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20/02/2019
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La Vierge et le Quetzal : Mémoire profonde d’Amérindie*


AUTEUR:  Jorge MAJFUD

Traduit par  Philippe Cazal. Édité par Fausto Giudice


Les religions monothéistes ou les monolâtries dérivées de la tradition hébraïque interdisent et punissent les représentations humaines de Dieu et encore plus leur adoration. Il en a été ainsi de l’Islam et, dans une moindre mesure, du protestantisme. Mais pas du catholicisme. Les anciennes religions romaines ont transmis leur héritage à la nouvelle religion de l’empire.

Toutefois, dans le catholicisme européen, la mise en valeur de représentations de la Sainte famille, d’un vaste catalogue de saints et des vertus des saints est restée un phénomène secondaire par rapport à la liturgie. Ce qui est différent dans le protestantisme, où le spectacle du rite a été remplacé par une démarche de prosélytisme et par l’orgueil affiché d’être un élu de Dieu. Les discours hystériques, voire obsessionnels, qui cherchent à convaincre et à affirmer la vérité, sont naturels chez une secte qui est née en protestant. Le prêtre catholique, lui, peut-être en raison de son passé dans les catacombes puis du fait de plusieurs siècles de présence au sommet de la pyramide du pouvoir, est plus entraîné à alterner la parole posée et le silence calculé. C’est peut-être à cause de leur exercice intellectuel précoce, beaucoup plus étendu et varié que celui des pasteurs protestants, que les prêtres catholiques ne sont pas portés sur l’éloquence verbale ni sur la logorrhée.

Dans les pays catholiques, cet usage collectif de la harangue est presque entièrement exorcisé dans les religions séculières que sont les partis politiques. En particulier sur le continent des oiseaux, dans le monde latino-américain où la politique, la cosmologie et la littérature sont une même chose pratiquée à travers des métiers différents.

Mais la perception littéraire du monde, dans le monde amérindien, est avant tout visuelle. Et cela est en rapport avec un monde vivant dans lequel la terre n’est pas un royaume frappé de malédiction par une abstraction céleste mais un élément du cosmos, un élément de l’alliance entre le serpent et l’oiseau.

Le trait qui distingue le mieux la religiosité de ce continent est la vénération de la Vierge Marie, en particulier dans sa version de Guadalupe. Il y a un aspect remarquable de cette expérience religieuse, ce sont les manifestations visibles de la vierge. Bien que les apparitions de la vierge soient connues dans d’autres parties du monde, comme la vierge de Fatima au Portugal, en Amérique Latine ces apparitions ont une importance beaucoup plus grande et leur nature est différente. Le phénomène n’est pas l’apparition de la vierge mais une image physique de la vierge, et parfois de Jésus. Le miracle est toujours matériel et symbolique, comme une trace l’est par rapport à un pied.

De fait, les apparitions de la Vierge sont peu nombreuses et ne sont qu’une anecdote qui justifie l’image que l’on vénère. On vénère la représentation au nom de ce qu’elle représente. C’est là qu’est le miracle : l’eau se mélange à l’huile, la sensualité amérindienne s’accorde avec l’abstraction judéo-chrétienne.

Selon la tradition, la Vierge de Guadalupe n’est apparue qu’à l’Indien Juan Diego il y a plus de quatre siècles. Mais les apparitions des représentations de la vierge ont été innombrables. Bien que la tradition théologique et populaire proclame que l’on ne vénère pas une image mais ce qu’elle représente, il est certain que ce qui est représenté ne peut pas être facilement remplacé par n’importe quelle copie, alors qu’une Bible et sa copie ont la même valeur sémantique et religieuse. Les études et les légendes qui se tissent autour de la peinture de la Vierge de Guadalupe à Mexico sont entourées de mystères visuels. Dans l’un d’eux, on est arrivé à montrer ou à démontrer que dans l’iris de l’œil gauche de la peinture de la vierge est représentée une série de personnages historiques qui va de l’Indien Juan Diego agenouillé à l’évêque Zumarraga.

Image de la Vierge de Guadalupe

   
dans sa representation classqiue et dans sa version chicana : mural dans le Barrio (Little Village) de Chicago, Illinois. Photo
Señor Codo

Les mystères optiques ont une importance telle que ceux qui croient les découvrir ne s’intéressent pas au message ou à l’interprétation qui peuvent accompagner le miracle mais au miracle de l’image elle-même à laquelle ils attribuent des pouvoirs chamaniques de guérison. Cela finit régulièrement par le même type de message, toujours sans transcendance, qui affirme par exemple qu’une apparition annonce des temps terribles.
Ce qui est clair en définitive, c’est l’importance de l’élément visuel de l’expérience religieuse c’est-à-dire la jonction entre l’esprit et la matière, entre la notion de divinité et le caractère sensuel de l’image, celui-ci se situant à l’extrême opposé de l’abstraction hébraïque ou islamique.

