HOME TLAXCALA
le réseau des traducteurs pour la diversité linguistique
MANIFESTE DE TLAXCALA  QUI SOMMES-NOUS ?  LES AMIS DE TLAXCALA  RECHERCHER 

AU SUD DE LA FRONTIÈRE (Amérique latine et Caraïbes)
EMPIRE (Questions globales)
TERRE DE CANAAN (Palestine, Israël)
OUMMA (Monde arabe, Islam)
DANS LE VENTRE DE LA BALEINE (Activisme dans les métropoles impérialistes)
PAIX ET GUERRE (USA, UE, OTAN)
MÈRE AFRIQUE (Continent africain, Océan indien)

ZONE DE TYPHONS (Asie, Pacifique)
KALVELLIDO AVEC UN K (Journal d'un prolo)
REMUE-MÉNINGES (Culture, communication)
LES INCLASSABLES 
LES CHRONIQUES TLAXCALTÈQUES 
LES FICHES DE TLAXCALA (Glossaires, lexiques, cartes)
BIBLIOTHÈQUE D'AUTEURS 
GALERIE 
LES ARCHIVES DE TLAXCALA 

24/10/2017
Español Français English Deutsch Português Italiano Català
عربي Svenska فارسی Ελληνικά русски TAMAZIGHT OTHER LANGUAGES
 

Le rêve de l’otage ou : comment s’aimer soi-même aux dépens d’autrui


AUTEUR:  Gilad ATZMON ÌíáÇÏ ÃÊÒãæä íáÇÏ ÂÊÒãæä

Traduit par  Marcel Charbonnier. Édité par Fausto Giudice


« De même que, dans un songe, on poursuit un homme qui fuit, sans qu'on puisse l'atteindre et qu'il puisse échapper, de même l'un ne pouvait saisir son ennemi, ni celui-ci lui échapper»
Homère, L’Iliade, Chant XXII, trad. Leconte de Lisle

 

La Grèce revisitée

Dans son livre précieux Parallaxe [Looking Awry], Slavoj Zizek propose une interprétation lacanienne du paradoxe d’Achille et la Tortue, du philosophe grec Zénon [1] : « l’économie libidinale du cas d’Achilles et la Tortue est ici très clairement exprimée : le paradoxe met en scène la relation du sujet avec l’objet cause de son désir, qui ne peut jamais être atteint. L’objet cause n’est jamais atteignable » [Parallaxe, Slavoj Zizek, p. 4]. L’ objet de notre désir s’échappe toujours, quelles que soient nos tentatives pour l’atteindre. Achille ne peut jamais atteindre la tortue ; il ne peut que s’en rapprocher, de plus en plus près.

Un cauchemar

Voici, de cela, quelques jours, lors d’un meeting londonien de gens qui passent le plus clair de leur temps à faire campagne pour la Palestine, une militante en vue, une adorable dame qui soutient la cause palestinienne depuis les années soixante, nous a raconté un cauchemar qu’elle avait eu, dans les années quatre-vingt. Dans son rêve, elle se faisait kidnapper et elle était retenue en otage par la milice paramilitaire libanaise Amal. Tandis que les combattants d’Amal mettaient la dernière main aux préparatifs de l’exécution de cette militante, celle-ci faisait des efforts désespérés pour les convaincre qu’elle était, en réalité, de leur côté. Elle ne cessait de répéter que si elle était au Sud-Liban, c’était parce qu’elle soutenait le peuple libanais et les réfugiés palestiniens. Dans son rêve, à son grand dam, ses kidnappeurs restaient sourds à sa supplique : on l’assassinait [2].

