue, Gerald Martin fait allusion à l’entretien accordé par GGM au journaliste Xavi Ayén. Martin le qualifie « d’entretien surprise » et soutient la thèse que « cela ne fut rien d’improvisé », ajoutant : « il semble qu’il y ait eu une réunion de famille au cours de laquelle il fut décidé, compte tenu des circonstances, de faire une dernière déclaration publique, avant de se retirer. Après, le silence ».

(Selon Ayén: "no fue algo improvisado" sino que "parece que había habido una reunión familiar en la que se decidió, dadas las circunstancias, hacer una última declaración seguida de una retirada. Después, el silencio »). 

Très peu de lecteurs manifestement, ce 29 janvier 2006 ou plus tard, ont retenu ce que Gabo annonça : il avait élu un biographe officiel et il s’appelait Gerald Martin…Lequel l’apprit ce jour là…( Yo me enteré de que era su biógrafo oficial al leer aquella famosa entrevista).

Gabriel García Márquez, a life raconte « les multiples vies de Gabo – tour à tour journaliste (3), scénariste, militant des droits de l’homme ; tour à tour en Colombie, à New York, à Cuba, en France, en Espagne, au Venezuela, au Mexique… En 1948, il est à quelques mètres du lieu où le candidat libéral à la présidence colombienne se fait assassiner, point de départ d’une guerre civile de dix ans. En 1959, il est à La Havane trois semaines après la révolution castriste. En 1961, il est à New York et couvre la crise de la Baie des cochons » (extrait du site français books.com) 

Le livre porte bien le titre GGM a life, c’est plus « vendeur » que GGM, « sa vie, son œuvre », mais pour la même poignée de livres sterling, de dollars ou d ’euros, curieux sur sa life dont vous saurez (presque) tout, vous n’ignorerez (presque) plus rien de son œuvre.  Ce qui ne vous empêche pas de (re) lire ses livres.

 
Gabo, 80 ans. Hommage de Freddy Pibaqué, Venezuela

« Je suis en train de lire un livre sur moi dans lequel je ne trouve aucune erreur »

On ne saurait terminer sans transmettre ce qu’un des meilleurs connaisseurs de l’homme et de l’écrivain, le Français Jean-François Fogel, 58 ans, a écrit sur le livre de Gerald Martin (5 mai 2009, sur son blog en espagnol) :

“La qualité du travail de Gerald Martin est évidente. J’ai lu le livre d’une traite, car Gabo est beaucoup plus que Gabo. Son histoire appartient à toute l’Amérique latine et la manière avec laquelle se mélangent l’histoire du continent, les modifications de l’image médiatique de l’écrivain et les changements de l’opinion publique partout dans le continent, fascine.

Le plus intéressant dans ce livre est la façon très habile de définir les lignes et les structures d’une vie connue de tous. La thèse de Gerald Martin est claire: après la sortie de Cien años de soledad, Gabo a pris la décision consciente de construire son image publique, à travers des entretiens et apparitions dans la presse, pour avoir le contrôle de sa vie et avoir de l’influence dans les domaines de la politique et de la diplomatie. Ainsi, en plus de son travail d’écrivain, il a assumé, avec le même talent et la même constance, le travail d’un créateur (hacedor) d’opinion publique ».

Selon JF Fogel, “Gabo considère qu’une personne comme lui a trois vies: la ve publique, la vie privée et la vie secrète. Il ne dit rien de la troisième mais son biographe remplit les blancs avec pudeur”.

Pour cela et pour bien d’autres raisons, JF. Fogel considère que le livre aurait du avoir pour titre : Love and Power (El amor y el poder). Compliment tout de même bien sûr à G.Martin: « il provoque le désir de relire Gabo. Quand j’ai terminé de lire Martin, je me suis souvenu ce que me disait l’été dernier Gabo lui-même lisant Martin : « Je suis en train de lire un livre sur moi dans lequel je ne trouve aucune erreur ». Par-dessus tout son biographe n’a pas commis l’erreur de mettre la vie de l’écrivain au-dessus de ses livres ».

Le livre de Gerald Martin figure d’ores et déjà sur la liste des finalistes du Prix James Tait Black, le plus ancien des prix littéraires du Royaume-Uni. Crée en 1919, il est décerné chaque année par l’Université d’Edimbourg et récompense les meilleures œuvres de fiction et de biographie publiées en anglais dans les douze derniers mois.

Dans le passé, le prix James Tait Black a récompensé des auteurs reconnus comme D.H Lawrence, Graham Greene, Salman Rushdie, Zadie Smith ou encore  Ian McEwan. Le jury est constitué de professeurs et de spécialistes de littérature.

Les lauréats seront connus au mois d’août à l’occasion du Festival du Livre d’Edimbourg. 

Notes de l'auteur

1 -  En août 2003, le mensuel français Le Monde diplomatique a publié une courte nouvelle (1890 mots) de Garcia Marquez, intitulée « La Nuit de l’éclipse ». (traduction de Laurence Villaume)

Avec la présentation suivante : « Depuis plusieurs années, Gabriel García Márquez se consacre à l’écriture de ses Mémoires, dont le premier tome, « Vivre pour la raconter », paraît en français en octobre prochain. Durant les quelques pauses qu’il s’accorde, il travaille sur un recueil de six nouvelles, qui peuvent être lues soit indépendamment, soit reliées entre elles, sous le titre « Nous nous verrons en août », avec un début, une fin et la continuité dramatique d’un roman. « La Nuit de l’éclipse » est la troisième nouvelle de cette série 

2 - « Vivre pour la raconter », premier volume de 600 pages d’une trilogie à conclure ( ?)  s’arrête en 1955.  Il a occupé son auteur pendant une dizaine d’années. « A la suite d’une grave maladie, écrivait Ramón Chao en février 2004 dans le mensuel Le Monde Diplomatique, García Márquez a pris au sérieux la nécessité de la raconter jusqu’à la fin. Comme si, à son âge, il estimait que la vie prend du sens dès lors que le souvenir la sauve du temps qui passe. Et comme si l’existence ne valait la peine que pour devenir récit ».

