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17/12/2017
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Un millier de « mutilés du cerveau » dont une centaine de « Gueules cassées » de 14-18 y sont enterrés

Le « Carré des fous » : le cimetière des oubliés de Cadillac


AUTEUR:  Michel PORCHERON




Nous écrivions il y a peu : « cette année 2009, l’aurez-vous remarqué, rien ou à peu près sur le Jour des Morts, rien ou presque sur l’armistice de 14-18 ». Depuis nous avons retrouvé ce sujet, en réalité deux en un. Terrible.

Près d’un millier de « mutilés du cerveau » dont  une centaine de « Gueules cassées »  de 14-18 dans le « Carré des fous », le cimetière des  oubliés.

Un futur parking pour certains…D’autres ont déposé une demande de classement d’urgence.  

Cela se passe à Cadillac-sur-Garonne, au sud-est de Bordeaux. Prendre l’A62, puis la D9 à la sortie 4. Prévoir 58 mn de route.    

Ne vous y trompez pas, Cadillac n’est pas seulement une des belles américaines d’avant-guerre de la General Motors, Detroit.  

Ne cherchez pas notre Cadillac dans votre dictionnaire usuel des Noms Propres, où à ce mot correspond la mention d’un chef-lieu de canton de Gironde, situé sur la Garonne, 2358 hab. Vous y apprendrez que cette charmante bourgade est riche d’une Eglise du XVe, du Château d’Epernon du XVIIe, d’une Bastide du XIVe et bien sûr d’un commerce de « premières côtes de vin de Bordeaux »…


Agrandir le plan 
 

Mais qui dit « Cadillac » dit aussi « Cadillac c’est les fous », leur cimetière c’est «le cimetière des fous ». Près ou plus de 900 sépultures sans fioriture ni marbre, juste des croix de fer ou de bois et de guingois sur une butte de terre. Ça se passe à Cadillac, la bourgade, à moins d’une demi-heure du périph’ bordelais, et ce bout de terre attire des convoitises à connotation bétonnière  :

http://www.sudouest.com/accueil/actualite/france/article/752966/mil/5294608.html?auth=884ff59a&cHash=6f399a1757

   LA VILLE ET SON CENTRE HOSPITALIER, UNE ENTITÉ A PART ENTIERE DANS LA VILLE


L'Hôpital : une entité à part entière dans la ville


>L'hôpital de Cadillac est né au XIème siècle de la grande tradition des pèlerins de St Jacques de Compostelle en donnant asile aux pauvres et aux infirmes. Aujourd'hui c'est un établissement public de psychiatrie, moderne, de qualité, situé au cœur du pays Cadillacais dont la réputation n'est plus à faire en matière de soins et d'hospitalité. Une cinquantaine de structures de soins et d'unités d'hospitalisation sont réparties sur un territoire qui va de la communauté urbaine de Bordeaux jusqu'au Sud-Gironde. Près de 1300 agents contribuent à la dynamique de cet établissement.

Le maire (PS) de Cadillac, Conseiller Général assure la Présidence du Conseil d'Administration.

Voilà pour le côté officiel.  

Pendant des décennies, des fous par milliers (3500 ?), sans identité, oubliés, ont été inhumés ici sans fleurs ni couronnes. Pas de Jour des Morts pour eux. Parmi tous ces « fous » ou devenus fous, ou pas plus fous que d’autres, d’un « temps  où l’on ne savait pas soigner la maladie mentale » (Dominique Richard, journaliste à Sud Ouest, 22 novembre 2009), de tout, pas forcément que des nés fous, de tout, et notamment « des poilus sortis les cerveaux en capilotades des tranchées de 14-18 » (D.Richard).    

La plupart des établissements psychiatriques, et notamment les hôpitaux urbains, avait recours aux cimetières municipaux pour inhumer ceux des nombreux malades qui y terminaient leurs jours. Mais quelques-uns disposaient d'un enclos particulier. Ainsi, l'hôpital psychiatrique de Cadillac en Gironde, ainsi que six autres dans l’hexagone.