L’interprétation que la militante faisait de son horrible cauchemar était très élégante, cohérente et valide. Elle avait pigé qu’aux yeux de ses preneurs d’otage imaginaires, elle était personnellement tenue redevable de l’interminable liste de crimes perpétrés par l’ « homme blanc ». A ses yeux, elle était châtiée non sans quelque raison. Jusqu’à un certain point, son raisonnement est similaire à l’interprétation que fait Robert Fisk de sa propre expérience, au Pakistan, en 2001. Après avoir été attaqué par un commando (qui, lui, n’avait rien de fictif), Fisk avait dit :

« A leur place, je me serais attaqué moi aussi » [3] Très significativement, il m’a fallu toute une journée pour prendre conscience du fait que j’avais fait des rêves semblables en tous points à celui-ci, par le passé. Dans ces rêves, j’étais moi aussi pris en otage, et tout à fait comme dans le rêve décrit plus haut, je déclarai immédiatement mon soutien aux mouvements de libération et à la résistance. Dans mon hallucination, j’étais semblablement ignoré ou rembarré. Me préparant à rencontrer mon Créateur, je me réveillais en sueur, constatant que je me portais comme un charme et que j’étais encore du monde des vivants. Ayant commencé à poser la question autour de moi, je compris que le « rêve du militant pris en otage » est en réalité très fréquent chez les gens qui soutiennent la Palestine et les mouvements de libération arabes et islamiques. Et, comme si cela ne suffisait encore pas, l’interprétation ci-dessus est également largement répandue chez les humanistes et les militants. Nous avons tendance à comprendre la raison pour laquelle d’autres nous haïssent tellement. Nous avons occasionnellement tendance à être d’accord avec eux, car, nous-mêmes, nous avons parfois du ressentiment à l’encontre de ce à quoi l’on nous associe, dans ces rêves.

Toutefois, après avoir réfléchi un jour ou deux à cette militante et à son rêve, j’ai compris qu’autant son interprétation était élégante, cohérente et valide, autant il serait intéressant de découvrir pourquoi nous avons ce genre de rêve, pour commencer ? Qu’est-ce qui place notre esprit dans un tel mode de créativité frénétique qui spécule sur notre propre destruction de la main de l’objet même de notre solidarité ? Dit lacaniennement, nous pouvons étendre la question et demander comment il se fait que nos esprits se mettent à spéculer sur la possibilité que nous soyons assassinés par les objets politiques de notre désir ?


Tête d'otage, Jean Fautrier, 1944

Interprétation

Le rêve, tel que nous le comprenons, est du domaine de l’inexprimable. C’est dans le rêve que les pensées, les désirs et les peurs se transforment de manière involontaire en sensations, en idées et en émotions. C’est dans le rêve que le symbolisme, les signifiants et les identifications explosent en mille shrapnels de doute et d’angoisse.

Quand nous sommes éveillés, nous disons beaucoup de choses, et bien souvent, nous croyons à ce que nous disons, tandis qu’à d’autres moments, nous faisons juste semblant, voire nous mentons. Quand nous sommes éveillés, nous affirmons aussi avoir des idées, nous reconnaissons avoir un système de valeurs cohérent, et nous martelons notre soutien à des idéologies que nous comprenons à peine. Nous affirmons notre ouverture à des cultures qui nous sont parfaitement étrangères. Beaucoup d’entre nous soutiennent les luttes de libération des Palestiniens, des Irakiens et des Afghans. Certains d’entre nous soutiennent la résistance islamique, d’autres sont trop heureux d’affirmer le logos qui préside au jihad armé. Toutefois, quand nous dormons, notre esprit se libère : comme un papillon attiré par la lampe, notre esprit est aimanté par l’intégrité. Il nous suggère occasionnellement qu’il y a peut-être bien une vérité, que nous refusons d’admettre, voire de regarder en face.

Tandis que nous dormons, notre esprit est désireux de confier (tout au moins, à lui-même) qu’autant il veut soutenir, approuver et affirmer, l’objet de notre solidarité, les opprimés restent insaisissables. Ils nous sont manifestement étrangers, pour des raisons évidentes : c’est leur langue, leurs épices, leurs sons. Leur système de valeur semble tellement distant. Parfois, c’est la foi religieuse qui contrarie nos préceptes modernistes, rationnels, laïcs et prétendument « humanistes ». Parfois encore, c’est la conscience que notre objet politique de désir n’est pas aussi « charmant » avec les dames que nous prétendons l’être nous-mêmes. Et, comme si cela ne suffisait encore pas, nos camarades fantasmatiques ne semblent pas accorder à la vie autant de prix que nous prétendons le faire. En quelque sorte, nous faisons l’expérience d’une dissonance cognitive totale, une fois que nous avons été poussés à reconnaître que notre objet politique de désir a suffisamment de chutzpah [culot, effronterie, en yiddish, NdE] pour balayer d’un revers de la main tout m’acquis de nos bons et loyaux services intellectuels, occidentaux. Nos camarades ne parviennent pas à percevoir la lumière inhérente à cet individualisme éclairé que nous chérissons au plus haut point. Ils ne sont même pas séduits par nos réalisations technologiques. Au moins, en rêve, nous sommes prêts à avouer que l’objet de notre solidarité n’est pas très impressionné par nous, ni même par notre solidarité. De fait, autant nous sommes désireux de donner, autant il (ou elle) n’est prêt(e) à recevoir quoi que ce soit de notre part.


