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24/10/2017
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Serpaj (Servicio de Paz y Justicia) et son premier coordinateur : la non-violence comme mode de vie

Adolfo Pérez Esquivel en visite en Suisse


AUTEUR:   Zeit-Fragen

Traduit par  Michèle Mialane. Édité par Fausto Giudice


Dans le cadre des « 12 jours  pour l’année de réconciliation de l’ONU, en 200 », organisés par diverses coordinations suisses pour la paix, l’Argentin Adolfo Pérez Esquivel, Prix Nobel de la Paix beaucoup trop méconnu chez nous, a été invité  en compagnie de représentants de l’organisation pacifiste latino-américaine Serpaj (Servicio de Paz y Justicia/ Service de justice et paix) à passer quelques jours en Suisse. À Bâle, Lucerne, Zurich et  Saint-Gall se sont déroulées dans ce cadre des manifestations traitant de  la résistance non-violente, des questions de la réconciliation, de la justice, de la paix et de la situation des sans-terre en Amérique latine. Nos invités ont pu en profiter pour nous faire découvrir l’important travail accompli par le réseau pacifiste du Serpaj.

kb. Vous trouverez ci-dessous des moments essentiels de la manifestation qui s’est déroulée dans l’église Saint Gall à Zurich -Schwamendingen. C’est une interview d’Adolfo Pérez Esquivel par Marianne Spiller, auteure du livre « Adolfo Pérez Esquivel, le rebelle non-violent » et fondatrice du mouvement caritatif Abai au Brésil  qui en constituait le point fort. Au cours de la deuxième partie, le coordinateur actuel de Serpaj au Costa Rica, Gustavo Cabrera, a exposé plus en détail l’idéologie et les engagements de cette organisation. 

  « Je suis né en 1931 à Buenos Aires dans une famille très pauvre. J’ai pu m’instruire et faire des études essentiellement la nuit, car le jour je travaillais comme vendeur de journaux pour moi-même et ma famille. J’ai perdu ma mère lorsque j’étais encore tout petit. Ma grand-mère -une indigène- est alors devenue  la principale figure de mon enfance et de ma jeunesse. C’était une « femme de la forêt », elle parlait aux animaux et aux plantes. »


Marianne Spiller et Adolfo Pérez Esquivel

Ainsi commençait la  réponse d’Adolfo Pérez Esquivel à la première question de Marianne Spiller sur son itinéraire. Il raconta ensuite que ses engagements culturels et sociaux ultérieurs ainsi que sa vie en général furent déterminés par deux livres que dans son adolescence il reçut d’un kiosquier, Don Bipo, l’un en cadeau, l’autre à titre de prêt qu’il devait rembourser plus tard. Le premier était l’autobiographie du Mahatma Gandhi. C’est celui-ci qui ouvrit à Adolfo le chemin de l’Évangile, d’autant plus que Gandhi, en tant qu’hindouiste, avait étudié la Bible et considérait en particulier le Sermon sur la montagne comme un bien commun aux deux religions.

 Le second, « La nuit privée d’étoiles » (orig. The Seven Storey Mountain), une autobiographie du mystique chrétien Thomas Merton1, abordait essentiellement la question de la non-violence. Ces deux livres lui firent prendre la décision d’atteindre tout ce qu’il s’efforcerait de faire par la suite en faveur de la justice et la paix par des moyens non-violents ; pour combattre d’abord les dictatures militaires en Argentine, puis  l’exploitation néocoloniale et néolibérale de l’Amérique latine.

Résister et espérer - prendre les indigènes pour maîtres

À la différence de Che Guevara, l’autre grand combattant argentin pour la justice politique et sociale en Amérique latine, de trois ans seulement son aîné, Adolfo Pérez Esquivel a choisi la voie de la résistance politique non-violente. Si on lui parle des raisons qui ont poussé le Che à choisir la lutte armée, Adolfo rend hommage au sincère engagement humaniste de ce dernier, qu’il a fini par payer de sa vie, bien que la voie choisie par le Che diffère radicalement de la sienne.

  Avant la période des dictatures et jusque dans les années 70, Adolfo Pérez Esquivel et sa femme - lui sculpteur, elle musicienne - avaient devant eux une carrière artistique prometteuse. Jusqu’en 1974 il était de plus professeur d’architecture. Où ont-ils pris la force et le courage de renoncer à tout cela pour se consacrer à la lutte contre la dictature, l’extrême paupérisation de larges couches de la population et le respect des droits humains, a demandé Madame Spiller au Prix Nobel de la paix. Mais, répond Esquivel, ni lui ni sa femme n’ont tout à fait abandonné l’art. Et leur action commune en faveur de la paix et de la justice - il insiste là-dessus - n’a nullement été une action personnelle, individuelle, mais un engagement partagé avec des milliers de gens de par le monde. Lorsqu’en 1980 il a reçu le prix Nobel, il ne l’a pas perçu comme une récompense personnelle, mais comme un soutien accordé à la lutte commune pour la justice et la paix, tout spécialement en Amérique latine.

