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18/10/2017
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Le discours de Shimon Peres au Bundestag

Israël et l’Allemagne : deux victimes, l’une sacrée, l’autre damnée


AUTEUR:  Subhi HADIDI ÕÈÍí ÍÏíÏí

Traduit par  Tafsut Aït Baamrane


Le discours prononcé par le président israélien Shimon Peres devant le Bundestag le 27 janvier a été qualifié d’historique pour plusieurs raisons, en premier lieu parce qu’il s’agissait d’une première du genre dans l’histoire des relations israélo-allemandes du côté de l’État hébreu. La Chancelière Angela Merkel s’était adressée à la Knesset fin mars 2007, précédée par le Président allemand Johannes Rau, en 2000, qui avait demandé pardon pour les crimes commis par l’Allemagne nazie contre les Juifs.REUTERS PICTURES
 

Mais le discours de Peres est « historique » pour une autre raison, purement linguistique et culturelle cette fois-ci. C’est qu’il a parlé en hébreu et qu’aucun parlementaire allemand n’a quitté la salle pour protester, comme l’avaient fait une poignée de membres de la Knesset, qui avaient refusé d’écouter Merkel parler en allemand et avaient exigé qu’elle parle hébreu !

Et pourtant Merkel était allée plus loin que tout autre ami occidental d’Israël, y compris les politiciens US, en affirmant que toute menace pour l’existence d’Israël est une menace pour l’existence de l’Allemagne. Le membre de la Knesset Arieh Eldad avait déclaré que l’allemand avait été la dernière langue entendue par ses grands-parents avant leur assassinat et que l’ordre d’exécution avait été donné en allemand : « je ne suis donc pas prêt à l’entendre au sein de la Knesset ».

Bien que la chancelière allemande, au cours de la même visite, ait infligé insultes sur insultes aux Palestiniens, peuple et gouvernement, et ait fait de la libération du soldat israélien Gilad Shalit
l’unique thème de sa rencontre avec Mahmoud Abbas, elle n’était pas sortie indemne de cette visite.
Puisque le discours de Peres coïncidait avec la Journée internationale de commémoration des victimes de l’Holocauste, il a insisté sur la nécessité que les Allemands fassent leur devoir pour traquer les criminels nazis encore en liberté de par le monde ; car la mémoire ne concerne pas que les victimes, mais elle doit être un avertissement  face aux conséquences tragiques d’une inaction à l’égard des crimes commis et la poursuite par la justice de ces criminels n’est pas un acte de vengeance mais une « leçon  éducative pour les générations de jeunes d’aujourd’hui, pour qu’ils se souviennent et n’oublient jamais : ils doivent savoir ce qui s’est passé et être convaincus qu’il n’y d’autre option que la paix, la réconciliation  et l’amour.
Regardez l’homme qui prononce ces paroles tendres, émouvantes et affectueuses. C’est le Président  du même pays qui a commis il y a à peine un an des dizaines de massacres barbares à Gaza, en utilisant des armes de destruction massive, que même les nazis les plus sanguinaires auraient eu honte de commettre. Ce n’est pas tout, il y a plus : Shimon Peres était Premier ministre d’Israël quand la barbarie israélienne a commis le massacre de Qanaa, au Liban, en 1996, aboutissant au martyre de 106 civils, vieillards, femmes et enfants, et faisant 350 blessés, alors que ces victimes se trouvaient dans un refuge officiel  de l’ONU. Ce massacre étai prémédité, selon l’ enquête d’Amnesty International et le rapport courageux du journaliste britannique Robert Fisk.

Shimon Peres, l’homme qui a ordonné ce crime de guerre à Qanaa, est resté à l’abri de toute interpellation interne – à l’intérieur de la « démocratie israélienne » - ou externe, de la part d’organismes internationaux qui émergent parfois de leur léthargie pour demander des comptes sur les crimes de guerre. Au contraire, il a exercé de hautes charges, il a changé de parti et a versé des larmes de crocodile et le voilà aujourd’hui en train de pleurnicher sur le Bien et de demander l‘éradication du Mal. Cette mise en scène, la plus proche de la pornographie de la compassion dans sa forme la plus vulgaire, n’est pas nouvelle de la part de cet homme et de l’État qu’il préside ou de l’industrie de l’Holocauste dans son ensemble, industrie qui a été fabriquée par les institutions  officielles israéliennes ou par les organisations et groupes de pression sionistes à travers le monde.


