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23/03/2017
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Modernité et holocaustes du XXème siècle. La construction d’empires et l’assassinat de masse


AUTEUR:  James Petras

Traduit par  Traduit par Maria Poumier et révisé par Fausto Giudice


Introduction
Les holocaustes comportent l’extermination, sur une grande échelle, d’un grand nombre de civils non combattants durant une longue période, sponsorisée systématiquement par l’État. Il s’agit d’exterminations basées sur l’identité de classe, ethnique, raciale ou religieuse des victimes. La violence est le précédent de tous les holocaustes du XXème et du XXIème siècles, une violence exercée par l’État ou la société civile contre les populations victimes.
Avant les holocaustes, certains secteurs importants de la société étatique et civile expriment généralement leur opposition à la violence contre ces victimes. Cependant, une fois que les auteurs des holocaustes parviennent à s’emparer du pouvoir d’État, ils sont capables de neutraliser, de faire taire, de réprimer et de s’attirer ceux dont ils étaient auparavant les opposants.
Plusieurs théoriciens ont tenté d’expliquer l’holocauste (ou les holocaustes) en se centrant exclusivement sur un cas particulier, l’extermination de vastes secteurs des communautés juives par l’Allemagne nazie en Europe centrale, occidentale et orientale.
D’un point de vue méthodologique, si l’on se centre sur le cas particulier des juifs en Europe, on n’obtient pas un modèle fonctionnel, puisque cela ne permet pas d’expliquer les holocaustes antérieurs, contemporains ou postérieurs perpétrés contre d’autres victimes en Europe, en Amérique ou en Asie.

Ce sont surtout, mais pas exclusivement, les universitaires juifs qui parlent de la « singularité » des victimes juives des nazis. Ce faisant, ils se moquent des données historiques et justifient des compensations monétaires considérables [2] et l’exercice de l’expansion coloniale en Palestine et en d’autres lieux du Moyen-Orient.   Et ils le font en appliquant les mêmes techniques que les oppresseurs nazis : culpabilisation collective, législation basée sur la race, torture massive légalisée et nettoyage ethnique.

 

Stefan Penev, Bulgarie, mars 2006

 

Critique de la « singularité » de l’Holocauste juif
Les holocaustes modernes n’ont certes pas commencé aux XXème et XIXème siècle avec les pratiques génocidaires anglaises, nord-américaines et belges qui ont eu lieu en Inde et à l’ouest des États-Unis, ni au moment où le Congo a fait état de ses racines prémodernes [3]. Et il est vrai qu’il y a de grandes différences entre les divers holocaustes du XXème et du XXIème siècles, mais ils ont en commun une force conductrice sous-jacente : la construction impérialiste, ou la riposte face à ceux qui défient l’empire.
Les déclarations de « singularité » de l’holocauste judéo-nazi (HJN) se basent sur quelques arguments fragiles qui peuvent être démontés de façon rapide et simple. 
Ceux qui ne parlent que du HJN basent leurs arguments sur la quantité de victimes : 6 millions de juifs [4]. C’est exactement dans le même temps que les nazis et leurs alliés ont exterminé 20 millions de civils soviétiques, en majorité russes [5]. De la même façon, les Japonais ont exterminé 10 millions de Chinois, disparus entre 1937 et 1942 [6]. Pendant l’occupation et le bombardement massif des USA en Indochine et en Corée, [8] ce sont respectivement 3 à 4 millions de civils qui ont péri. Il n’y a donc pas lieu d’argumenter que l’Holocauste juif est supérieur quant au nombre de victimes et donc « singulier ».
La seconde justification de la singularité du HJN est le rôle de l’État dans le processus d’extermination systématique de victimes juives. Comme dans le cas précédent, cet argument manque de validation historique. Durant la période de décadence de l’empire ottoman, le gouvernement des Jeunes Turcs a entrepris une politique d’extermination massive qui a déclenché le génocide du peuple arménien entre 1915 et 1917, qui a fait plus d’un million et demi de victimes [9].
De la même façon, sous prétexte de politique de ”contre-insurrection”, usaméricaine pendant les bombardements massifs (Vietnam, Laos et Cambodge) plus de 4 millions de civils ont été exterminés. Les politiques de la terre brûlée  commanditées par USA en Amérique centrale dans la décennie de 1980, provoquèrent l’assassinat systématique de plus de 200 000 Indiens mayas, et la destruction de plus de 250 communautés rurales [10].
