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19/10/2017
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Héro$ de notre temps (1)

Mountazer al-Zaïdi est devenu une pointure*


AUTEUR:  Michel PORCHERON


« Je vais m'occuper des veuves et des orphelins »

Lancer ses chaussures sur un Président des USA en exercice peut-il changer une vie ? Et peut-il changer une vie à vie ?

Un homme, un individu, entré de son vivant dans la légende, peut-il un jour retomber sur terre -- comme un chat sautant d’un sixième étage retombe sur ses pattes--  même entouré de l’affection de tous les siens, protégé par des myriades de fans qui voient en vous un Zidane (même retraité) du lancer de chaussures et logé dans un pimpant mais modeste 4 pièces ? Que feriez vous, vous, si un jour, de votre vivant, vous entriez dans la légende ? Comment plus tard accepter la banalité retrouvée ?  

D’autres, aujourd’hui ou d’antan, s’y sont cassé le nez. L’Homme aux semelles de vent, comme l’appelait Verlaine, ne termina-t-il pas minable marchand d’armes, avant de se faire amputer d’une jambe ? Ce n’est qu’un exemple, chez les poètes d’accord, mais ce lancer de chaussures ne manqua pas de poésie.

© 2008 - Ben Heine, Tlaxcala

L’homme raconta : « J'avais l’impression que le sang de personnes innocentes coulait sur mes pieds pendant que Bush souriait et venait dire au revoir à l’Irak, après un dîner officiel ». Ce jour du 14 décembre 2008, à Bagdad, cet obscur journaliste irakien, en moins de douze secondes -- pulvérisant au passage « le quart d’heure » d’Andy Warhol, qui plus est vient de finir aux oubliettes de l’histoire après le 9,58 secondes du Jamaïquain Usain Bolt l’homme aux chaussures aux coussins d’air -- grimpait au firmament des sondages de popularité planétaire, pour ne plus en descendre.

Près d’un an plus tard, cela étant dit, qui connait, dans une grande partie du monde, Mountazer al-Zaïdi ? Car qu’a-ton retenu de ce prodigieux « coup » médiatique des temps modernes ? Qu’un homme était devenu ici une célébrité, là une divinité, en inventant de toutes pièces, le lancer de chaussures, face, il est vrai, à une cible de choix. La seule possible en réalité non ? Tout le monde connait ou a entendu parler du lanceur de chaussures. Quand Hollywood s’emparera du sujet, le film s’appellera quelque chose comme « L’Homme qui… » ou « L’Homme de… » ou encore « L’Homme aux chaussures d’or » et non « La Fabuleuse histoire de Mountazer al-Zaïdi ». Un titre qui mettrait au chômage les caissières et les ouvreuses des salles obscures de la planète.

Nettement plus à l’est, au Bangladesh, à l’heure où nous écrivons, ce n’est pas ainsi. Une paire de chaussures en cuir marron et noir, baptisée du nom de Mountazer al-Zaïdi, figure actuellement en tête des ventes dans une grande partie de ce si vaste pays. Les "chaussures Zaïdi" ont été inventées par des vendeurs de la ville de Sylhet (nord-est) qui ont voulu surfer sur la popularité du reporter irakien, devenu au Bangladesh aussi un véritable héros. « C'est la dernière mode à Sylhet. Tout le monde veut avoir des 'Zaïdi' », affirme le propriétaire d'un magasin de la ville, Abdul Awal. « Elles ressemblent aux chaussures classiques que portent les hommes mais elles sont vendues 30 dollars, soit l'un des modèles les plus chers du marché au Bangladesh », reconnaît-il. La libération de Mountazer est venue à point nommé pour une nouvelle campagne de promotion.

La marque de chaussures « Baydan », celle que portait, dit-on,  Mountazer le jour du lancer, a du pour sa part faire face à un afflux de centaines de milliers de commandes du « modèle 27  » judicieusement rebaptisé "Bush shoes". Le fabricant turc des « Bush Shoes » a jubilé (1) :

«Je les ai immédiatement reconnues à la télévision», avait assuré Ramazan Baydan, qui a dit devoir embaucher 100 ouvriers pour faire face à la demande dès le lendemain de l’exploit de Mountazer. «C'est comme si c'était mon bébé, je ne peux pas me tromper», avait juré Ramazan Baydan. «Je les ai créés il y a dix ans et le modèle existe toujours. Dès le lendemain, les grossistes irakiens sont arrivés, puis mes clients de Dubaï et de la Syrie ont téléphoné, une société anglaise en veut même 50 000», assurait-il. Mais un frère du journaliste  s'est dit exaspéré par la récupération commerciale de l'incident. «Des Syriens prétendent que les chaussures ont été fabriquées en Syrie et des Turcs disent que ce sont eux qui les ont faites, a réagi Dourgham al-Zaïdi. « Autant que je sache, il les a achetées à Bagdad et elles viennent d'Irak.» Le modèle de Baydan coutait alors l’équivalent de 19 euros.  