Photo ©
S. Ferry

Le Cimetière des fous de Cadillac

L'hôpital de CADILLAC disposait autrefois d'un cimetière d'un millier de places, disposées autour d'un carré d'une centaine d'Anciens Combattants. Ce cimetière fut implanté sur une parcelle attenante au cimetière communal sis au "Quartier St Martin".

L'Arrêté préfectoral décidant de cet achat évoque "l'état des décès des six dernières années" établi dès 1918 par le Conseil Municipal, et précise : "considérant que vu le grand nombre des décès survenus à l'Asile d'Aliénés de CADILLAC, le cimetière actuel est devenu insuffisant et que son agrandissement s'impose par mesure d'hygiène publique", il est juste que cet établissement prenne à sa charge les frais d'acquisition du terrain nécessaire.
C'est donc bien le nombre massif de décès en rapport avec la Grande guerre qui motive cette décision, et c'est sans doute la raison pour laquelle un carré central de 100 tombes est consacré aux Anciens combattants "mutilés du cerveau", comme le spécifie une plaque. Le nombre total des sépultures y avoisine les 900, mais s'avère difficile à préciser, trois rangées ayant été bouleversées et laissées en l'état.

Les services techniques de l'hôpital en ont assuré l'entretien jusqu'en 1994, date à laquelle il a été cédé à la commune pour le franc symbolique. Des inhumations de patients y ont eu lieu jusqu'en 2002.Tombé dans un état d'abandon et de consternante désolation, ce cimetière a fait l'objet d'une procédure de reprise en vue d'une "restructuration" (?), ce qui a suscité une légitime inquiétude, une importante mobilisation et de nombreux travaux

(source http://psychiatrie.histoire.free.fr/vieasil/cim.htm. c’est nous qui avons souligné)

« Le cimetière des fous » n’est pas seulement un poème (1944) de Paul Eluard (Asile de Saint-Alban, 1943),  mais aujourd’hui le centre d’un engagement de plusieurs associations et personnes privées pour en préserver la mémoire, dans tous les sens du terme. Pour Dominique Richard, journaliste au quotidien Sud-Ouest, «  un combat singulier contre l’oubli » (22 novembre 2009).

Aujourd’hui, en ce mois de novembre, une centaine de plantes (un pot de chrysanthèmes) est visible au pied de chaque borne marquant les allées, livrée par la commune. Une centaine pour 895 tombes de fous. Entre 1922 et 2000, ces morts pas comme les autres y furent inhumés. Souvent les familles ne réclamaient pas le corps, pour d’autres il était plus commode d’enterrer ses fous avec d’autres fous, la famille des fous. Vivants, ils avaient été oubliés, enfermés à vie, déjà morts. Une pelletée de terre plus tard, l’oubli devenait éternel. A jamais, croyait-on. Mais un tout petit nombre de vivants allait leur redonner un tout petit peu de vie.        

Une journaliste qui s’est rendue sur les lieux (Hélène Rouquette-Valeins, Sud-Ouest, 29-10-2009) donne le témoignage de l’aumônier de l’hôpital psychiatrique durant dix ans, le père Francis Fabre. Il se souvient d’avoir souvent été seul, avec un fossoyeur, à suivre le cercueil d’un malade décédé.           

Sur le site domi33 : «Ouvert en 1922 le cimetière des fous de Cadillac (Gironde) devrait faire place à un parking dans le cadre de la construction d’un complexe prison-hôpital psychiatrique. Cette affaire nous est racontée par Michel Bénézech, spécialiste internationalement reconnu en matière de psychiatrie criminelle et, ici, défenseur de la sauvegarde du “cimetière des fous”.»

On peut  consulter : http://www.humanite.fr/popup_imprimer.html?id_article=813545 ( 7 septembre 2005)

http://reste.la.litterature.free.fr/spip.php?article18  (5 septembre 2005)

http://www.sudouest.com/accueil/actualite/france/article/780703/mil/5385542.html

Sur le même thème, il faut écouter Soixante-quatre, la Chanson à la mémoire des mutilés du cerveau de Cadillac... de Bleu Origine.

