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14/12/2017
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« I will mohr » : à droite toute, pour un gâteau


AUTEUR:  Vladislav MARJANOVIÆ

Traduit par  Michèle Mialane. ةdité par Fausto Giudice


Un nouveau dérapage raciste

Durant mon absence, il s’est passé beaucoup de choses en Afrique. À Madagascar les négociations entre le gouvernement de transition et le Président renversé, Marc Ravalomanana, ont connu un échec définitif ; en Afrique du Sud des tensions sociales se font jour ; au Soudan la Cour de justice internationale a rendu, sur le territoire entourant la ville d’Abyei et qui fait litige entre Nord et Sud-Soudan, un verdict plutôt favorable au Nord ; le Président US Barack Obama a effectué une visite au Ghana, en République démocratique du Congo et en Guinée-Bissau on a voté... Oui, il s’est passé beaucoup de choses - et rien n’a changé. Pourtant, une nouvelle a attiré mon attention : dans le journal gratuit veinnois Heute (Aujourd’hui, Ndlt) du 24 juillet 2009 j’ai trouvé un article intitulé « Affiches « I will mohr » : un Africain proteste ! » Donc, un nouveau dérapage raciste en Autriche. À quel sujet ?

 

Tout ça pour un gâteau ! Un très bon gâteau, du reste, mais avec un nom bizarre,  « Maure en chemise » (En français : « Nègre en chemise », mais  «  Mohr» n’a pas en allemand la connotation raciste et coloniale de «  nègre » en français, Ndlt) Et après ? Personne n’a jamais trouvé là un motif de s’exciter.  « Maure » a disparu depuis longtemps du langage courant et seuls ceux qui ont quelques connaissances linguistiques savent qu’il y a du Noir là-dedans, car « Maure », compris comme un synonyme de « Noir », dérive peut-être même, selon Wikipedia, du phénicien « mahurim » qui signifie - chose étrange ! « homme de l’Ouest». Le gâteau est effectivement de couleur sombre car il est recouvert d’une sauce au chocolat chaude et accompagné de Chantilly, d’un blanc aussi immaculé que les chemises des fonctionnaires de l’époque. Mais qui va chercher des sous-entendus politiques dans le nom d’un gâteau ? Le gâteau est bon, un point c’est tout.

Mais ce n’est pas l’avis de Simon Inou, de MMedia, association pour le développement du travail médiatique interculturel. Selon lui, nous sommes face à un scandale, car « même si cette dénomination (« Maure en chemise ») a été utilisée sans aucune arrière-pensée, elle est aujourd’hui raciste en raison de sa genèse coloniale. L’expression « en chemise » se réfère en effet à la supposée « nudité des Africains ». Fin de citation tirée du journal gratuit Heute du 24 juillet 2009.

Il faut prendre en compte les arguments de Simon Inou. Il est lui-même africain, a longtemps travaillé pour le journal d’opposition camerounais bien connu Le Messager et sait sûrement de quoi il parle. Malheureusement il n’a cité aucune source pour étayer son affirmation. J’ai donc passé mon week-end à m’informer sur Internet de l’origine du gâteau, et surtout de son arrière-plan raciste.  jusqu’ici sans succès. Et cela me trouble un peu. La prochaine fois que je mange un « Maure en chemise », j’aurai l’impression d’être non seulement un raciste, mais encore un cannibale. Qui en effet entendait-on par  « Maure » ?  L’Africain, et à une époque où « Maure » n’avait pas encore été remplacé par « nègre ».

Pire encore : on m’incite au cannibalisme. La firme Eskimo assortit  sa nouvelle création du slogan « I will mohr » (double allusion à l’anglais - « I will more » - et au dialecte allemand du Sud : « j’en veux encore », Ndlt). Et ce n’est pas tout : sur l’affiche incriminée  on peut lire : « Nouveau : Cremissimo façon « Maure en chemise ». Pour Simon Inou c’est un « véritable scandale ». Il exige donc de la firme Eskimo le retrait de sa campagne publicitaire et des excuses publiques.

Et encore, la firme Eskimo a de la chance ; en Autriche aucune « communauté Inuit » ne s’est manifestée en protestant contre la dénomination d’« eskimo ». Qui n’est pas appréciée des Inuits, car dans l’une des langues indiennes (pardon, des « Américains natifs ») du Canada ce mot signifie « mangeur de viande crue. » La communauté noire aurait pu protester, mais elle semble focalisée sur une certaine couleur de peau.