En réalité, nous sommes passés des chaussures virtuelles aux chaussures réelles. Au lendemain de l’exploit de Mountazer al-Zaïdi, les amateurs de jeu de massacre pouvaient en effet l'imiter sur Internet grâce à un stand de chaussures volantes virtuelles mis en ligne par le site sock and awe (chaussures et effroi), appelé ainsi en référence à l'opération «Shock and awe» lancée par l'armée américaine en 2003. Un simple clic permet de «savater» le visage d'un Bush qui apparaît le long d'une tribune. Plus de 98 millions de savates avaient été lancées au 20 septembre 2009. 

Peu avant sa libération, un persifleur inspiré, racontait (le 11 septembre) l’affaire à sa manière: Le lancer de godasses, un sport qui rapporte, T. Nagant, RTBF, 11/9/2009.

(*) Au moment du bouclage de notre texte, terminé au moment même où Mountazer al-Zaïdi franchissait, vers la sortie, la porte de sa prison, où il venait de purger une peine de 9 mois,  nous apprenons que quelques heures plus tard, accueilli en héros à Bagdad, il a affirmé -- au risque de plomber l’ambiance et de gâcher la fête-  avoir été torturé durant les premiers jours de sa détention. Notre collègue  Mountazer  a formellement accusé ses geôliers de graves tortures et de simulations de noyade,  technique employée par la CIA américaine sur des suspects après les attentats du 11-Septembre. 

« Alors que le Premier ministre Nouri al-Maliki affirmait sur les chaînes de télévision qu'il ne dormirait pas tant qu'il ne serait pas rassuré sur mon sort (...), j'étais torturé de la pire des manières, avec des chocs électriques, frappé à coups de câbles électriques et de barres de fer », a dit le journaliste irakien au cours d'une conférence de presse. Il a réclamé des excuses du Premier ministre « pour avoir caché la vérité sur mon incarcération ». Il a assuré qu'il dévoilerait ultérieurement les identités de ceux qui l'ont torturé. Selon sa famille, il doit se rendre rapidement en Grèce (2) pour recevoir des soins. Selon ses proches, le journaliste est sujet à de fréquents maux de tête qui seraient dus «  à des produits chimiques inconnus » injectés pendant sa détention. En réalité, il a ainsi confirmé lui-même ce que sa famille déclarait moins d’une semaine après sa détention le 18/12/08: « Il a été torturé. Il a une dent cassée et des brûlures de cigarettes sur les oreilles. Son visage et son corps sont contusionnés ».



Mountazer al-Zaïdi a fait ses déclarations dans les locaux de la chaîne de télévision al-Baghdadia qui l'employait jusqu’au 14 décembre 2008. Selon certains témoins, il n’a pas ôté ses  lunettes de soleil pendant toute la conférence, il lui manquait une dent de devant, mais cela ne l'empêchait pas de s'exprimer. « Il est apparu assez fatigué, et avait du mal à s'exprimer, notamment en raison d'une dent en moins », a témoigné pour sa part Mehdi Lebouachera, journaliste présent. Selon d’autres témoins, il portait une barbe bien taillée et des lunettes de vue dernier cri.  

En dehors de toute exploitation politique de son geste, que cet homme qui affirme avoir été torturé pendant sa  détention et demande pour cela des excuses à l’Etat Irakien, mérite toute notre admiration. En attendant d’en savoir plus sur ces graves accusations, ce qui nous conduirait à « revoir notre copie », voici la suite de ce que nous écrivions avant la dramatique et surprenante annonce de Mountazer  al-Zaïdi. 