Tête d'otage, Jean Fautrier, 1945

Défier l’amour de soi

Pour Lacan [4] la relation sexuelle peut être interprétée comme « le fait de s’aimer soi-même à travers l’autre ». J’ai déjà affirmé, dans des écrits précédents, que le militantisme solidaire peut être interprété comme le fait de « s’aimer soi-même aux dépens d’autrui ». Fondamentalement, nous ne faisons que nous aimer nous-mêmes aux dépens des Palestiniens et des Irakiens. De même, le rêve de l’otage peut être interprété comme une explosion inconsciente de « dégoût de soi à travers l’autre ».

 « L’inconscient est le discours de l’autre », dit Lacan. De fait, c’est dans le rêve de l’otage que nous sommes prêts à reconnaître que notre objet politique de désir (l’autre) est tout à fait capable de voir au travers de nous. Le rêve défie notre « ordre symbolique » [5] en mettant en danger notre existence physique. L’inconscience, en ce sens, fonctionne ici comme un désir de reconnaître que l’autre peut fort bien connaître nos secrets les plus profonds et les mieux dissimulés. L’autre sait cela même que nous nous escrimons à cacher, fusse à nous-mêmes. L’autre assassin menaçant est le reflet de notre culpabilité. Et pourtant, nous devons nous rappeler que l’ « autre criminel » est un autre imaginaire. Il est (ou elle est) une production phantasmatique de notre esprit. Dans le rêve, c’est notre propre esprit (l’inconscient) qui tente désespérément de lutter contre nos contradictions éthiques, intellectuelles et politiques ; tout cela, nous le faisons à travers l’objet (politique) de notre désir.

Le cauchemar de l’otage donne un coup de projecteur sur une dualité dévastatrice au cœur de la psychose de la gauche. Il met aux prises le discours symbolique qui envahit notre conscience avec la peur innocente que notre projet politique de toute une vie ne soit vain. Dans le rêve, nous juxtaposons notre rationalité mathématique solipsiste et l’autre, cet autre stupéfiant et mystifiant, et pourtant analogue. Quand nous sommes debout et que nous nous agitons à droite et à gauche, nous nous saturons nous-mêmes de symbolisme, avec nos badges, nos calicots, nos écharpes, nos drapeaux, nos professions de foi, nos penseurs et nos déclarations. Mais dès que nous fermons les yeux, notre propre sens de l’éthique et du vrai nous envoie un message dévastateur, via un Autre imaginaire : plus tu es symbolique, et moins tu es authentique. Plus tu catégorises, et moins tu ressens.

Le rêve de l’otage, c’est notre réaction à notre échec répétitif à parvenir à un réel lien de compréhension avec notre sujet de solidarité. A l’instar d’Achille, qui se rapproche de la tortue, mais qui ne parvient jamais à la toucher, le militant de la solidarité, en tous les cas, dans le rêve, est confronté à son échec garanti sur facture à parvenir à un lien authentique avec son objet (politique) de désir. Plus nous entrons en empathie, plus nous faisons de sacrifices et plus nous donnons, et plus s’approfondit l’abîme qui menace de nous avaler tout crus tandis que nous dormons.

Le rêve de l’otage doit être interprété comme un appel authentique à l’intégrité. C’est un moment de lucidité morale. C’est l’esprit qui exige que l’on substitue une conscience éthique dynamique à notre symbolisme vide.