L'excellent site -officiel- Chemins de mémoire consacre plusieurs pages à ce cimetière, qui sort de l'oubli (merci au site  CAMINAREM), au sujet des 98 «mutilés de la face et du cerveau» de la Première Guerre mondiale accueillis à Cadillac :
- Le Cimetière des "gueules cassées" de Cadillac (33)
- Une Galerie photo
- Les gueules cassées et les oubliés (Liste nominative de "gueules cassées" et parcours de ces hommes avant leur admission à l'hôpital).

Le texte d’une communication (juin 2007) de Michel Bénézech « «Heur et malheur du cimetière des aliénés de Cadillac-s/Garonne» a été publié dans la revue de la Société : Histoire des Sciences médicales, 2008, n°1, pp.71-80.

Voici  un nouvel extrait de la page  http://psychiatrie.histoire.free.fr/vieasil/cim.htm. de Michel Caire (2008) :

Les photographies du Carré des fous sont disponibles sur le site personnel de leur auteur Stephan Ferry, photographe, créateur. (1) Elles ont été exposées au château de Cadillac. Le vernissage a eu lieu le samedi 25 octobre 2008. Une conférence du Pr Bénézech, a évoqué l'histoire de l'hôpital et du cimetière des aliénés.

Le «carré des fous»

L’exposition «Le carré des fous», qui comprend trente photographies noir et blanc, sera présentée au château de Cadillac du 26 octobre au 30 novembre 2008.

Elle est consacrée à un lieu encore méconnu, bien que librement accessible au public : le cimetière des aliénés de Cadillac, ensemble de quelque neuf cents tombes disposées entre l’UMD Boissonnet et le cimetière communal.

La décision, survenue en 1920, d’inhumer les indigents et les aliénés à l’écart du cimetière communal n’est sans doute pas étrangère à cette méconnaissance, non plus qu’au sentiment d’abandon qui règne aujourd’hui parmi les croix en fer.
Le «carré des fous», comme on le nommait autrefois, véhicule une mythologie qui lui est propre, constituée de préjugés, de fantasmes et de peurs sans nombre ; le plus souvent fondés sur une ignorance que ne parvient pas seule à expliquer l’existence d’un haut mur de séparation. Car ce mur est doté d’une ouverture, et rien n’interdit de la franchir.

En 2004, j’ai décidé d’aller y voir de plus près, muni du seul outil qui me semblait approprié pour témoigner de ce qu’est vraiment cet étrange cimetière : un appareil photographique. Au cours des quatre dernières années, j’ai effectué de très nombreuses visites au «carré des fous». Peu à peu, je me suis imprégné de l’atmosphère si singulière qui s’y est installée, de ce curieux sentiment de fragile quiétude qui se dégage du vaste ensemble de sépultures désolées.

Elles ne sont certes guère engageantes ces lugubres enfilades de croix rouillées, mais elles ne parviennent pas à faire totalement oublier que l’endroit ne recèle finalement que des dépouilles d’hommes (et de femmes) dont le seul tort fut de perdre un jour la raison. Le passage du temps, la sinistre réputation du lieu, les préjugés, n’ont finalement pas réussi à priver le «carré des fous» de son humanité. Fragmentaire, ténue, fragile, elle subsiste ; touchante dans sa simplicité.

A travers ma recherche photographique, j’ai cherché à restituer tout à la fois cette fragilité et cette humanité, qui font du «carré des fous» un lieu de mémoire à part entière. Stephan Ferry. 

Une manifestation "Autour du cimetière des aliénés" a eu lieu à Cadillac en octobre-novembre 2008. Elle est présentée sur le site du Centre Hospitalier de Cadillac.

Le 11 avril 2009, a été officiellement annoncée la Création de l'Association « LES AMIS DU CIMETIERE DES OUBLIES DE CADILLAC-SUR-GARONNE » (Objet : sauvegarde, préservation et valorisation du cimetière des oubliés sis au lieu dit quartier Saint Martin, entre le cimetière communal et l’unité pour malades difficiles Boissonnet, avenue Jean Caussil - 33410 CADILLAC. Inscrire le cimetière des oubliés dans son histoire mémorielle, organiser toutes manifestations, mettre en œuvre tous moyens de communication. Siège social : 37, rue des écoles, 33410 Béguey).