 Depuis la petite pantoufle (de vair) de Cendrillon (1697, Charles Perrault), le Soulier de satin (1929, Paul Claudel), les bottes de sept lieux du Petit Poucet (1697), les Mules du pape ou plus près de nous la chaussure que Nikita Khrouchtchev, le 12 octobre 1960, frappa sur son pupitre de l’ONU, les Sabots d’Hélène du poète-chanteur ou Cristiano Ronaldo élu Soulier d’Or -2008 de Foutbal, jamais on n’aura autant parlé depuis le 14 décembre 2008 de cette partie du vêtement qui entoure et protège le pied et que nous appellerons chaussure (et non soulier, pourquoi ? Allez savoir pourquoi)

Le 19 septembre, peu après la libération de Mountazer, une persifleuse cette fois, également inspirée,  écrivait : 

« La pompe a le vent en poupe. Et pas uniquement sur les podiums ou aux pieds de nymphettes de séries télévisées, branchées sexe et mode. Non, ces derniers temps, la chaussure joue sur le fond et pas seulement sur la forme. Et ce notamment grâce à Mountazer al-Zaïdi, cet Irakien qui, d'un jet de savates, est devenu, pour beaucoup, un héros et un héraut. » (Émilie Sueur, Coup de pompe,  L’Orient-Le Jour, 19/9/2009 )

Ce jour là, ce fameux 14/12, notre obscur journaliste, envoyé spécial d’une petite chaîne de télévision privée locale sunnite, al-Baghdadia, jusque là tranquillement assis comme tout le monde --  face  à une petite tribune où le président Bush et un Irakien dans le rôle de premier ministre irakien donnaient une conférence de presse, à l’occasion de la dernière visite de Bush avant la fin de son second mandat-- se leva brusquement et lança en direction de « l’invité »,  l’une après l’autre ses chaussures …sans atteindre sa cible .

On peut l’imaginer juste avant (l’imaginer seulement,  car les cameramen ont leur objectifs alors braqués vers la tribune) délacer ses chaussures dans la plus grande discrétion, puis les enlever  tout aussi discrètement, avant le passage à l’acte, soudain, vif, rapide, expéditif, qu’on appellera très vite dans le monde entier « le lancer de chaussures ». Car sans la présence de caméras, le geste du reporter – à ce moment là, plus fulminant que reporter- n’aurait jamais quitté la colonne de « Brèves »  de n’importe quel titre de la presse de la planète.

Mais grâce aux caméras, qui ont filmé l’exploit sous différents angles, si Mountazer rata deux fois sa cible, il ne manqua pas son « coup » médiatique, un des plus beaux de la toute jeune ère Internet.  

Dans l’état actuel de nos informations, rien ne permet de dire que lorsque Mountazer al-Zaidi décida de lancer ses chaussures en direction de George W. Bush, « l’homme le plus puissant du monde », il avait conscience que, dès son geste accompli, il allait devenir célèbre, encore moins à ce point. Ce n’est pas cela qu’il cherchait. Il visait Bush, non la célébrité. Avait-il seulement en tête la cause du petit peuple irakien. Alors dans un éclair…  

Car rien même ne permet de dire qu’il avait prémédité son geste.    

Tout laisse penser que l’envoyé spécial de la petite chaîne de télévision privée locale, al-Baghdadia, accomplit son geste, animé seulement d’une crise de colère aussi particulièrement soudaine que violente. « C’est le baiser d’adieu du peuple irakien, espèce de chien » lança-t-il aussi, rappelons-le, à l’adresse du président  des USA, lançant la première de ses deux chaussures. Réarmant son tir, il a ensuite lancé sa seconde chaussure en lançant : « Ceci est pour les veuves, les orphelins et ceux qui ont été tués en Irak! », sans non plus atteindre sa cible. Il a expliqué, plus tard, au tribunal chargé de l’affaire,  ne pas avoir été capable de contrôler ses émotions devant George W. Bush en chair et en os.

Lequel, presque stoïque ($)  surtout lors du second lancer, comme un héros qui n’a pas froid aux oreilles – Bush était alors un président qui en avait vu d’autres, qui avait montré que face à l’adversité, il savait  faire -- tira deux leçons – connues- de ce premier (répertorié) lancer de chaussures  de l’histoire :

- le tireur manifestement ne s‘était pas entraîné, ce qui accrédite la version d’un geste non prémédité.

- d’autre part le tireur est un homme avec des grands pieds,  le président ayant eu, au passage des deux objets volant identifiés, le temps de noter la pointure des chaussures : 10 (43 en taille française).