Il en est de même pour l’embargo américain contre l’Irak entre 1991 et 2003, qui avait été planifié scientifiquement, tout comme l’invasion et l’occupation (de mars 2003 à aujourd’hui) ont fait plus de 500 000 morts d’enfants entre 1991 et 2000, et plus de 200 000 morts civils depuis l’invasion [11].
D’autres défenseurs de la singularité du HJN invoquent l’idéologie raciale et exterminationniste, en oubliant la base profondément raciale des politiques génocidaires du Japon contre la Chine, les régimes fantoches d’Amérique centrale et leurs campagnes aussi racistes que virulentes contre les Mayas, pour ne citer que quelques exemples parlants.
Certains historiens juifs comme Goldhagen s’approprient les méthodes historiographiques nazies pour affirmer la thèse de la « singularité » sur la base de la culpabilité de l’ensemble du peuple allemand et de son histoire [12]. Cette propagande, brandie par un professeur de Harvard, omet le fait que les nazis n’avaient obtenu que 37,3 % des votes en juillet 1932, et perdirent presque un tiers de leur électorat en novembre de la même année, juste avant de prendre effectivement le pouvoir [13].
Goldhagen passe sous silence le fait qu’un tiers des Allemands (surtout les ouvriers) votèrent pour les candidats socialistes-communistes, qui s’opposaient fermement aux nazis et soutenaient les droits des juifs [14].
En termes historiques, l’argument est encore plus fragile. Avant les années 1920, les mouvements qui se montraient ouvertement antisémites, les meneurs de l’opinion et les politiques, étaient exclus de la vie politique allemande. En outre, il est évident que l’argument ignore le « niveau culturel élevé » des Allemands, basé sur la tolérance, que partageaient de nombreux juifs et qui fut donna lieu dans une grande mesure à ce dont nous avons hérité de l’Allemagne en matière de musique, de philosophie, de sciences et de lettres.
Enfin, la notion de faute collective de toute la société civile refuse de reconnaître que la première rafle politique, et la plus large, affecta des dizaines de milliers d’Allemands, en majorité communistes, syndicalistes et militants antifascistes, tous sujets à l’extermination dans les premiers camps de concentration, y compris Buchenwald et Baden-Baden.
L’argument postérieur aux faits se base sur le manque de résistance franche de la part des Allemands une fois que le régime terroriste eut consolidé son pouvoir. Cet argument n’a que peu de rapport avec l’ « acquiescence » allemande en faveur de l’antisémitisme, et se rapproche plus de l’efficacité de la répression d’État.
Mais, même dans le cas où presque 50% de la société civile allemande aurait consenti au génocide d’État et y aurait même contribué, cela ne serait pas un cas isolé. De fait, l’extermination d’un nombre de Slaves trois fois plus grand fut soutenu dans la même proportion (les “scientifiques” nazis chargés de l’hygiène raciale considéraient que les Slaves étaient semblables aux bêtes, des infrahumains destinés à travailler jusqu’à la mort).
Des secteurs importants tant de la société civile turque que de la société kurde ont pris part à l’assassinat et au pillage des Arméniens. Dans le cas des USA, la plus grande partie de la société a réélu le président Reagan après qu’il eut déclaré publiquement son soutien au dictateur guatémaltèque Rios Montt, qui avait exterminé le peuple maya. Une majorité écrasante de la société “civile” israélienne finance et sert la colonisation militaire et la dépossession de 4 millions de Palestiniens dans l’holocauste palestino-israélien [15]. La société civile japonaise dans son ensemble a soutenu le massacre de Nankin et ses séquelles.
Il est impossible d’argumenter que le seul lien entre les nazis et la société civile ait été l’extermination des juifs, surtout si nous tenons compte du point de vue qui se cache derrière les yeux volontairement aveugles d’une historiographie prédisposée.
C’est si évident qu’on se trouve obligé de faire une incursion dans la « sociologie de la connaissance » en ce qui concerne la singularité de l’holocauste juif : en quoi elle est un outil pour l’augmentation actuelle du pouvoir israélien, aux niveaux politiques et économiques. L’usage et l’abus de l’histoire, concrètement dans le cas de la singularité du NJH, débouche sur une accumulation de facteurs permettant l’holocauste palestinien.