C’est Michel Bénézech qui anime et préside cette association. H. Rouquette-Valeins précise : « Selon lui et ses amis, le maire veut vouer ce cimetière à un autre destin : réduire son espace et permettre à l'UHSA (unité hospitalière spécialement aménagée), qui sera construite à l'intérieur de l'unité pour malades difficiles (UMD) voisine du cimetière, de bénéficier de parkings ».


Le Prof. Michel Bénézech. Photo © S. Ferry

Funeste Clochemerle

Le maire de Cadillac, Hervé Le Taillandier de Gabory répond en se réfugiant derrière un argument curieux : il ne pourrait rien faire avant …la fermeture du cimetière (que lui seul peu décider de fermer…) .Tout en révélant quelques idées à lui sur la question : après avoir affirmé que le cimetière communal devient très étroit pour une commune de 2 800 habitants, il rappelle (selon Sud Ouest) qu'il y a deux ans il a évoqué un projet pour aménager ce cimetière des oubliés en espace verdoyant, comportant un ossuaire pour les restes de tous ceux que personne ne réclame ( là des guillemets manifestement ont sauté).   

M. Bénézech lui répond que ce cimetière fait partie du patrimoine de Cadillac, qu'il témoigne d'une histoire de l’aliénation et qu'il est intimement lié au destin de Cadillac et de sa tradition d'enfermement II a d'ailleurs déposé une demande de classement en urgence auprès du service des monuments historiques.

Le maire, de son côté, envisage plutôt de s'adresser à son avocat et déplore que l'on s'occupe davantage des morts que des vivants (2). Notre collègue a bien écrit « des vivants »., vraisemblablement un mot du maire lui-même. Qui a préféré ce mot là à d’autres : «  des  gens normaux » ou  «  électeurs ». Minable. Sordide.

Beaucoup (toujours selon Sud-Ouest) redoute cette issue pour ce vaste espace caillouteux et désertique, où reposent ceux qui étaient déjà oubliés de leur vivant. Déjà à la fin de 2002, la pelleteuse n'était pas loin de cet endroit où prés de 900 tombes ont été identifiées

Selon Michel Bénézech, qui a mené, on l’aura compris, une sérieuse enquête sur le lieu, « l'étude des registres de décès hospitaliers et communaux de Cadillac permet de penser que plus de 2 000 patients, et j'irais même jusqu'à avancer 3 500, reposent en réalité dans ce cimetière oublié des autorités ».

Actuellement, à Cadillac, vivent plus de 700 malades mentaux (dont 150 environ libres).   

http://www.sudouest.com/accueil/actualite/france/article/751799/mil/5291363.html (payant)

Il existerait aujourd'hui en France six autres «cimetières des fous ». Tous n'ont pas la chance d'avoir leur Michel Bénézech. Grâce à lui quelques Gueules cassées, entre autres,  vont retrouver un visage (3).  

(1)- Quatre photos de Stephan Ferry illustrent pour Le Monde Magazine n° 7 (p. 40-43, samedi 31 octobre 2009, 75 p.) un grand texte de Claudia Courtois, intitulé « Pas de chrysanthèmes pour les fous ». Cette publication de fin de semaine du Monde, vendu avec le quotidien daté du samedi,  n’est pas mise en ligne.

(2)- D’autres propos du maire H.de Gabory sont reproduits dans ce texte, rapportés par Claude Courtois : « « Les prospectus touristiques de la ville ne parlent pas de ce lieu oublié, enfoui dans les interstices de l'inconscient collectif et pourtant pièce maîtresse de l'histoire asilaire de la ville. Peu de Cadillacais sont passés de l'autre côté du mur mitoyen aux deux cimetières.