Selon certains témoins, présents dans l’avion qui ramenait G.W.B aux US,  Double V aurait profité de l’occasion pour souligner que cette tentative d’attentat avortée démontrait, si besoin était, que sa politique antiterroriste avait de toute évidence fait diminuer nettement, et en relativement peu de temps, la puissance de feu des tirailleurs à la solde de Ben Laden :

Autant les « 19 » du 9/11 avaient réussi à jeter avec succès un premier avion sur une des tours du gigantesque WTC , puis un second avion sur la seconde tour du WTC, toujours avec succès, au point de provoquer la mort de 3000 personnes innocentes et l’affaissement vertical des Twin Towers,  autant l’émule au grand pied tira la première chaussure sans atteindre sa cible, insuccès répété lors du lancement de la seconde chaussure, qui elle aussi  se perdit dans le décor. Fiasco.  La cible s’en sortit très bien, souriant même légèrement. Beau joueur George. 


 "Le mouvement du 14 décembre éternel", par Emad Hajjaj

Al-Zaïdi est alors plaqué au sol par les services de sécurité. On écrira plus tard que lors de ce contrôle d’identité mouvementé,  Mountazer al-Zaïdi s’est retrouvé avec quelques dents en moins, des côtes brisées et mal ressoudées, des fractures restées sans soins à la jambe et à l'avant-bras. On ne le reverra plus jusqu’au premier jour de son procès.   

De son côté, visiblement embarrassé par la renommée mondiale de cette affaire, le Premier ministre irakien avait émis immédiatement des doutes sur les intentions du lanceur de chaussure.  Nouri al-Maliki avait alors expliqué que l'attaque à la savate contre le président américain avait été commandité par un militant «connu pour égorger ses victimes» et que le journaliste avait été manipulé. « Pas du tout », répliquait un de ses frères : «Il n'a aucun regret et, si c'était à refaire, il le referait.»

Selon les experts chargés d’examiner les deux projectiles, rapidement passés au laser, il a été conclu qu’il s’agissait de vraies et simples chaussures de ville, usagées, sans le moindre engin explosif, produit chimique ou bactériologique. Al-Qaïda ne revendiqua d’ailleurs jamais « l’attentat au 43 ».              

Depuis donc ce jour du 14 décembre 2008, Mountazer, vous l’avez compris,  a été propulsé au rang de héros, célèbre et célébré dans les pays arabes d’abord, puis au-delà très vite. Au-delà, il est vrai, c’est l’étonnante  vidéo qui est dans toutes les mémoires, pas le nom, ni le visage du tireur, par ailleurs ni tireur d’élite, ni sniper, ni tireur embusqué.  Mais l’éclair de génie – à son insu- du petit reporter et son attentat improvisé à la chaussure, à la godasse, en grandes pompes (3) restera indélébile.  

Mountazer démontrait aussi au monde entier qu’on pouvait faire très mal avec un lancer (même manqué) de chaussures, diffusé en boucle numérique depuis bientôt un an,  sans cadavre à la clé, contrairement au lancer de roquette, de grenade, de voiture-piégée, etc… Il a plus fait en faveur du petit peuple irakien que tous les attentats-suicide réunis.  

«  La révolte de Mountazer al-Zaïdi, dérisoire en d'autres temps et sous d'autres cieux, illustre parfaitement le sentiment, ou plutôt le ressentiment de millions d'êtres, poussés dans leurs derniers retranchements, incapables de s'exprimer sinon par l'insulte », a commenté le 15 septembre dernier Christian Merville dans « L’Orient le Jour » (L’autre résistance)


L’affaire du lancer de chaussures sur Bush
« Je suis entrée dans l’histoire »

L’« anonyme » Mountazer  al-Zaidi  est entré dans l’Histoire, bien avec un grand H, il est désormais impossible d’évoquer  la guerre US en Irak,  la vie hors du commun d’un président US hors du commun,  sans mentionner la (bien « la ») geste du petit envoyé spécial.  C’est une bonne chose. «Quand le président Bush se repenchera sur le livre de sa vie, il verra à chaque page les chaussures de Mountazer al-Zaïdi», a déclaré l'un de ses frères. Toujours ça de gagné. La cible, qui n’a jamais été débordé par la situation, eut l’occasion, dans un entretien accordé à CNN, de se montrer magnanime. «Je ne sais pas ce que les autorités irakiennes vont faire. Elles ne doivent pas réagir avec excès», avait-il commenté. Revenant sur la séquence visionnée sur Internet par des milliards de personnes, il ajoutait «ne pas avoir eu le temps de réfléchir» car il était «occupé à esquiver». L'épisode fut qualifié par le président US de (traduction libre) «l'un des moments les plus bizarres de (sa) présidence ».