La manipulation de la question des victimes de l’holocauste a contribué de façon disproportionnée à l’influence que les groupes de pression proisraéliens exercent pour assurer que les USA comme l’Europe financent le nettoyage ethnique du peuple palestinien.

Les explications ethno-raciales des holocaustes, y compris celle qui se base sur la « faute collective », peut être remplacée rapidement par celle de “châtiment collectif” des familles, des communautés et des villages, sans le moindre rapport avec l’allégation d’offenses à des victimes uniques devenues pouvoir régional. Un exemple de ceci peut être trouvé dans la mentalité de nombreux experts du terrorisme, israéliens et juifs, qui se vantent de tout savoir sur la « mentalité arabe ».

Abolfazle, Iran, avril 2006


Critique des explications psycho-culturelles
Ces explications de l’holocauste basées sur le « comportement massif irrationnel » ou d’une façon plus générale, sur la « psychologie de masse » passent sous silence le point central de la manipulation des élites, ancrées dans l’État, dans l’économie et dans la société civile. Dans aucun des holocaustes du XXème et du XXIème siècles, les masses ne se sont trouvées en situation de démarrer, d’organiser ni de diriger les holocaustes.
Cependant, il est vrai que ce sont quelques secteurs des classes inférieures qui ont mis en oeuvre les politiques en question, et tiré profit directement des camps de concentration. En premier lieu, les holocaustes sont des activités d’État qui profitent de toute attitude contradictoire de la population (le préjugé contre le groupe qui en est l’objet) et qui l’instrumentalisent pour créer une cohésion avec l’élite expansionniste, ou avec des politiques impérialistes.
Les classes dirigeantes qui ont soutenu les holocaustes sponsorisés par l’État ne l’ont pas fait par haine de classe ou en raison d’une haine ethnique irrationnelle, mais simplement parce que l’holocauste est une façon de légitimer l’idée de maîtrise inconditionnelle de l’État, de même que c’est la base de l’exploitation économique sur les marchés intérieur et extérieur. De fait, les facteurs psychologiques et culturels des holocaustes  reposent sur les grands intérêts économiques et géopolitiques impérialistes de l’État. Il n’y a aucun attribut culturel ou psychologique « singulier » bien ancré dans les sociétés qui fomentent l’holocauste. Il y a beaucoup de cultures parallèles en concurrence, et une multitude de psychologies différentes. Sous l’impératif de l’expansion de l’État impérial, qui jouit du soutien des institutions religieuses, des partis politiques et des moyens de communication influencés par l’État, ce sont surtout (mais pas seulement) les masses manipulées qui ont un rôle actif dans le processus d’assassinat massif.
Défendre les explications culturelles et psychologiques des holocaustes est un procédé utilisé pour détourner la population de l’examen du rôle de la politique impérialiste et de l’État. Se centrer exclusivement sur l’idéologie, c’est une façon de négliger le cadre social dont se nourrissent, sont financées et soutenues les fonctions de l’idéologie génocidaire. Rejeter les bases politiques et économiques fondamentales, les impératifs de la conquête impérialiste et la nécessité de cohésion interne, de même que les holocaustes en gestation, empêche de réaliser les processus en jeu.
D’un autre côté, les structures impérialistes permanentes favorisent la récurrence des holocaustes, comme on a pu le constater durant les quatre principaux holocaustes des XXème et XXIème siècles, dans lesquels entrait en jeu l’impérialisme usaméricain: l’exécution de 4 millions de Coréens (1950-1953), de 4 millions d’Indochinois (1960-1975), de 300 000 Mayas au Guatemala (1980-1983), et des centaines de milliers d’Iraquiens (1991-2002 et de 2003 à ce jour).
Dans leur combat pour la conquête impériale, les élites holocaustiques suscitent des collaborateurs dans certaines classes sociales, qui en bénéficient directement. Les grands propriétaires et les paysans turcs et kurdes se sont emparés de la propriété arménienne. Les professeurs allemands ont pris possession des chaires et des laboratoires de leurs collègues juifs. Les élites des entreprises japonaises se sont emparées des compagnies minières de Mandchourie.
Les militaires usaméricains ont pillé les antiquités inestimables et les richesses de l’Asie. Le pillage et le dépouillement de victimes à grande échelle produisent des rapports verticaux entre l’élite de l’Empire et les secteurs moins représentatifs de celui-ci, créant de la sorte, momentanément, une réalité qui permet au peuple de s’investir dans le génocide collectif.
Ceux qui s’occupent de recruter des collaborateurs parmi les victimes sont les organisateurs d’holocaustes. Les Allemands constituèrent la « police juive » (les kapos) » et les « conseils » adéquats pour préparer l’HJN, et les soldats ukrainiens et russes blancs préparèrent le terrain pour l’holocauste russe.   Le Japon constitua des régimes fantoches tout en en mettant fin à l’existence de dizaines de millions de Chinois. Pour leurs chefs usaméricains, les régimes fantoches de Sygman Rhee en Corée et de Diem au Vietnam servaient de façade politique tandis que leurs pays étaient dévastés par les bombardiers B52  avec des millions de tonnes d’explosifs, de napalm et de poisons comme l’Agent orange, qui mirent fin à l’existence de millions de personnes.
Dans certains cas, les holocaustes sont des opérations conjointes des élites et des classes supérieures qui se sentent menacées par les victimes. Ainsi par exemple au Guatemala, les spécialistes en assassinats massifs des USA et d’Israel se sont joints aux élites guatémaltèques (les descendants d’Européens blancs) et ont entrepris des massacres  qui ont anéanti la population indienne; ils ont pris leurs terres, se les sont partagées, et tour cela fait partie du processus d’holocauste.

En fait, les holocaustes sont structurés, en des strates multiples, et requièrent un grand nombre de collaborateurs et de bénéficiaires dans les couches inférieures. Plutôt que des évènements qui englobent toute la société, il s’agit de processus verticaux, dans lesquels l’État a un rôle dominant pour assurer la cohésion interne nécessaire pour l’expansion externe.

 

 

Igor Savenkov, Russie, mars 2006

 

Explications alternatives du phénomène holocaustique
Expliquer les holocaustes à partir des notions de “faute collective culturelle” ou en termes de phénomène psychosocial est au bout du compte creux, ou au mieux, partiel, dérivé. La plus grande carence de ces explications est le manque de compréhension de la dynamique structurelle de l’impérialisme.