 En 1977 Adolfo Pérez Esquivel a payé ses activités (fondation, en 1968, de l’organisation Serpaj, et en 1973 de la revue mensuelle et organe du mouvement latino-américain pour les droits humains Paz y justicia,  entre autres) de 14 mois de prison, où il a été torturé. C’est à cet épisode que se référait la question suivante de Marianne Spiller, qui cherchait à comprendre comment il est possible dans une telle situation de  dominer la peur et de rester intérieurement un homme libre. Adolfo répondit  mot pour mot : «   Je suis un survivant. J’ai survécu à la prison et à la torture grâce à la prière et à la spiritualité. La prison est un lieu où l’on peut aussi beaucoup apprendre : à résister et espérer. Ils pouvaient certes maltraiter mon corps et l’enchaîner, mais pas mon esprit. Peut-être ma grand-mère m’a-t-elle transmis un peu de l’expérience des indigènes. Des siècles durant ils ont résisté. Et durant cette lutte ils sont en permanence restés eux-mêmes.»

« Des crimes contre la nature »- Les centres de la « Terre Mère »

Aujourd’hui, à 78 ans, Adolfo Pérez Esquivel est toujours prodigieusement actif, en premier lieu pour son propre continent, l’Amérique latine, mais aussi d’une manière générale en faveur de la paix et de la justice. En 2007 il a poussé à compléter en ce sens le Statut de Rome qui pose les fondements de l’ICC (International Criminal Court / Cour pénale internationale ), compétente pour les trois crimes majeurs : crimes contre l’humanité, génocide et crimes de guerre, pour ajouter à cette compétence les crimes contre la nature. Adolfo a cité en particulier les dévastations infligées à l’environnement par les multinationales, qui menacent la vie de tant d’être humains. Il a été procédé à des déforestations radicales, des produits toxiques ont été éliminés par des voies illégales, l’eau a été polluée, les matières premières et produits de la nature abusivement exploités, la nature détruite de façon systématique et  presque irréversible. Si bien qu’êtres humains et animaux sont tombés dans la déchéance ou même sont morts. « Si nous tolérons cela, nous sommes de mauvais fils de notre Mère la Terre.  C’est pourquoi il nous faut une section à  l’ICC où déposer plainte en cas de crimes contre notre Mère Nature», a dit Adolfo Esquivel pour justifier cette demande d’extension de compétence de la Cour pénale. Et pour obtenir satisfaction, il a besoin d’une forte solidarité dans le monde entier. Il propose qu’à la Conférence qui doit avoir lieu en octobre à Venise (Venezia 2009 World Forum) et qui réunira des scientifiques, des juristes, des représentants des Églises, des organisations civiles, des œuvres caritatives et des personnes privées venus du monde entier on discute de la mise en œuvre de ce projet.

Le Serpaj : un groupement en faveur de relations non-violentes 

Le coordinateur actuel  du Serpaj latino-américain au Costa Rica, Gustavo Cabrera , nous a ensuite permis de découvrir l’éthique et l’engagement politique et social de l’organisation. « Le monde est régi par les diktats de la violence. La violence est partout : dans le couple, au travail, dans la société, dans l’État... ! » Ces mots très forts constituent pour lui les caractéristiques dominantes de la relation entre les êtres humains à tous les échelons de la société. Manipulation, imposture et oppression dans la famille, à l’école, dans l’Église, et les entreprises sont à l’ordre du jour. Le Serpaj cherche à briser ces « structures de violence » en recherchant un autre mode de relation : la non-violence comme style de vie, qui se manifeste dans votre manière de traiter vous-même et les autres, est une forme de pensée en expansion qui permet de construire de nouvelles relations. Cette pensée se réfère à la culture des indigènes  qui « sont très attachés à la terre », à la manière de François d’Assise, qui jadis parlait de « notre mère la terre » et de «  notre sœur l’eau ». Mais la non-violence est aussi reliée à des personnalités comme Gandhi ou Martin Luther King.

  Le Serpaj parle dans ce contexte d’une méthode d’action particulière, une méthode non-violente. Dans 13 pays latino-américains, des enseignants, des travailleurs agricoles, des avocats, des femmes au foyer, des ingénieurs, des écologistes etc. collaborent bénévolement à l’établissement de relations non-violentes : en menant des campagnes internationales pour le désarmement, la démilitarisation, des jouets non-guerriers, des accords avec les militaires et les entreprises pour endiguer la violence, l’organisation de manifestations,  des occupations de terre, des boycotts... et en définitive en cherchant à  sensibiliser  les gens à la non-violence. Par le passé il s’est toujours agi de poursuivre au pénal les agissements des dictatures déchues, donc de lever leur impunité en cas de violations des droits humains et aussi de porter plainte contre le rôle qu’y ont joué les USA.