On attend avec impatience la future publication des « Mémoires » de W.Bush  pour voir quel récit il fera lui-même des tirs de Mountazer. Magnanime, ayant le sens de l’humour, très à l’aise dans les situations absurdes, certain qu’il n’écrira rien qui puisse flétrir ou fâcher l’homme qui se gagna une célébrité amplement et justement méritée.

   
Emad Hajjaj
Chaussures historiques
De gauche à droite
- La chaussure de Kroutchev
- La savate de Ghaouar*
- La chaussure d'Al-Zaidi
* Kobkab Ghaouar est une savate très célèbre dans le monde arabe : il s'agit d'une savate à la semelle de bois utilisée dans les hammams de Damas, du Caire et de beaucoup d'aurres villes arabes. Elle est devenue un symbole comique grâce au personnage comique,  Ghaouar el Tosheh, créé par le comédien syrien Douraïd Lahham dans une série télévise dans les années 1960. La savate était le vrai protagoniste de la série, utilisée pour tous les usages possibles : comme arme de combat, comme instrument à musique, comme outil etc.). De fait le claquement des Kobkabs sur le sol est partie intégrante du "son de Ghaouar". (Note d'Emad Hajjaj à la demande de Tlaxcala)
 

A la fois anonyme et célèbre

Si,  désormais, maintenant libre - car le lanceur de chaussures a tout de même passé neuf mois  dans une méchante cellule de la prison de la base militaire de Mouthanna, neuf mois seulement, car, passible de 7  15 ans,  il avait été condamné à 3 ans, avant son appel -- Mountazer avait l’idée, pour prendre un peu d’air, de se balader  sur n’importe quelle grande avenue de n’importe quelle grande capitale du monde, il pourrait le faire en toute tranquillité, incognito, s’il a les visas nécessaires bien sûr.  

 Avec son visage, sa silhouette passe-partout, une tenue couleur muraille, son anonymat  est garanti, à moins que la présence de quelques garde-du-corps, même plus que discrète, éveille l’attention de passants et de badauds.

Dans le monde arabe,  ce sera l’inverse, il va bénéficier d’une rente de célébrité à vie, son visage ayant en effet déjà orné les tee-shirts de tous ceux – des millions- qui l’ont soutenu, au cours de manifestations géantes, à Rabat, au Caire, à Gaza et dans bien d’autres lieux encore.  Son frère Dourgham al-Zaïdi lui a mis au point une grande fête à Bagdad.

Une chose dans tout cela était certaine, une fois les chaussures lancées, récupérées, mises sous scellés, examinées puis détruites : Mountazer ne pouvait une seule seconde imaginer qu’un jour, grâce à son geste génial d’illuminé, il serait un homme riche, du moins nettement plus qu’avant de pénétrer dans la salle de la célèbre conférence de presse.  

Marwa Sabbah, de l’AFP à Bagdad commençait ainsi une de ses dernières dépêches : « Voitures de sport, or, argent, appartement, fiancées: Mountazer al-Zaïdi croulera sous les présents et la gloire à sa sortie de prison » Croulant sous tant de richesses et de gloire, notre collègue journaliste saura-t-il rester lui-même, Mountazer, le modeste journaliste de la modeste chaîne al-Baghdadia ? Qui  a eu un beau geste : lui offrir un appartement flambant neuf. C’est le moins qu’elle pouvait faire, étant évident que « pour des raisons évidentes de sécurité » Mountazer ne peut retrouver son poste de reporter de la chaîne. Passé en quelques secondes du statut de  correspondant sans nom de al-Baghdadia à celui de gloire planétaire qui provoqua une ola non moins planétaire, ridiculisant, si besoin était, Dubbelyou -- catapulté ce jour là, non dans les oubliettes de l’histoire, mais au firmament de sa popularité personnelle-- Mountazer, en quelques mois  à peine, peut s’enorgueillir de pouvoir compter sur un groupe de soutien sur le site  Facebook, constitué de plus de 46.000 membres. La cerise sur le gâteau. On ne donnera aucun nom, mais beaucoup le jalousent. FaceBook, eh oui … A côté, le Who’s Who …