Une relation intime et profonde avec l’impérialisme, voilà le trait commun à tous les holocaustes du XXème et du XXIème siècle, qu’il s’agisse d’une conquête externe ou de « cohésion interne » orientée vers la construction impérialiste. Même si tous les holocaustes ne sont pas fomentés par l’impérialisme (certains sont le résultat d’accumulations de capital « interne », telle la collectivisation forcée de Staline entre 1929 et 1934) depuis le XIXème siècle jusqu’à aujourd’hui tous les impérialismes ont débouché sur des holocaustes.
  .
Holocauste, cohésion et impérialisme
Le HJN est un exemple frappant d’élite dirigeante qui prend pour victime une minorité afin de créer une cohésion de classe, en détournant les masses des conflits internes entre travail et capital et des coûts réels ou potentiels des politiques impérialistes.
Au lieu d’approfondir la critique de l’exploitation capitaliste, l’élite dirigeante orientait le mécontentement des travailleurs et des classes moyennes vers les banquiers et les capitalistes juifs. Cette propagande était particulièrement efficace dans des branches comme la médicine ou les petits commerçants, où la concurrence était forte entre juifs et non-juifs, pour les postes et pour les profits du marché.
Le passage de l’exclusion intensifiée et de la discrimination ethnique à la pratique du génocide a coïncidé avec l’expansion militaire, économique et politique massive, et avec la conquête qui a eu lieu à la fin des années 1930 et au début des années 1940. A mesure que les coûts de la construction impérialiste augmentaient, la nécessité de distraire la population avec des assassinats massifs augmentait d’autant. De façon parallèle au HJN, la conquête impériale de grandes zones d’Europe occidentale et de la Russie produisait un holocauste encore plus vaste, l’assassinat de 30 millions de Slaves et la mise en esclavage de bien d’autres millions qui furent intégrés à la machine de guerre impérialiste-capitaliste.
L’holocauste a accompagné les conquêtes impériales japonaises et le régime colonial de la Chine depuis la fin des années 1930 jusqu’en 1945. L’assassinat systématique de millions de paysans, de boutiquiers, d’ouvriers et de professeurs chinois (c’est-à-dire de toutes les classes sauf les élites collaboratrices) fut une forme extrême de dépouillement colonial de leur propriété et de leur vie, qui a servi de moteur à la construction impérialiste, et de subvention à la loyauté des masses japonaises dans le pays même [16].
Les holocaustes ont eu lieu comme résultat des défis révolutionnaires massifs adressés à des dirigeants impopulaires de régimes fantoches, qui minaient les prétentions à l’invincible domination impériale. L’intervention militaire des USA et l’occupation de la Corée et de l’Indochine en soutien aux régimes en échec ont débouché sur l’assassinat de 8 millions de victimes civiles et à la destruction totale de grands secteurs de l’économie, au moyen du bombardement massif génocidaire et de la guerre chimique, qui firent des zones industrialisées des champs de ruines, comme pour les terres cultivées, et installèrent des troubles génétiques à long terme chez les générations suivantes. Pourtant, malgré la taille et l’ambition des camps de concentration, on ne put vaincre les armées populaires de libération nationale.
La cohésion interne s’accompagna de purges politiques parmi les dissidents usaméricains dans la société civile et les emplois publics, surtout pendant l’holocauste US-coréen. Mais les coûts humains élevés, en matière de perte de soldats impériaux usaméricains, et les dépenses effrénées (l’holocauste a également un coût élevé) forcèrent les dirigeants impérialistes à signer un armistice [17].

Plus les mouvements de libération nationale sont forts, efficaces et populaires, plus ils menacent les régimes fantoches, plus il est probable que  les pouvoirs impérialistes qui les combattent recourront systématiquement aux assassinats massifs et à la guerre totale. Plus les législateurs élaborent des visions stratégiques intégrées, dans lesquelles ils considèrent l’empire comme dépendant de la sécurité de chaque dirigeant fantoche dans chaque nation, plus il est probable que s’appliquera la stratégie de la guerre totale, qui efface les frontières entre civils et combattants, économies de subsistance et industries de guerre [18].
Les empires se construisent autour de réseaux qui vont des chaînes de ravitaillement, de matières premières et d’exploitation dans le travail, aux percées militaires et aux dirigeants fantoches. Ils comptent sur le soutien des armées impériales et de leurs défenseurs nationaux, comme l’indique le complexe de supériorité de la « nation dominante » sur ses sujets coloniaux. Les holocaustes impériaux sont la conséquence des menaces qui pèsent sur les « réseaux globaux », mais ne sont pas nécessairement liés aux profits économiques immédiats attendus d’un projet bien circonscrit. C’est pourquoi les holocaustes ne peuvent pas s’expliquer simplement en termes de coûts et profits, de pertes et de gains économiques. Par exemple, tous les pouvoirs impériaux entreprennent ce qu’ils décrivent comme des assassinats massifs exemplaires de civils, pour provoquer la reddition, la soumission, la dépossession et l’obéissance face au régime impérial.
L’attaque militaire massive perpétrée par les USA en Irak fut qualifiée très justement de « commotion écrasante ». En Russie les nazis élaboraient des politiques de la terre brûlée. Le dirigeant clientéliste Rios Montt, sous la protection des USA, a rayé de la carte des centaines de villages mayas. Les assassinats exemplaires de Palestiniens ont fait que des millions de personnes ont fui des terres qui ont ensuite été occupées et exploitées [19].
Quand les pouvoirs impériaux s’engagent dans l’horreur de l’holocauste, ils justifient leurs crimes au nom d’une « cause sacrée » qui repose su « la mission historique la plus haute ». On peut supposer que, à défaut d’une telle cause, le dégoût qu’inspirent leurs actes pourrait susciter le doute, dans les armées impériales elles-mêmes. Le HJN a été compris comme une façon de libérer le peuple allemand des tentacules de la « conspiration juive » ; et l’holocauste russe, assorti de conquête, était vu comme le moyen de « créer un espace vital pour l’esprit libre des Allemands ». L’holocauste usaméricain en Asie a été présenté comme la « libération du joug totalitaire ». l’holocauste palestino-israélien continue à être décrit en termes de « retour du peuple juif à sa terre promise ». Tous les holocaustes impériaux sont décrits et justifiés au nom d’une fausse « libération nationale » dans laquelle les dirigeants impériaux assument le guidage d’un « peuple élu », soit par Dieu, soit par l’histoire, soit par la génétique.
La désintégration des empires provoque des holocaustes ; Ce sont des instruments de « reconstruction nationale » destinés à amener « un sang neuf » à en finir avec les dirigeants en décadence et les minorités « privilégiées ».