  Le Serpaj fait beaucoup avec peu de moyens et se renforce en gagnant toujours de nouveaux collaborateurs. C’est avant tout à Adolfo Pérez Esquivel qu’il doit son succès depuis 35 ans. Comme symbole de l’action du Serpaj Adolfo a choisi la Sainte Cène : «  Nous autres humains sommes tous assis à la même table, partageons le même pain, donc nous avons tous la même valeur. Face aux problèmes qui menacent nos frères et sœurs humains et notre terre, nous sommes tous coresponsables. » Le théologien de la libération Leonardo Boff a un jour utilisé cette image : « Notre planète est semblable à un Jet où les gens occuperaient différentes places, dans différentes classes. Mais si l’avion a un accident à l’atterrissage, peu importe la classe où vous vous trouviez. »

  Gustavo Cabrera a terminé son exposé sur un exemple actuel, celui de la résistance des indigènes au Costa Rica : depuis 6 mois, ils font un sit-in devant le Palais du gouvernement pour obtenir de celui-ci une loi qui protégerait et renforcerait l’autonomie des huit communautés ethniques. Arias, le Président costaricain actuel et lui-même Prix Nobel de la paix, dont on avait attendu tout naturellement un soutien pour les indigènes, les a complètement lâchés et a rendu impossible la discussion  de cette loi au  Parlement.  Les indigènes sont venus de tout le pays pour participer à ce sit-in, mais ils ont besoin de beaucoup de témoignages de solidarité, y compris au plan international.

Signification du putsch en cours au Honduras

Au cours de la discussion qui a suivi, une question posée dans le public a occupé le devant de la scène: le putsch au Honduras en juin dernier. Gustavo Cabrera et Adolfo Pérez Esquivel pensent que ce putsch prend sa source dans le plan de paix défectueux négocié il y a vingt ans, lors de la transition vers une démocratie chancelante. Il a permis aux élites de l’époque de se maintenir et de poursuivre leur « guerre » contre les pauvres et les indigènes.

  Adolfo Pérez Esquivel est l’une des voix les plus critiques à l’égard du putsch. Il a publié un écrit où il faisait remarquer que les coupables des dictatures passées n’ont jamais eu à rendre compte de leurs violations des droits humains. Il faut être bien conscient que le problème hondurien est celui de tout le continent, car un  putsch de ce type ne peut se produire en Amérique centrale sans le feu vert des USA. Il y a eu des précédents en Bolivie et en Équateur. La situation est très délicate et exige une observation et une analyse exactes et minutieuses.  Tout particulièrement parce que les USA non seulement viennent d’obtenir 7 bases militaires supplémentaires en Colombie - prétendument pour lutter contre le trafic de drogue - mais aussi parce qu’ils ont essayé de renforcer leur influence dans toute l’Amérique centrale par des accords stratégiques comme le Plan Pueblo Panama (PPP)2. Si les Américains se souciaient vraiment du trafic de drogue, dit Esquivel, ils pourraient tranquillement rapatrier leur armée, car le lieu où elle est consommée et donc vendue c’est  leur propre pays, et c’est là qu’elle devrait être combattue. Adolfo Esquivel a souligné la nécessité d’être très vigilant, car le putsch au Honduras s’inscrit clairement dans un processus à l’échelle continentale.

 La rencontre avec Adolfo Pérez Esquivel et l’organisation Serpaj a montré une fois de plus à quel point nos médias nous donnaient peu d’informations sur les remarquables évolutions et mouvements politiques et sociaux et les personnalités éminentes d’Amérique latine. Face à la politique internationale menée depuis le 11 septembre 2001, marquée par la violence et le non-respect du droit, de tels  efforts exemplaires en faveur de la justice et de la paix dans un esprit de non-violence irradient une grande espérance.


1 - Merton : moine cistercien (1915-1968) très « contemplatif » qui s’intéressa énormément aux spiritualités orientales, surtout l’hindouisme et les bouddhismes japonais et tibétain.

2 - Le Plan Pueblo Panama est  une initiative  prise en 2001 par le Président mexicain Vicente Fox, soi-disant pour aider le «Sud sous-développé» du Mexique, en réalité pour favoriser le libre échange et donc au final ancrer dans la  région la politique néolibérale téléguidée par les USA. Ce plan rencontra une résistance acharnée chez tous les peuples latino-américains. Une autre structure stratégique visant à briser cette résistance est l’Alliance nord-américaine pour la sécurité et la prospérité (Aspan). Ses buts officiels sont la lutte contre le terrorisme et la criminalité ainsi  que l’amélioration des conditions de vie des populations. En réalité l’Aspan a été créée par les élites politiques et économiques des trois États d’Amérique du Nord : les USA, le Canada et le Mexique, pour parvenir aux buts, non atteints de leur point de vue, de l’Accord Nord-américain de libre échange  (NAFTA)  et améliorer leur sécurité stratégique - tout particulièrement celle des USA.


Source : Zeit-Fragen - Adolfo Pérez Esquivel zu Gast in der Schweiz

Article original publié le 19/10/2009

Sur l’auteur

Michèle Mialane et Fausto Giudice sont membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, la traductrice, le réviseur et la source.

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REMUE-MÉNINGES: 22/10/2009

 
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