Une croisade contre le passé

Il faut comprendre les Noirs. N’oublions surtout pas qu’aucun groupe humain n’a jamais été aussi discriminé, opprimé, dévalorisé et humilié qu’eux à cause de la couleur de sa peau. Bien que leur calvaire dure encore, du moins l’ère de la traite et du colonialisme est-elle terminée. Mais comme souvent dans l’histoire, quelques séquelles de cette époque ont acquis droit de cité. Elles deviennent partie intégrante du patrimoine commun de l’humanité. Certains termes ou notions sont modifiés, d’autres ne sont plus usités, mais il ne sera jamais possible de réparer toutes les injustices du passé rien qu’en changeant les dénominations. Le terme de « nègre » a déchaîné une telle indignation que les Noirs, aujourd’hui n’osent plus en faire usage que sous la timide forme d’un «  N* », et encore,  en traçant des guillemets dans les airs et que le tabou continue à coller à tout le mouvement culturel d’émancipation des Noirs, la Négritude. Les grands représentants de ce courant, Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor ou Cheikh Anta Diop se définissaient eux-mêmes ainsi que tous les Africains noirs comme des « nègres ». Vouloir éradiquer ce terme de leurs œuvres ou modifier le nom de ce courant, par exemple en « africanitude », reviendrait à s’en prendre à l’esprit d’une époque historique.


Alain Arnouil, La négritude

Il en va de même avec le terme de « Maure ». Pour suivre Simon Inou, il faudrait changer le nom de l’île Maurice. Celui de la Mauritanie. Sans parler de celui du Tatarstan, dont le nom - tatar- vient de « Tartare », autrement dit « enfer ». Et toutes les autres œuvres classiques ou musicales, comme l’ « Othello » de Shakespeare ou la « Flûte enchantée » de Mozart, et nombre d’autres œuvres littéraires, musicales et picturales où le terme de « Maure » ou « mauro » apparaît constamment, qu’en faire ? Et combien d’armes de villes d’Europe occidentale, centrale et orientale portent-elles des têtes de « Maures » ? Les plus connues sont celles de la Corse.  Même les armes du pape Benoît XVI en comportent. Doit-on rejouer la querelle des iconoclastes en détruisant ces symboles, au nom de la justice historique ?

  

Les anciennes armoiries de la Corse ont été modifiées par le héros de l’indépendance, Pascal Paoli, qui remonta sur le front le bandeau qui masquait les yeux et supprima les boucles d’oreilles. Tous deux étaient pour lui des symboles de l’esclavage dont il avait tiré les Corses.

 

Sardische Flagge 
Le drapeau officiel de la Sardaigne

Mais les Africains ne sont pas les seules victimes de ces séquelles de l’histoire et de la culture historique. Nombre de symboles (y compris religieux) et même le nom de peuples entiers sont marqués par les évènements du passé.  Pour être juste, il faudrait abolir aussi le terme de « Slaves », qui rappelle celui d’ « esclave » ; et les Slaves devraient cesser d’appeler les Allemands « niemtskij », parce que cela signifie « muet », ou « germans », puisque ce nom désigne l’ennemi. Par respect pour l’Islam on devrait supprimer toutes les représentations où la Vierge Marie a la lune sous les pieds, retirer les croissants de la circulation et même interdire aux catholiques de sonner les cloches à midi, parce que cela rappelle la victoire des Hongrois sur les Ottomans en 1456. Et  l’on pourrait trouver d’innombrables exemples.

Le danger de l’incompréhension

Mais combien de gens sont au courant de tout cela ? Seul un petit nombre de spécialistes et quelques personnes  qui s’y intéressent. Pour les autres c’est sans importance. Personne ne pense à l’origine raciste du « Maure » ornant  les armes des Cafés Meinl ou de l’image bien oubliée qui figurait sur les paquets de cacao « Banania »et qui avait tant irrité le jeune Sédar Senghor lorsqu’il l’avait vue en France sur des affiches publicitaires avant la Deuxième guerre mondiale . Bien sûr les Européens avaient de nombreux préjugés contre les gens d’Outremer et d’une autre couleur de peau. Pour les Européens le noir est connoté négativement, voire assimilé au mal. La chanson „Wer hat Angst vom schwarzen Mann“ [« Qui a peur de l’homme noir »] exprime clairement ces peurs. D’un autre côté les Européens sont curieux de l’étranger.  Ils veulent entrer en relation avec lui aussi. Il ne faut pas oublier qu’en dépit de l’image négative que donnaient jadis les médias des peuples d’Outremer, seul un petit nombre a pris part à la traite et à la colonisation. Aux  autres - la majorité - c’était même un sentiment de sympathie qu’inspiraient ces inconnus si différents. Le personnage souriant de « Banania », la tête poupine du Noir des Cafés Meinl, avaient éveillé ce genre de sentiments. « Mohr » se rencontre comme nom de famille dans le domaine linguistique germanique. Or l’on n’a pas assisté à des demandes massives de changement de patronyme, parce que celui-ci véhiculerait une connotation négative, voire raciste.  Même Marx n’a élevé aucune objection contre son surnom -« Mohr »