« C’est une litote de dire qu’il faut avoir vécu une vie pour pouvoir la raconter ; non pas la vie telle qu’on l’a vécue, « mais ce dont on se souvient et comment on s’en souvient », précise le romancier colombien Gabriel García Márquez en exergue de son autobiographie ».

« Vivre pour la raconter », traduit de l’espagnol par Annie Morvan. Grasset, Paris, 2003, 602 pages, 22 euros. « La traduction d’Annie Morvan retransmet le ton, la couleur et l’exubérance de García Márquez, au point de faire oublier qu’on lit le livre en français »(RC).

(3)- Il n’est pas rare qu’un écrivain soit également et en même temps journaliste, le travail de l’un enrichissant le travail de l’autre.  Le cas de Garcia Marquez en est une des plus percutantes illustrations.

Si les anglophones ont eu la primeur de la biographie, les hispanophones ont pu dès 1981 (chez Bruguera, Barcelone) lire en recueil l’œuvre journalistique (« Obra periodistica ») de GGM, en cinq volumes, le tout représentant quelque 3200 pages (recopilacion y prologo du Français Jacques Gilard (1944 -2008), couvrant plus de 45 ans de métier (1948-1995). Le tout réédité à partir de 1991 par Mondadori, Barcelone.

Le remarquable travail de Jacques Gilard (qui n’emploie jamais « Gabo », ni « GGM ») occupe environ 150 pages. 

J.Gilard fut une figure majeure de l’américanisme. Il a fait sa carrière à l’université de Toulouse – Le Mirail et il était un spécialiste de la Colombie. Il s’est tout particulièrement consacré à l’étude du groupe de Barranquilla (artistes, écrivains, journalistes) au début des années quatre-vingt et à l’étude de l’œuvre de Gabriel García Márquez. Il avait aussi travaillé à l’établissement et à la diffusion des œuvres de la romancière Marbel Moreno. « D’une vaste culture et d’une immense curiosité, il s’intéressait aussi bien au journalisme qu’à la littérature » (Société des Hispanistes français)

Jacques Gilard a été, dans les années quatre-vingt-dix, à l’université de Toulouse – Le Mirail, directeur de l’Institut Pluridisciplinaire pour les Études sur l’Amérique Latine à Toulouse (IPEALT) et directeur des publications de ce même institut. Il a également dirigé, pendant une vingtaine d’années, la revue Caravelle.

Le premier « papier » de Garcia Marquez date du 21 mai 1948 (El Universal, de Cartagena). Selon M. Gilard le «Bogotazo » du 9 avril 1948, soulèvement populaire qui suivit l’assassinat du « leader libéral et populiste » Jorge Eliécer Gaitan, a été « le contexte historique » à l’origine directe (si bien entonces imperceptible) de l’entrée de Garcia Marquez dans le monde journalistique. Il avait 21 ans. Ce 9 avril, un autre étudiant, venu de La Havane, se trouvait à Bogota au beau milieu des manifestants, pour ne pas dire en première ligne.

« Gabo et moi nous trouvions à Bogota en ce triste 9 avril 1948 où ils ont tué Gaitan. Nous avions le même âge : 21 ans; nous avons été témoins des mêmes événements, nous faisions tous deux les mêmes études : le Droit(…).  Nous n'avions jamais enten­du parler l'un de l'autre. Personne ne nous connaissait, et nous ne nous connaissions pas » (Fidel Castro, 2002, pour la revue Cambio, Colombie).

Ce n’est que 13 ans plus tard que Garcia Marquez, journaliste, rencontra pour la première fois et de manière inopinée Fidel Castro, à l’aéroport de Camaguey, au centre de Cuba.

Note de l’éditeur 

* : notre auteur a jugé bon d’utiliser ce néologisme (comme celui de Gabologues).Il en est totalement responsable. Toutefois non seulement le site Tlaxcala a pour politique de soutenir ses auteurs, même --et surtout -- quand par leur audace, ils peuvent être les cibles de ceux qui à l’innovation n’opposent que leurs sarcasmes,  mais de plus informe que dès aujourd’hui  le mot  Gabographie fait l’objet d’un dépôt de brevetabilité auprès de l’Organisation mondiale de la Propriété intellectuelle, dont le siège est à Genève, ainsi que Gabologie et Gabologue..


Source : l'auteur 

Article original publié le 24/5/2009

Sur l’auteur

Michel Porcheron est auteur associé de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cet article est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, le traducteur, le réviseur et la source.

URL de cet article sur Tlaxcala :
http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=7695&lg=fr


LES CHRONIQUES TLAXCALTÈQUES: 24/05/2009

 
 IMPRIMER CETTE PAGE IMPRIMER CETTE PAGE 

 ENVOYER CETTE PAGE ENVOYER CETTE PAGE

 
RETOURRETOUR 

 tlaxcala@tlaxcala.es

HEURE DE PARIS  15:56