Dourgham, le frère, qui reçoit Marwa Sabbah dans l'ancien appartement de son frère, aux « murs noircis et sales, dans le quartier Rachid » ajoute : « Nous avons reçu des promesses d'argent. L'émir du Qatar a promis un cheval en or, le colonel Mouammar Kadhafi va le décorer et d'autres personnes veulent lui envoyer des voitures de sport », précise-t-il dans une pièce vide de ce petit deux pièces ouvert aux quatre vents, avec les toilettes à l’étage,  et auquel on accède par un escalier couvert de détritus et de graffiti.

« Tout au long de sa détention, les coups de téléphone de pères prêts à marier leur fille au journaliste célibataire n'ont pas cessé », a-t-il poursuivi, tout comme les propositions de groupes politiques irakiens pour qu'il entre en politique. « Des officiers de l'ancien régime de Saddam Hussein nous ont contactés pour nous dire que s'il se présentait aux prochaines élections législatives, beaucoup de personnes voteraient pour lui ». Le héros Mountazer fourmille de projets : créer un centre pour veuves et orphelins, faire le tour du monde. Les invitations ne manquent pas. Mais, malgré de nombreuses sollicitations, on l’a vu, le jeune héros n'a pas l'intention de rentrer en politique. Selon sa famille, «il préfère rester dans les cœurs».

Il utilisera sa notoriété mondiale et l'argent promis par ses admirateurs au profit de diverses causes humanitaires et sociales. N’y aurait-il pas en lui quelque chose d’Ingrid Betancourt ?   

Si le geste d'al-Zaïdi a été largement salué par (presque) tous, pour quelques-uns, une petite minorité d’Irakiens rigoristes, à cheval sur les principes, il a été un impudent. Fiers de leur culture d'hospitalité, ils disent qu’il s'est mal comporté envers un « invité ». Dans la culture arabe, jeter ses chaussures à la tête de quelqu'un et le traiter de « chien » est considéré comme une grave insulte. En 2003, lors de la chute de Saddam Hussein, des manifestants ne s’étaient-ils pas acharnés de la sorte sur la statue déchue du dictateur. « Je ne pense pas qu'il soit un héros »,  estime  Ali Adnane, employé du ministère de la Défense à Bagdad. « Son geste a eu des conséquences négatives sur la société irakienne considérée hostile, ce qui n'est pas le cas », commente –il. « Beaucoup d'Irakiens pensent que Bush mérite ce qui s'est passé. Mais nous sommes connus pour nos traditions d'accueil envers les invités, qui doivent être bien traités même s'ils sont critiquables", ajoute-t-il.


Mountazer, mini-CV

Diplômé en Communication de l'Université de Bagdad, Mountazer al-Zaïdi avait pour la première fois fait la une des médias en novembre 2007 quand il avait été enlevé pendant trois jours par des inconnus armés. Début 2008, il avait été arrêté quelques heures par l'armée américaine. « Quand il a été relâché, il nous a dit que certains Américains sont gentils mais d'autres nous haïssent », a souligné  Dourgham, le frère. A la chaîne TV, il ne cachait pas ses sentiments anti-américains.

Ce que je vois, « c'est un million de martyrs »

Lors d'une audience de son procès, en février 2009, Mountazer avait expliqué son geste. « J'avais l'impression que le sang des personnes innocentes se répandait sur mes pieds alors qu'il souriait et venait dire au revoir à l'Irak. Bush parlait des victoires et des réussites en Irak, mais moi ce que je vois en matière de réussite, c'est un million de martyrs, le sang versé, les mosquées perquisitionnées, les Irakiennes violées, les Irakiens humiliés »,  ajoutait-il. 

A sa sortie de prison, Mountazer, pour qui se pose dès aujourd’hui  la question bien connue dite de la post-célébrité, a déclaré que son pays était encore « pris en otage » par la présence américaine. Et d’ajouter: « Aujourd’hui, je suis libre, mais ma maison, l’Irak, est encore prisonnière ».

Le lancer de chaussures, inventé, conçu et réalisé, pourrait-on dire, par Mountazer, est devenu rapidement un moyen de protestation très prisé, mais aucun autre lanceur n’a bénéficié d’une seule once de célébrité de Mountazer. C’est qu’il faut une cible de choix. Ce n’est pas tous les jours qu’un tireur, un lanceur a la chance d’avoir en face de lui, et dans les meilleures conditions, une cible de la taille de Double V.