Le rêve de l’otage est un rayon de vérité ; il nous suggère que nous risquons fort bien de ne jamais comprendre. C’est probablement ça, la véritable signification de l’authentique solidarité : c’est accepter que l’Autre soit un mystère.

______________________

[1] Zénon d’Elée (env. 450 avant J.C.) s’est vu attribuer l’invention de plusieurs paradoxes restés célèbres, mais le meilleur est, de très loin, le paradoxe d’Achille et la Tortue.

La Tortue a défié Achille à la course, affirmant qu’elle vaincrait pour peu qu’Achille lui accorde un avantage, même minime, au départ. Achille en rit, car, vous pensez bien : c’était un guerrier puissant et agile, alors que la tortue, elle, était lourde et lente.

« De quel avantage as-tu besoin », demanda-t-il à la tortue, en souriant.

« Dix mètres », répondit la tortue.

Achille se mit à rire plus fort que jamais : « Tu perdras certainement, mon amie, dans ce cas », dit-il à la tortue… « Mais faisons la course, si tu veux bien. »

« Au contraire », dit la tortue, « c’est moi qui vais gagner, et je vais te le prouver, d’un simple argument »…

« Suppose », commença la tortue, « que tu me donnes une avance de dix mètres, au départ. Tu vas me dire que tu seras en mesure de rattraper très rapidement ces dix mètres entre nous, n’est-ce pas ? »

« Oui : très rapidement », confirma Achille.

« Et, à ce moment-là, quelle distance aurai-je parcourue, d’après toi ? »

« Peut-être un mètre – tout au plus… », répondit Achille, après un moment de réflexion.

« Très bien », répliqua la tortue… « Donc, maintenant, il y a un mètre entre nous. Tu pourrais rattraper cette distance très vite, non ? »

« Certes, très vite ! »

« Et pourtant, à ce moment-là, je serai allée un peu plus loin, si bien que maintenant, tu dois rattraper cette distance, OK ? »

« Ou-oui… », dit Achille, pensif.

« Et pendant que tu en feras ainsi, moi, je serai allée encore un peu plus loin, si bien que tu devras alors rattraper cette nouvelle distance », continua la tortue sans élever la voix.

Achille ne répondit rien.

« Alors, tu vois : à chaque instant, tu dois rattraper la distance qui nous sépare, et pourtant, moi – au même moment – j’ajouterai une nouvelle distance, aussi petite soit-elle, que tu devras rattraper, elle aussi. »

« Bordel : c’est bien comme tu le dis », marmonna Achille, soucieux.

« Et donc, tu ne pourras jamais me rattraper », conclut la tortue, compatissante.

« T’as raison, comme toujours ! », dit Achille, la mort dans l’âme, reconnaissant sa défaite.

(Source : http://www.mathacademy.com/pr/prime/articles/zeno_tort/index.asp)

[2] Il est crucial, à ce stade, de faire un clair distinguo entre le rêve d’otage  du militant et le rêve d’otage ordinaire. Tandis que, dans le rêve du militant otage, l’on est pris en otage par son propre objet de solidarité (l’objet politique de son propre désir), chose qui conduit à un sentiment de trahison, dans le rêve de l’otage ordinaire, l’on est pris en otage par le soi-disant « terroriste », ce qui évoque des sentiments de victimitude.

[3] http://news.bbc.co.uk/2/hi/south_asia/1699708.stm

[4] Jacques Lacan http://www.lacan.org/

[5] L’ordre symbolique (selon Lacan) est le monde social de la communication linguistique, des relations interpersonnelles, de la connaissance des conventions idéologiques et de l’acceptation de la loi.



Source : The Hostage Dream: Loving Oneself at the Expense of Another

Article original publié le 21/8/2009

Sur l’auteur

Fausto Giudice est membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, le traducteur, le réviseur et la source.

URL de cet article sur Tlaxcala :
http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=8537&lg=fr


REMUE-MÉNINGES: 01/09/2009

 
 IMPRIMER CETTE PAGE IMPRIMER CETTE PAGE 

 ENVOYER CETTE PAGE ENVOYER CETTE PAGE

 
RETOURRETOUR 

 tlaxcala@tlaxcala.es

HEURE DE PARIS  0:26