Le génocide turco-arménien (1915-1917) perpétré par les Jeunes Turcs est un exemple de « revitalisation nationale » d’un empire en décadence, menée à bien au moyen de l’holocauste contre des « séparatistes » supposés. De même, on peut dire que le HJN fut en partie le résultat de la défaite et du démembrement de l’empire allemand, et de la tentative des nazis d’en reporter la faute sur les trahisons (“juives”) internes. En résumé, l’impérialisme se base sur le consensus interne et la cohésion sociale pour mobiliser une nation entière pour les guerres de conquête, particulièrement là où les failles en termes de classe sont les plus graves. Une guerre ou un holocauste contre les minorités ethniques internes sert à détourner le mécontentement de classe envers les guerres ethniques et impérialistes.
Les holocaustes reposent toujours sur une idéologie de “régénération morale” et l’extermination massive sert à intensifier l’idée de “peuple moral” qui punit le peuple “dégénéré” ou inférieur. Les mythes reposant sur des affirmations exclusives qui se basent sur des « religions populaires » ou des « impératifs historiques » sont instrumentalisés pour servir à la construction d’un empire moderne.

  

Amorim, Brésil, juillet 2006

Pourquoi l’impérialisme débouche sur des holocaustes
Par nature, l’impérialisme comporte le dépouillement et la rafle des ressources, de la main-d’œuvre et du territoire, outre la domination politique et économique [20]. La construction de l’empire exige les assassinats en masse et la « diplomatie » garantissant l’acquiescement de l’élite puis de l’opinion internationale. Les holocaustes internes peuvent se comprendre comme une sorte d’  « accumulation primitive de capital » qui permet de confisquer les ressources d’une minorité, et ensuite le transfert de celles-ci vers les élites qui dirigent les conquêtes impériales. S’agissant des holocaustes impériaux transnationaux, le vol de biens, de territoires, le pillage des ressources agricoles, minières et industrielles conduit à l’appauvrissement général, tandis que les réfugiés grossissent les excédents de force de travail, et que des ennemis potentiels apparaissent. La décision de mise en œuvre d’un holocauste a pour objet de réduire l’excès de population provoqué par les réquisitions et le pillage, au moyen de l’élimination physique des gens qui peuvent constituer les recrues de la guérilla des déracinés.
Dans ce contexte l’impérialisme doit faire face à une contradiction. D’une part, il entreprend un holocauste pour déposséder des millions de gens ; de l’autre, il a besoin d’exploiter les travailleurs et de fournir des sepoys (soldats indigènes de l’Armée britannique des Indes, qui se révoltèrent en 1857 ; équivalent anglais des harkis, NDT), qui servent à maintenir en activité les armées d’occupation impériale. La solution consiste à exploiter les peuples conquis comme s’il s’agissait d’esclaves, avec une main d’œuvre à bon marché, ou à éliminer l’excédent de population « non travailleuse ». Dans la plupart des cas, l’ « holocauste » est un processus parallèle à l’extermination massive et aux travaux forcés. Dans les cas où un holocauste a fini par éliminer la main d’œuvre locale, ou si la résistance des masses est apparue, bien souvent le pouvoir impérial-colonial recourt à l’importation de main d’œuvre, soit par force, soit en provenance d’autres régions conquises avec des bas salaires.