 
Tonantzin "classique"...


...et revisitée par l'artiste chilien Gabriel Rodríguez

C’est cette même connexion cosmogonique qu’avaient les peuples amérindiens avant l’arrivée du colonisateur européen. De nombreux spécialistes ont fait remarquer que l’apparition de la Vierge de Guadalupe sur la colline de Tepeyec, l’endroit même où les indigènes adoraient Tonantzin, démontre ou laisse à penser qu’il y a eu substitution de la Déesse Mère amérindienne par la Mère du fils de Dieu – la Mère de Dieu, selon la confusion classique. Toutefois, nous pouvons émettre l’idée que s’il y a eu effectivement une substitution dans la liturgie consciente, en même temps la domination théologique et morale du colonisateur n’a fait que confirmer les valeurs et les perceptions antérieures qui ont survécu, bien que réprimées, dans l’importante masse du peuple.


Le quetzal

La Vierge de Guadalupe (originelle) est entourée de symboles que nous pouvons rattacher aux Aztèques et même à la mythique Tula, comme le Cinquième Soleil et la Lune. Nous pouvons ajouter d’autres détails. La couleur verte qui entoure la vierge de Guadalupe, présente sur le drapeau mexicain, se réfère probablement au vert du quetzal. La forme même du manteau de la vierge ressemble aux ailes de l’oiseau sacré quand il se pose sur une branche. Le vert a été une couleur divine et royale dans la cosmogonie amérindienne et peut-être a-t-il représenté aussi la liberté, car le quetzal ne se reproduit pas en captivité. Le vert brillant était aussi la couleur du colibri (Huitzilopochtli, le « Colibri de gauche »)**  et celle de l’agave (maguey) qui fleurit au bout de cinq ans avant de mourir et de se reproduire.


Le Cinquième Soleil***

L’Amérique est le continent des oiseaux et ceux-ci ont certainement représenté à une époque beaucoup plus que de simples ornements dans un monde matériel, c’est-à-dire l’esprit même du Cosmos en mouvement, l’union du ciel et de la terre de la même manière que l’aigle dévorant le serpent selon la légende aztèque.

Leopoldo Zea et d’autres spécialistes de l’Amérique Latine ont estimé que l’Amérique Latine est le continent où la colonisation européenne s’est le plus imposée aux cultures originelles. Je pense que cette idée ne peut s’appliquer qu’aux Afro-Américains des USA où, au-delà du prétendu nom ethnique et de la couleur de peau on peut difficilement trouver quelque chose d’africain qui ait survécu à la violence du colonisateur, à la différence de ce que l’on peut trouver chez les « Afros » du Brésil ou des Caraïbes.

Dans une étude antérieure j’ai insisté sur le fait que non seulement la civilisation préhispanique a survécu au travers d’influences à l’échelle artisanale mais aussi que la répression du colonisateur minoritaire elle-même a amené cette civilisation préhispanique à se travestir, ce qui a provoqué sa consolidation au plus profond de l’âme du futur continent. Les différences culturelles qui constituent l’identité du peuple latino-américain proviennent du rapport entre vaincu et vainqueur. Les caractères du vainqueur, la civilisation hispanique, sont les caractères visibles, les seuls qui ont été conservés dans les écrits et dans le pouvoir des institutions. Mais ce sont les caractères du vaincu qui ont modelé les manières de sentir et de voir le monde, transmises dans une manière d’être et de faire, dans les traditions orales et dans les attitudes humaines face aux problèmes, face à la vie tout en étant à peine visibles dans leurs détails. Ce sont le récit de ses héros et de ses obsessions, la tradition de ses échecs et de ses renaissances qui le révèlent.

 


Huitzilopochtli

Notes

* Nous avons choisi le terme « Amérindie », bien qu’il ne soit pratiquement pas employé en français (sauf au Québec), pour traduire « Amerindia », qui évoque l’idée de civilisation à part entière  [NdT]

** Le nom nahuatl Huitzilopochtli vient de uitzilin, « oiseau-mouche », et de opochtli, « de gauche », ce qui veut dire métaphoriquement « guerrier ressuscité », parce que les Aztèques croyaient que le guerrier se transformait à sa mort en colibri et que la gauche était la direction du sud, séjour des morts. [wikipedia]

*** Cinquième Soleil Nahui-Ollin) : cinquième période de l'histoire du monde dans la cosmogonie aztèque et maya, s'achevant par l'apparition des Tzitzimime, démons célestes destructeurs, incarnés selon les Mexicains par les conquérants espagnols venus de l'Est. [NdE]



Source : La Virgen y el Quetzal: Memoria profunda de Amerindia

Article original publié le 10 janvier 2009

Sur l’auteur

Philippe Cazal et Fausto Giudice sont membres de Tlaxcala, le réseau international de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, le traducteur, le réviseur et la source.

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AU SUD DE LA FRONTIÈRE: 10/01/2010

 
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