 
Surnom : Mohr

Compte tenu de tout cela, on peut se demander si la campagne lancée par la communauté noire contre un nom de gâteau a beaucoup de sens. Peut-être un tribunal lui donnera-t-il raison. Mais qu’en adviendra-t-il, hors un changement de nom ? Rien du tout, on peut le craindre. Pire encore, les Noirs n’établiront pas avec la population autochtone (autrichienne) le pont qu’ils souhaitaient construire. Ils risquent de récolter au lieu de confiance la méfiance, d’accroître l’incompréhension au lieu de la réduire, d’empêcher un rapprochement au lieu de le favoriser, car de telles exigences peuvent facilement être ressenties comme de l’arrogance de la part de nouveaux venus.  Et un simple gâteau aura creusé le fossé déjà présent entre la communauté noire et les autochtones et ainsi contribué à isoler la diaspora noire en Autriche.

En l’occurrence, nous avons là une attitude contre-productive, non seulement face à un simple gâteau mais à la société tout entière. Le discours émotionnel sur le passé bloque la perception rationnelle du présent et l’affrontement critique avec lui. La fixation sur le passé engendre aussi une tendance à se déconnecter de l’environnement social. On se place au-dessus de autres, on se concentre sur un unique aspect des luttes sociales : celui auquel on peut identifier son propre collectif, qui peut être la nation, la religion ou la couleur de peau,  et, dès que l’on donne priorité à l’une ou l’autre de ces valeurs, sans le vouloir on dérive fatalement vers une seule direction : la droite.

Des figures qui nous rappellent à l’ordre

Heureusement il  existe une autre voie. Celle de l’engagement commun non pour une couleur de peau ou un continent, mais pour l’humanité en général. Et la communauté noire pourrait y jouer un rôle bien plus important qu’elle ne saurait l’imaginer. Son continent d’origine, l’Afrique, est celui qui a le plus souffert de l’économie-casino néolibérale. L’Afrique est un avant-goût de ce qui attend le reste du monde dans un avenir pas très éloigné. S’opposer à cette évolution, et en s’alliant à tous ceux de votre bord, autrichiens, européens ou de n’importe où dans le monde, lutter avec eux contre la spéculation, l’exploitation, le pillage des matières premières, la pollution, le chômage, les privatisations, la destruction des acquis sociaux - voilà qui engendrera une solidarité dans laquelle la couleur de peau ne jouera plus aucun rôle. S’engager ensemble pour la cause de l’humanité est le meilleur moyen de dépasser les souffrances d’autrefois. Et alors les séquelles du passé trouveront leur fonction : celle de rappels à l’ordre.

Mais c’est justement cela qui terrorise les establishments néolibéraux. Ce n’est pas leur intérêt de permettre la formation d’un front social compact qui transcende les particularismes nationaux, culturels, religieux ou raciaux. Mais dans le cas des communautés qui se battent surtout pour conserver leur identité collective, elles bénéficient d’un certain soutien au nom de la politique d’intégration. Pas trop, mais juste assez pour permettre à ces communautés de ne pas sombrer. On parle de temps en temps de leurs activités, on leur confère de temps à autre quelques prix pour récompenser leurs efforts d’intégration. À l’occasion, on rappelle la nécessité de faire une place à leurs représentants dans les instances politiques ou administratives et même de tolérer jusqu’à un certain point de les entendre se plaindre de discrimination à leur égard. Intégration oblige (en français dans le texte). À l’époque de la mondialisation il faut tolérer que l’intégration des étrangers, y compris non-blancs, se fasse, pourvu que ce soit dans les instances de l’establishment et non contre lui. Les figures du Maure des cafés Meinl ou de la publicité pour « Banania » sont aussi là pour rappeler à quoi nous ressemblerons si la communauté noire se contente de se replier sur elle-même et au mieux s’occupe d’aider certains de ses membres à accéder aux postes supérieurs de l’establishment.


Source : "I will mohr": Rechtsruck nach rechts. Cette chronique, diffusée sur Radio Afrika International, Vienne, n'exprime que les opinions de son auteur.

Article original publié le 27/7/2009

Sur l’auteur

Michèle Mialane et Fausto Giudice sont membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, la traductrice, le réviseur et la source.

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REMUE-MÉNINGES: 02/09/2009

 
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