Les holocaustes comme objet d’étude de la modernisation et de la construction impérialiste
Depuis le premier holocauste du XXème siècle (le génocide arménien en Turquie) les assassinats massifs ont été considérés comme faisant partie intégrante du processus de modernisation et d’unification d’une nation, processus basé sur la violence d’État. Au cours du « nettoyage ethnique » consécutif, concernant toutes les minorités de l’ancien empire ottoman, une logique républicaine laïque a été mise en œuvre, dans laquelle les militaires assumaient le rôle de défenseurs de l’ethos « moderniste » face aux « ennemis » imaginaires, les minorités. [21]
La fondation mythique servant de justification à l’État d’Israel a servi à installer l’idée que la Palestine était une terre sans peuple, tandis que les juifs seraient un peuple sans terre ; le mythe s’est transformé en prophétie d’auto-réalisation, tout à fait utile, puisque les juifs israéliens étaient justement en train d’expulser de force des millions d’Arabes palestiniens des terres qu’ils occupaient [22].
On continue à justifier l’holocauste palestino-israélien par l’existence d’un État juif démocratique, quoique exclusif, maintenant des liens exceptionnels avec un réseau mondial d’élites modernes, qui se caractérisent par leur richesse et leurs succès financiers [23]. L’interaction du comportement holocaustique avec une modernité reposant sur des réseaux globaux très denses paraît remarquable à toutes les élites impériales qui cherchent à reconstruire les empires du Proche Orient, surtout parmi les civils militaristes des USA.
L’HJN a donc été une manifestation supplémentaire de la modernité industrielle et dynamique, qui a été mise à profit pour mener à bien la conquête impériale : la technologie supérieure allemande et les grandes avancées scientifiques se sont basées sur la cohésion interne encouragée par l’antisémitisme sur plan interne et l’antislavisme sur le plan externe. Le résultat fut un double holocauste : campagnes d’extermination des juifs d’une part, et des russo-slaves de l’autre. Et la destruction historique et irréversible de la gauche et de ses organisations de masse a constitué une condition préalable essentielle pour toute la dynamique expansionniste nazie.
Les impérialismes « tardifs » comme l’Allemagne, le Japon ou les USA, ont manifesté la même tendance à entreprendre des guerres génocidaires et des campagnes d’extermination telles qu’on peut les qualifier d’holocaustes. A l’exception du Japon, où on a affaire à une société homogène du point de vue ethnique, les États où l’impérialisme a été tardif ont entrepris des campagnes d’extermination génocidaire à grande échelle contre des minorités internes diverses : indienne et afroaméricaine aux USA, juive  en Allemagne. C’est ainsi que s’est forgée une cohésion nationale, et le complexe de supériorité raciale indispensable pour mener à bien les conquêtes impérialistes et les holocaustes : l’Allemagne contre les peuples slaves, les USA contre l’Asie et contre les Indiens de l’Amérique centrale.
L’holocauste japonais en Chine a atteint son sommet avec l’infâme « viol de Nankin », où plus de 300 000 Chinois ont été violés et assassinés brutalement en quelques jours, au cours de l’année 1938. Ceci a été précédé et immédiatement prolongé par l’extermination systématique, dirigée par l’État, de plus de 7 millions de civils chinois de tout âge et de toute classe sociale. Dans l’holocauste sino-japonais le nombre de victimes a été encore plus élevé que dans le cas de l’holocauste judéo-nazi ; cependant on constate l’inexistence de monuments, fondations, compensations millionnaires et autres branches de la commémoration, dans le cas de l’holocauste sino-japonais ; ceci s’explique par l’absence d’un groupe de pression fort en faveur de cet holocauste-là en Occident, et par le fait que l’Occident et le Japon se soient ligués ensuite contre la République Populaire de Chine. Naturellement, les affirmations autopersuasives des publicitaires juifs sur la singularité de l’HJN ont contribué à l’expansion de l’amnésie collective.
L’ascension des USA jusqu’à devenir la puissance impérialiste dominante est liée aux holocaustes tricontinentaux, c’est à dire multiples, en Corée (1950-1953), en Indochine (1961-1975) pour l’Asie, dans l’Afrique australe par procuration (Angola, Mozambique, Congo-Zaïre entre 1961 et les années 1990), en Amérique centrale (1979-1990) et au Proche-Orient (Irak 1991-2006) [24].
Pour des raisons de méthodologie, nous avons exclu de ce panorama l’extermination d’État que supposaient les bombardements nucléaires sur Hiroshima et Nagasaki, et la campagne d’extermination par procuration en Indonésie, durant l’année 1966, qui provoqua la mort de plus d’un million de gens censés être des syndicalistes, parfaitement désarmés, des membres du parti communiste, des sympathisants et de leurs proches. Le recensement des victimes de l’impérialisme tardif des USA est comparable à celui de ses prédécesseurs japonais et allemand : quatre millions en Indochine, quatre millions en Corée, encore plus dans l’Afrique australe, plus de 300 000 en Amérique centrale (200 000 mayas au Guatemala, 75 000 au Salvador, 50 000 au Nicaragua, 10 000 au Honduras et 10 000 au Panama, ces derniers dans le cadre d’une invasion militaire directe et en Irak, plus de 700 000 à ce jour. Les stratégies employées par l’impérialisme usaméricain mènent directement aux camps de concentration holocaustiques, parce qu’il n’y a aucune distinction entre victimes civiles et militaires.
La multiplication des holocaustes en ce contexte d’impérialisme tardif s’explique en partie parce qu’il y a justement un vif rejet du retour à la domination coloniale-impériale. En fait, les nations issues de mouvements anticoloniaux massifs qui avaient pris des distances nettes par rapport à l’impérialisme européen et japonais sont mieux préparées pour résister aux nouvelles menées usaméricaines, au plan social, au plan politique et au plan militaire. Idéologie et culture anti-impérialiste et nationaliste sont bien enracinées désormais dans les nations post-coloniales, depuis les années 1950, et ces nations diffèrent complètement des sociétés féodales-marchandes sur lesquelles s’était exercé le pouvoir impérial plus tôt. La dépossession et la désarticulation des sociétés où la mobilisation nationaliste ou socialiste est très élevée requièrent des moyens supplémentaires. Il ne suffit plus d’assassiner ou d’envoyer en exil quelques milliers de dirigeants. Ce sont des populations entières qui peuvent être attaquées à titre « d’exemple », ou comme le disent les mongers (« commerçants en problèmes ») israéliens à propos des Palestiniens après l’élection démocratique du gouvernement du Hamas : « c’est à eux d’assumer les coûts », c’est à dire d’encaisser les assauts militaires et les assassinats quotidiens de civils, le blocus systématique sur la nourriture et les médicaments, ce qui débouche sur un état de malnutrition généralisée [25].
Les avancées technologiques dans la machinerie de l’extermination massive ne déterminent pas la fréquence des holocaustes, dont ils accélèrent, certes, la mise en route. Les holocaustes manuels, qui requièrent beaucoup d’efforts, comme celui de Nankin, peuvent être aussi mortels que des chambres à gaz hautement technologiques, requérant des investissements élevés, ou le bombardement massif de villes en Corée, en Indochine et en irak. Mais la haute technologie accélère le processus d’extermination et diminue le risque de « ratés » humains (tels que la pitié, la mauvaise conscience) qui peuvent entraver l’exécution du projet. Les holocaustes sont une source de motivations pour l’expérimentation, l’évaluation et l’application de nouvelles méthodes d’extermination en temps et en situation réels. Ainsi  par exemple, les USA ont testé des armes nucléaires sur des champs de bataille avec de l’uranium appauvri dans les deux guerres du Golfe et dans les Balkans
.