Norman Finkelstein explique comment Israël utilise l'Holocauste à un soldat israélien qui porte sur son casque l'inscription :"Je suis une victime". Dessin de Carlos Latuff, Brésil, 2003

Et puisque c’est de l’Allemagne que nous parlons aujourd’hui, rappelons-nous la campagne d’intimidation idéologique menée par l’un de ceux qui ont été le plus engagés dans la fabrication de l’Holocauste, Daniel Jonah Goldhagen, contre Norman Finkelstein (le célèbre historien et universitaire, juif descendant d’une famille de survivants de l’Holocauste) et Ruth Bettina Birn (l’historienne et chercheuse responsable du dossier des crimes de guerre au ministère canadien de la Justice). Pour ceux qui ne le connaissent pas, Goldhagen est l’auteur d’un livre de 619 pages [en français, il ne fait que 579 pages, NdT] dont le titre est : « Les bourreaux volontaires de Hitler-Les Allemands ordinaires et l’Holocauste » et sa thèse repose uniquement sur l’affirmation catégorique que l’Allemagne dans son ensemble – pays, peuple et culture – est responsable de l’Holocauste et que ce qu’on peut dire sur l’Allemagne ne peut être dit sur aucune autre nation. La nation allemande, c’est l’Holocauste, et si elle n’avait pas existé, il n’y aurait jamais eu d’Holocauste. Le crime de Finkelstein et de Birn a été de réduire à néant d’une manière scientifique calme la thèse de Goldhagen dans une revue sérieuse publiée par l’Université de Cambridge, The Historical Journal, qui avait proposé à Goldhagen un droit de réponse mais celui-ci avait préféré répondre par l’intermédiaire d’un cabinet d’avocats !


Norman Finkelstein vu par Carlos Latuff : Le mur de "sécurité" israélien :"Pourquoi ne pas l'appeler par son véritable nom ?"


Toujours concernant l’Allemagne, qu’arriverait-il si l’Allemagne honorait ses victimes - les civils, les non-combattants, les innocents - tombées durant la Deuxième Guerre mondiale ? Et où est le problème si l’Allemagne a décidé d’édifier un centre de documentation et un musée pour enregistrer ces détails horribles et les rendre accessibles à la mémoire collective ?

Un tel projet ne doit-il pas être inscrit dans les droits nationaux de tous les peuples du monde ? Plus, ne doit-il pas faire partie intégrante des droits des peuples à leur histoire ?

Ce n’était pas l’avis des cercles sionistes internationaux, qui ont lancé une autre violente campagne contre le projet, et particulièrement contre Mme Erika Steinbach, éminente politicienne allemande et présidente de la Fédération des expulsés (Bund der Vertriebenen), qui défend les intérêts des millions de  personnes chassées de chez elles, non seulement en Allemagne mais partout dans le monde. Il n’était pas difficile de deviner la raison de l‘indignation des sionistes : la vieille histoire du monopole cosmique de la victimitude, en faisant bande à part et en marginalisant et écrasant toute autre victime en dénigrant, si possible, sa souffrance.

Nous avons lu par exemple ce qu’a écrit l’historien israélien  Gilad Margalit : « Le but des cercles conservateurs allemands est d’instaurer une journée commémorative pour célébrer la période nazie mais c’est une mémoire libérée de la notion de culpabilité véhiculée par la victime juive, et bien que la démarche ne soit pas un déni de l’Holocauste, elle tend à le mettre sur le même plan que les persécutions subies par les Allemands. »

Le même Margalit, un historien modéré, a titré de manière provocative son article : « L’augmentation de la ‘souffrance’ allemande », en mettant souffrance entre guillemets, une manière de la nier. Mais en réalité les faits historiques donnent les chiffres suivants sur les citoyens allemands expulsés de pays où ils résidaient : de 2 à 3,5 millions de Pologne, 2,3 millions de Tchécoslovaquie, environ 1 million d’URSS, 400 000 de Hongrie, 300 000 de Roumanie, et environ 1 million de diverses autres régions d’Europe orientale. Il s’agit là d’estimations basses, les associations d’expulsés parlent, elles, de 15 millions d’Allemands expulsés.

Ceux-là ne méritent-t-ils pas de mémoire, pour ne pas parler d’indemnités et de réhabilitation comme pour les Juifs ?