« Je suis sidéré qu'on se préoccupe de cet endroit, dit le maire Hervé de Gabory.  On a d'autres chats à  fouetter et d'autres choses plus intéressantes à montrer. Moins on en parle, mieux je me porte car entre l'ancien asile d'aliénés, les filles perdues du château, les prisonnières, et maintenant le cimetière : cette délectation pour le morbide et l'enfer­mement exaspère les habitants ! »

Le maire ne cache pas vouloir rétrécir le carré des oubliés, sans affirmer toutefois  l'in­tention d'en faire un parking.  Selon C. Courtois il compte y aménager, au fond, un « jardin-souvenir » avec un ossuaire. La parcelle des anciens combattants serait déplacée au même endroit et les rares tombes entretenues avec. L'inves­tissement a même été estimé : 300 000 eu­ros. « C'est très cher pour une commune comme la nôtre, juge le maire Mais au total, les trois quarts de l'espace seront libérés. »

Tollé général pour Les Amis du cimetière des oubliés  et deux autres associations locales. Ils font feu de tout bois pour conserver en l'état « cette pièce importante du puzzle » de l'histoire asilaire de la ville, quitte à l'aména­ger. En juin 2009, ils ont sollicité la direction régionale des affaires culturelles (DRAC) d'Aquitaine pour classer ce cimetière à l'inven­taire des monuments historiques. Après un avis favorable le 1er octobre, le sujet va faire l'objet d'une enquête approfondie. La mairie enrage. Au point d'édicter un règlement inter­disant entre autres toute visite collective du cimetière.

Des amoureux des lieux s'offusquent, au contraire, de la déshérence du cimetière. Ils se battent pour sa survivance. Mais les habitants restent difficiles à mobiliser : « Le sujet touche à trois tabous essentiels, explique Stephan Ferry, écrivain, photographe et vice- président de l'association des Amis  du Cimetière. La santé mentale, la  folie et la mort. Ça intéresse peu de monde. »

Peu importe, les défenseurs de ce lieu de mémoire ne désarment pas. « Rien ne justifie qu'on raye le cimetière d'un coup de bull­dozer sous prétexte que ce sont des défunts vul­nérables et moins défendus que ceux du cimetière communal », tonne Colette Lièvre, fondatrice d'un magazine culturel et social sur l'Entre­-deux-Mers et membre de l'association. Les fous de Cadillac ne sont pas encore oubliés.

L’intégralité de ce reportage de Claudia Courtois mériterait d’être reproduite. En voici quelques autres extraits :     

Cadillac, chef-lieu de canton dans l'Entre-deux-Mers, à 45 km au sud-est de Bordeaux. 2 365 âmes bien vivantes, et près du double enseveli sous l'oubli, l'indifférence et le tabou. Cadillac, siège des idées radicales gauche, de la communauté catholique des sœurs de Béthanie  mais aussi lieu unique rempli  d'histoires de fous, de femmes bâillonnées, soldats abandonnés. Cadillac, sa place, son château classé aux Monuments historiques, ses rues médiévales mais aussi son hôpital psychiatrique et son cimetière des aliénés(…) Ignorance de tout le village ou presque pour le cimetière des aliénés, le « cime­tière de l'hôpital », disent pudiquement les ha­bitants , situé sur les hauteurs (…) Ici, « on a d'autres préoccupations que ce cimetière auquel personne ou presque ne prête attention, souffle le Père Grondona,  le curé de Cadillac et de 26 autres paroisses. Les morts sont derrière les murs. C'est leur place et qu'on n'en parle plus. »

(…) En 2007,  Michel Bénézech a passé un an sur cette parcelle de 4 700 m2, sous la pluie, le vent, dans une cabane en bois, à ré­pertorier, dater et identifier 895 tombes dont 161 anonymes. « Ce que l'on voit n'est que le reflet des décès après la seconde guerre mondiale, précise le criminologue. D'avant - les croix en bois, les mil­liers de défunts -, tout a disparu, mélangé à la terre ou jeté dans le dépositoire au fond du cime­tière. »

Le mort connu le plus ancien est né en 1869, le plus jeune en 1948, emporté à l'âge de 17 ans. Le dernier inhumé, en 2000, venait de l'UMD (…) Ils sont enterrés là depuis les années 1920, sur d'anciennes vignes. Avant, les pauvres bougres que personne ne réclamait étaient jetés dans la fosse commune du cimetière communal(…) Au début du xx e siècle, la mort ne faisait pas de quartier dans les asiles  :

1 014 patients sont décédés pendant la première guerre mondiale à Cadillac, sur une population annuelle allant de 850 à 1 080 présents, soit environ 25 % de décès sur toute la période. La famine, la guerre, la mauvaise hygiène, la grippe espa­gnole, les maladies incurables et les mauvais traitements fauchaient beaucoup. Nouvelle hécatombe pendant la seconde guerre mon­diale. Il fallait donc trouver un endroit dédié (…). Pour des raisons de coût, l'hôpital les enterrait en pleine terre, dans des trous peu profonds, po­sés dans des cercueils en bois de mauvaise qualité, résultat, des années plus tard : le sol s'effondre. Impres­sions de mauvais cauchemar ou de vieux fan­tasmes de morts-vivants.