Alessandro Gatto, Italie, mai 2006

L’holocauste commis par Israël a toutes les caractéristiques décisives des holocaustes ci-dessus : usage du terrorisme d’État à grande échelle et à long terme ; dépouillement de plus de 4 millions de Palestiniens ; réclusion forcée de plus de 3 millions de Palestiniens dans des ghettos ; ségrégation raciale et ethnique, séparation à tous les niveaux : justice, propriété, transport, mobilité géographique ; droits basés sur des « liens de sang » (filiation par la mère) ; torture légalisée ou quasi-légalisée, usage systématique du châtiment collectif ; une société hautement militarisée tendant à entreprendre des attaques militaires dans les communautés voisines de Palestine et d’autres États arabes ; assassinats unilatéraux extraterritoriaux et extrajudiciaires ; rejet chronique et systématique du droit international ; idéologie de guerre permanente et paranoïa internationale (ils voient de l’ « antisémitisme » partout) , idéologie de la supériorité ethnique « le peuple élu ») [26]. On a là tous les paramètres des holocaustes passés et présents, y compris les camps de concentration pour les milliers de « militants » présumés, la destruction des fondements économiques de la vie quotidienne, les évictions massives des logements, le nettoyage ethnique systématique.
Pour l’Irak et le HEI (holocauste usaméricano-irakien) depuis 16 ans (1990-2006) c’est un exemple on ne peut plus clair d’extermination planifiée par l’État, avec tortures, destruction physique, le tout visant à dé-moderniser la société civile en plein développement, et à en faire une série d’entités basées sur la guerre des clans, la guerre tribale, cléricale ou ethnique, privée d’autorité nationale ou d’économie viable.
L’ampleur des faits confirme qu’il s’agit absolument d’un holocauste : 500 000 enfants morts comme résultat d’un blocus économique assassin sous Clinton (1992-2000), 250 000 morts entre 2003 et 2006 [27]. Cet holocauste a été approuvé ouvertement par son  principal architecte, Madeleine Albright, qui a déclaré que toutes ces morts d’enfants « en valaient la peine ». Le bombardement aveugle sur des cibles civiles au cours des deux guerres du Golfe, mais surtout de la seconde, a abouti à la destruction de toute l’infrastructure. A terme, l’usage systématique et généralisé de projectiles à l’uranium appauvri aura des conséquences mortelles sur des milliers de personnes. On a tous les documents prouvant l’usage systématique de la torture et de l’assassinat en masse de civils. Tout cela est considéré comme justifié dans l’entourage de Bush et par la majorité au Congrès et au Sénat[28].
Rien d’essentiel ne distingue, finalement, la campagne d’extermination usaméricaine des holocaustes antérieurs, si ce n’est que le monde entier y assiste en direct, comme à un spectacle pour des millions de spectateurs. La répugnance globale devant chaque révélation particulière est aussi générale que « l’acceptation passive » de cette réalité. L’holocauste devient donc une activité de routine, se résumant à des comptages journaliers de victimes, produisant l’immunisation de la communauté mondiale devant l’horreur d’un holocauste en direct.