La chaussure, nouvel emblème de la contestation (D’Odessa à Londres, en passant par Stockholm et Paris), Samuel Laurent, Le Figaro, 6/2/2009

Certes le tireur Mountazer fut détenu et condamné pour « agression contre un chef d’Etat en visite officielle » par la Cour criminelle centrale d’Irak, mais dès le premier jour de sa détention, il se savait amnistié, absous par le petit peuple irakien. Sans antécédents judiciaires, s’étant comporté comme un détenu modèle, al-Zaïdi, qui célébra ses 30 ans en prison, avait plaidé « non coupable ». Lors de son procès, lorsque le juge lui a demandé s'il se croyait innocent, il a répondu: « Oui. Ma réaction était naturelle, comme n'importe quel Irakien aurait fait »

L’exploit du 14 décembre 2008 a également une autre particularité, à nulle autre pareille : il continuera de nous faire rire, pouffer, nous plier en deux, vu comme un vidéo-gag. On y verra toujours un Bush en mauvaise posture, une nouvelle fois, cible cette fois de Scud d’un autre type, de cuir élimé, en vente libre dans tous les supermarchés. Donc à l’arrivée, une énormité qui restera dans le rayon « comique ».  Pourtant, quand la première puis la seconde chaussure est lancée, c’est une souffrance, un dégout, de la haine qui sont mis sur orbite.    

On attend toujours le Mountazer de l’Occident

Pour les néo-lanceurs de chaussures, par vocation ou par opportunisme, les temps sont difficiles. D’abord, les chefs d’œuvre n’ont jamais de remake. De plus, pour un vrai match, il faut être deux. Or, LA cible n’est plus là. Il n’en existera jamais plus de cet acabit. Alors qui ? Berlusconi, Sarkozy ? Pas très sérieux.  

Certes, dans le monde occidental, où l’on prend tout en dérision, sans risque, sans humour, sans but, existe une naissante génération de personnes qui « sortent des clous ».  On parle alors par exemple d’ « insurrection silencieuse », dont les manifestations se retrouvent dans une certaine désobéissance civile. Une « action directe non-violente » ? Demain peut être. En France, aux Etats Unis ou ailleurs, les Yes Men pratiquent l’activisme par le rire et le canular pour ridiculiser le capitalisme néolibéral. Il arrive que leurs méthodes soient désopilantes. Et sans lendemain.            

En France, en Belgique, une forme de plutôt surréaliste, l’entartage (1987, de en- et tarte) qui connut ses heures de gloire n’est plus pratiqué. A moins qu’un entarteur-dormant affute son arme dans le sous sol d’une bergerie abandonnée. Il s’agissait de plaquer une tarte à la crème (parfois avec des fraises) sur le visage de quelqu’un, plutôt une personnalité que l’on veut ridiculiser. Parmi les entarteurs, le plus célèbre est, à ce jour le Belge Noël Godin.  

Là-dessus,  mieux vaut voir à nouveau celui qui a lancé ses chaussures en visant la tête de George W. Bush.  Car, en ce qui nous concerne, on préfèrera toujours un Mountazer et ses chaussures face à un homme de la trempe de Bush qu’une brigade d’entarteurs qui entartèrent à six reprises l’entarté BHL. BHL ? Très connu en France. Vous n’avez pas Wikipedia ?

« L’homme qui a jeté ses chaussures à la tête de George Bush vivra désormais sur un grand pied », a écrit un autre persifleur. Et, bien au contraire,  si la vie à partir de demain, de Mountazer, devenait galère et compagnie ? Le 19 septembre, on était sans nouvelle (2) ni de l’homme ni de son état de santé. Serait-il quelque part en train d’écrire son histoire, avant, pendant et après ? (4) Pas au Qatar n’est-ce pas ? (5)       

Notes et plus

(1)- Le fabricant turc des «Bush shoes» jubile, Laure Marchand, Le Figaro, 23/12/2008