A  une époque, il était bien entretenu. Demeure  un emplacement à part, bien matérialisé au milieu d'une rangée, un écusson de la Répu­blique sur un  poteau, deux plaques sur le mur. C'est le carré des anciens combattants de la guerre 14-18, 98 sépultures. Ce carré des « mu­tilés du cerveau » et des « gueules cassées » est le seul à donner une impression de normalité. Mais eux aussi sont oubliés : à cause de leur passage en asile, ils ne figurent nulle part dans les registres du ministère de la défense, pas plus à l'Office national des anciens combat­tants. «A cause des négligences de la direction de l'hôpital de l'époque, ils ne sont même pas dé­clarés morts pour la France », peste Vincent Costa, le président de l'amicale des anciens combattants de Cadillac, persuadé que des di­zaines d'entre eux ont même été déterrés et entassés dans le dépositoire-ossuaire.

Dans la dernière partie de  son reportage , Claudia Courtois se réfère  aux projets hospitaliers , déjà cités plus haut :  une unité  d’hospitalisation aménagée (UHSA) devrait ouvrir fin 2011 ou début 2012. Cet hôpital-prison géré par l'ad­ministration pénitentiaire sera construit dans l'enceinte de l'UMD, avec 40 places pour des détenus, hommes, femmes et jeunes entre 16 et 18 ans, aux troubles psychiatriques avérés. Ils seront encadrés par 118 personnes. Il leur faudra garer leurs voitures ».

(3)- On ne saurait  évoquer la guerre de 14-18 en 2009, sans mentionner le chef d’œuvre  qu’est le travail de Tardi.

«Putain de guerre!», par Tardi

par Laure Garcia, Le Nouvel Observateur » du 12 novembre 2009

Voici la grande œuvre de Tardi sur la Première Guerre mondiale, même si, depuis plus de trente ans, il n'a cessé de décrire, dessiner, commenter cette boucherie qui ouvre le XXe siècle.
La fin du diptyque «Putain de guerre! 1917- 1918-1919», est un sommet d'horreur lyrique, d'érudition froide, en particulier l'année 1919. Le narrateur, un pauvre troufion, est remplacé par une voix, qu'on qualifierait de divine si Tardi n'était pas anarchiste, et qui s'adresse aux victimes : les soldats français et allemands, mais aussi les gamins en exil, les femmes en usine, les infirmières, les curés... Toujours signé avec Jean-Pierre Verney, le conseiller historique de Tardi, le livre est accompagné d'un documentaire: on les suit dans les salles d'archives et les champs de bataille (Casterman, 72 p., et DVD, 21 euros).
Tardi publie également des dessins sur les musiques de la guerre, chantées par Dominique Grange, «Des lendemains qui saignent» (Livre-CD, Casterman, 82 p., 19 euros), et il expose au Musée du Bourget (jusqu'au 31 janvier, www.museedelair.org). A l'Historial de Péronne (www.historial.org), François Boucq illustre des passages du Goncourt de 1916, «le Feu», d'Henri Barbusse (Editions Invenit, 64 p., 20 euros); Maël et Kris démarrent une enquête dans les tranchées avec «Notre mère la guerre» (Futuropolis, 64 p., 16 euros); et le Collectif de jeunes talents signe  «Cicatrices de guerre(s)» (Editions de la Gouttière, 96 p., 19 euros).


Source : l'auteur

Article original publié le 3/12/2009

Sur l’auteur

Michel Porcheron est un auteur associé à Tlaxcala, le réseau international de traducteurs pour la diversité linguistique. Cet article est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur et la source.

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PAIX ET GUERRE: 03/12/2009

 
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