Margalit ne semble pas être d’accord avec cette évidence simple, car il se méfie toujours des intentions de Mme Steinbach, qui aspire, selon lui, à l’affaiblissement de la mémoire de l’Holocauste plus qu’au renforcement de la mémoire des victimes allemandes, bien que le projet de Centre de la mémoire des expulsés mette les Juifs en tête des victimes de cette pratique inhumaine. Margalit s’arrête en particulier à la position « extrémiste » de Steinbach, à laquelle il fait dire que « l’expulsion des Allemands a été programmée avant la guerre et qu’il ne faut donc pas l’analyser comme une conséquence de la lutte contre le nazisme, mais la voir comme un crime en soi. Plus, Steinbach prétend avoir des preuves tangibles de ce que 2,5 millions Allemands expulsés sont morts sous la torture, de travaux forcés ou de viol. » Comment peut-elle avoir l’audace d’avancer un chiffre représentant la moitié de celui des victimes juives de l’Holocauste ?

Un autre enjeu de mémoire tragique est le bombardement massif par les Alliés des villes, villages et infrastructures allemands, comme s’ils avaient voulu punir le peuple allemand dans son ensemble, après la chute du IIIème Reich. Cette campagne n’est pas impulsée exclusivement par la Fédération des expulsés et ceux qui la soutiennent dans les milieux conservateurs allemands, comme le prétend Margalit, mais on y retrouve aussi bien des journalistes, des gens de gauche comme le grand romancier Günter Grass, lauréat du Prix Nobel, des politiciens libéraux comme Hans-Dietrich Genscher et des écrivains comme Jörg Friedrich, l’auteur du livre d’images sur les bombardements de l’Allemagne, Brandstätten, qui estime qu’il n’y a pas de différence morale entre Hitler et Churchill.

La position de Margalit en rappelle une autre, plus connue, celle d’Elie Wiesel, écrivain, universitaire et lauréat du prix Nobel, qui préfère le titre honorifique de « doyen des victimes de l’Holocauste » et sur lequel personne ne peut rivaliser avec lui.

Né en Roumanie en 1928, il fut déporté avec d’autres Juifs à Auschwitz et il fut parmi les rares survivants. Il a vécu entre Paris et New York, travaillant comme correspondant du journal israélien Yehdiot Ahronot. Il a obtenu la nationalité US et est devenu enseignant universitaire, obtenant le Prix Nobel de la Paix en 1986. Unique détenteur du titre de « doyen des victimes de l’Holocauste », Wiesel a refusé toute comparaison entre les cadavres brûlés à Sarajevo et ceux brûlés à Auschwitz, tout comme il a refusé l’utilisation, même métaphorique, des expressions « nouvel Holocauste » ou « nouvel Auschwitz » pour décrire les atrocités serbes en Bosnie-Herzégovine. Et pour lever tout doute, il s’est rendu à Sarajevo pour supplier les journalistes d’arrêter de galvauder la terminologie sacrée !

Et comme Goldhagen l’a fait contre Finkelstein, Wiesel a abreuvé d’insultes une longue listes de Juifs ayant exprimé leurs sympathies avec les souffrances des Palestiniens sous l’occupation israélienne, après Oslo I et II, et non pas avant, comme certains pourraient le penser.

Parmi ses victimes il y a Jean Daniel, le célèbre journaliste français juif, directeur du Nouvel Observateur, qui continue à critiquer l’État hébreu, même en ces jours difficiles, et c’est là le plus grand péché que l’on puisse commettre, dans l’esprit de Wiesel.

Ainsi donc, avant de lire le Kadish, et de pleurnicher de nouveau sur l’amour et la fraternité entre les peuples, Peres s’est livré à des variations de cette culture holocaustique élaborée par Goldhagen, Margalit, Wiesel et des dizaines d’écrivains, de théoriciens et de politiciens sionistes dans leur sillage. Les victimes de l’Holocauste n’ont pas de semblables et il est interdit de trouver quoi que ce soit qui y ressemble, même si leurs enfants et petits-enfants se sont transformés en assassins et criminels de guerre ! 



Source :  إسرائيل والمانيا: ضحية مقدّسة واخرى رجيمة

Article original publié le 28/1/2010

Sur l’auteur

Tafsut Aït Baamrane est membre de Tlaxcala, le réseau international de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, le traducteur, le réviseur et la source.

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TERRE DE CANAAN: 02/02/2010

 
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