 (2)- Le journaliste irakien Mountazer al-Zaïdi est actuellement en Grèce, où il doit selon sa famille être soigné, a-t-on appris auprès de l'ambassade irakienne à Athènes.  M. al-Zaïdi, remis en liberté mardi à Bagdad "est arrivé hier (mercredi) en Grèce", a affirmé une source diplomatique (à l'AFP) qui a indiqué que l’ambassade "n'a aucun contact avec lui" et ne dispose d'aucun détail supplémentaire sur son séjour. A Bagdad, la chaîne de télévision Al-Baghdadia où travaillait le journaliste, ainsi que son frère Oudaï, avaient affirmé mardi qu'il avait quitté l'Irak à bord d'un avion privé pour la Syrie, en route pour la Grèce. Dans la soirée de jeudi, on apprenait que la même ambassade irakienne précisait : « Nous n'avons aucune information »sur une arrivée en Grèce de M. al-Zaïdi, « il s'agit d'une personne privée, nous ne sommes compétents que pour les délégations officielles », a indiqué à l'AFP dans une mise au point, le consul Ahmed Nadiim. Le ministère grec des Affaires Etrangères et la police ont pour leur part indiqué ne disposer d'aucune information sur la venue de M. al-Zaïdi, relevant seulement que s'il disposait d'un visa, il pouvait sans problème venir dans le pays. S’il dispose d’un visa.

(3)- A partir (en français) du mot chaussure ou pied et de leurs synonymes, toute une série d’expressions humoristiques a fait son apparition dès le 14 décembre 2008. Plus ou moins bien trouvées. Voilà un bon thème pour des études comparées dans plusieurs langues, dans plusieurs pays. Sans oublier nos amis les cartoonistes.    

(4)- Verra-t-on un jour le documentaire réalisé par la journaliste française d’investigation,  Marie-Monique Robin sur la légitimation de la torture aux Etats Unis ? Son titre, simple : « Torture made in USA », achevé durant le second semestre 2008. Son histoire, complexe : la société de production Galaxie soutient que ce documentaire « n’existe pas ».  En réalité, sa diffusion bute sur une histoire de gros sous .Prix de départ : 120.000 euros pour un 52 minutes. Mais à l’arrivée 85 mn, soit 200.000 euros. Là dessus arrive une mauvaise nouvelle : un des fournisseurs US d’archives  réclame cash 90.000 euros. Et si la « dernière chance «  était Internet ? Et non plus telle ou elle chaîne de télévision, qui refuse de les allonger. Le site français MediaPart serait intéressé, dit-on, sous certaines conditions financières. Si non ? L’idée serait alors de lancer une souscription.  Une souscription pour que soit publiée un travail majeur sur la torture « made in USA » !!            

(5)- Le Centre de Doha pour la liberté d'information a offert mercredi 16/9 d'accueillir le journaliste irakien Mountazer al-Zaïdi. Le Centre a offert « d'accueillir le journaliste irakien Zaïdi, auquel il a exprimé sa solidarité et son soutien, tout comme il l'avait fait avec d'autres journalistes de différentes nationalités dans le monde », a déclaré la directrice adjointe du Centre, Meryam Rached.

 Le Centre de Doha a été créé en décembre 2007 par la Fondation du Qatar, que préside l'épouse de l'émir du Qatar, cheikha Mozah bint Nasser al-Masnad, et …Reporters sans frontières (RSF), oui l’ ONG de Robert Ménard, qui on le sait, quittant le devant de la scène, fuyant les flashs et les spots publicitaires, avait pris un recul définitif à l’occasion d’une retraite spirituelle au Qatar. [Entretemps, Bob Ménard, se disant « asphyxié », a démissionné du Centre de Doha pour la liberté d'information et a quitté l’Émirat en juin 2009, secouant le sable de ses chaussures, qu’il a préféré garder aux pieds, NdE

l Sur la geste de Mountazer al-Zaïdi, voir Holy Shoes ! Sacrées chaussures ! 
dans la Galerie de Tlaxcala 

F Lisez les épisodes suivants de la série "Héro$ de notre temps"

   L’affaire Wonterghem, un golden boy vraiment en or-Fable morale à l’usage du G20  

Ž  Bernie Madoff, Salaud ou Martyr ?  

  JL Hunter « Red » Rountree : l’homme qui ne voulait pas mourir sans avoir braqué quelques banques   


Source : l'auteur

Article original publié le 20/9/2009

Sur l’auteur

Michel Porcheron est un auteur associé à Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cet article est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur et la source.

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LES CHRONIQUES TLAXCALTÈQUES: 20/09/2009

 
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