Jihad Awrtani, Jordanie, juin 2006

Des héritages troubles
A l’exception du HJN et probablement du HCJ (holocauste sino-japonais), les auteurs ont échappé à des poursuites judiciaires internationales. Un traitement différencié dans le cadre de l’impunité générale correspond à des avancées militaires et politiques : les empires nazi et japonais ont été battus ; en dehors du petit groupe des dirigeants nazis, presque tous les cadres nazis ont été blanchis par la suite, et une grande partie d’entre eux a retrouvé la réussite professionnelle dans le monde de l’économie et de la politique, certains étant recrutés par les gouvernements usaméricain et allemand pour occuper des postes stratégiques ; ceci s’est fait principalement à la faveur de la guerre froide ; à cette occasion, les auteurs de l’holocauste japonais ont joué un rôle décisif en soutenant les holocaustes coréen et indochinois, et en mettant à la disposition des USA des bases militaires, des ressources et un soutien logistique.
Plusieurs tribunaux non officiels ont examiné ces faits, avec un grand écho médiatique, en particulier le Tribunal Bertrand Russel pour l’holocauste indochinois. Mais leur rôle a été purement symbolique, dans la mesure où ils manquaient des mécanismes permettant de faire appliquer leurs verdicts. Et les auteurs n’ont pas manifesté la moindre reconnaissance du moindre remords ou repentir, même après le changement des équipes au pouvoir. En d’autres termes, il y a un consensus systématique pour justifier ces holocaustes ; aussi peut-on dire que la notion de « norme juridique » est à ce jour désastreuse.
De fait, l’ONU en est complice : impliquée activement dans l’holocauste usaméricain en Corée, incapable d’intervenir dans l’holocauste palestino-israélien, et offrant un soutien institutionnel aux USA en Irak. Au niveau national, le système judiciaire international a des résultats aussi piteux : au Japon, le régime Koizumi continue à rendre hommage aux criminels de guerre du passé (les principales autorités se rendent tous les ans au tombeau de Yoshikuni), les manuels scolaires japonais offrent une version « blanchie » des crimes de guerre. La nostalgie de l’holocauste continue à empoisonner les relations bilatérales avec la Chine, mais seulement au niveau symbolique-diplomatique, et les relations économiques entre la Chine et le Japon n’en sont nullement affectées.
De façon comparable, en dehors de la France, aucun pays occidental n’a condamné officiellement le massacre turco-arménien ou le refus de la Turquie de reconnaître sa responsabilité. Malgré le fait que bien des Israéliens aient été victimes de l’holocauste nazi, Israël refuse de reconnaître le génocide turco-arménien, et interdit aux Arméniens d’intervenir dans aucune des commémorations holocaustiques. C’est particulièrement irritant, si l’on se souvient qu’Israël a accueilli des milliers de survivants de ce même génocide arménien. En fait, Israël a un pacte militaire avec ceux qui nient le génocide arménien. Ceci est valable aussi pour expliquer le soutien des USA aux Turcs qui nient l’holocauste, malgré la forte pression exercée par la communauté arméno-usaméricaine, soutenue par le Congrès : l’exécutif bloque toute condamnation officielle du génocide.
Pour les holocaustes usaméricano-asiatiques, Washington impose toujours un blocus économique brutal, en Corée du nord et en Indochine, ce qui a conduit à l’”autarcie forcée” ces pays; au Cambodge c’est la même situation qui a poussé le régime des Khmers rouges à déclencher l’exode massif depuis les centres urbains, ce qui constitue un cas d’holocauste conjoint entre USA et Khmers rouges.
Avec la conversion des élites indochinoises au capitalisme, dans le cadre de l’impunité dont bénéficièrent les crimes de guerre commis par les USA, la réconciliation des USA et du Vietnam, sans rapport avec la justice, est devenue la norme pour la suite. On peut constater que les politiques de libéralisation ont débouché sur une nouvelle exploitation impériale de main d’œuvre à bon marché, obtenue par les « lois »  du marché et non plus par les invasions militaires.
Pour ce qui est de l’holocauste en Amérique centrale, il n’y a pas eu la moindre intention d’entreprendre des poursuites internationales. L’ancien président Bill Clinton a seulement présenté des excuses pour la forme, en confirmant l’appui des USA au gouvernement fantoche du Guatemala. Les régimes impliqués, clients des USA, sont les descendants directs et les bénéficiaires des holocaustes usaméricains antérieurs en Amérique centrale. Après avoir détruit le tissu social et avoir miné l’économie locale par la guerre et la liberté commerciale, après avoir démobilisé les guérillas, l’Amérique centrale est devenue une région de paysans déracinés, de réfugiés errants qui deviennent des immigrés ailleurs ou des criminels, gouvernés par des politiciens cleptocrates et par une oligarchie d’hommes d’affaires. Ce sont des survivants qui fuient vers l’Amérique du nord, où les attend maintenant une législation très répressive, outre la criminalité massive, le dépouillement, la prison et la déportation.
L’holocauste palestino-israélien s’accélère à présent ; non seulement les dirigeants et les civils sont assassinés, mais l’économie est totalement bloquée : c’est la stratégie d’encerclement du ghetto, digne de l’époque nazie, il s’agit d’affamer jusqu’à la reddition. Le groupe de pression juif au sein du gouvernement usaméricain et tout autour de lui assure l’impunité à Israël, et la complicité tant des USA que de l’Europe [29].
Désormais, la mise en œuvre d’holocaustes parvient à la connaissance générale par les médias et l’internet, malgré les campagnes de propagande officielle. La complicité de certains secteurs de la société civile et des médias privés, dans le cadre de régimes qui ne sont pas totalitaires ou dictatoriaux exige une réflexion nouvelle sur le rapport entre dictateurs, systèmes électoraux et holocaustes.

Rafael Iglesias, Espagne, mars 2006

Conclusion
Aucun des grands crimes contre l’humanité récents ne débouche sur la justice ; c’est plutôt l’impunité et la récidive qui dominent. L’impunité usaméricaine en Corée a permis les holocaustes suivants, en Indochine, en Amérique centrale, en Irak. Le nettoyage ethnique des Palestiniens, commis par Israël entre 1947 et 1950 permet la progression constante vers la « solution finale » de l’expulsion totale. La négation du génocide turco-arménien a permis le nettoyage ethnique du peuple kurde en Anatolie. Ces crimes contre l’humanité ne relèvent pas de la psychopathologie de quelques dirigeants ou de traditions autoritaires, car ils se réclament de traditions concurrentes, de « psychologies collectives » propres, et d’idéologies diverses ou opposées.
Dans tous les cas, ce sont les offensives impériales qui déclenchent les holocaustes ; et elles se fortifient du fait de l’impunité, de la négation systématique des crimes commis.
Les intellectuels occidentaux ne reconnaissent pas les multiples holocaustes du XXème siècle et du XXIème, non par manque d’information sur le sujet, mais par refus d’envisager la responsabilité directe des gouvernements et des États dans les holocaustes. Ils ne veulent pas voir que leurs gouvernements élus prennent part au terrorisme de masse, que leurs médias privés mentent et maquillent systématiquement les actes de génocide, et que de grands secteurs de la « société civile » sont soit des critiques impuissants soit des collaborateurs, des complices.
La plupart des intellectuels des sociétés impériales sont incapables de mesurer et de comprendre la gravité des crimes qui se commettent en LEUR nom. Ils nous parlent de « conflits territoriaux » entre voisins, de « guerre de Corée, d’Indochine, d’Irak » ou même de « guerres pour la démocratie » et autres falsifications monstrueuses. Étranges guerres où toute la société civile, des millions de gens, sont partisans du camp adverse, où la destruction fait suite à l’occupation, et où tous les dépossédés sont les cibles des constructeurs d’empire.
Il y a une résistance ; on attaque des soldats impériaux ; on attaque des armées fantoches ; on détruit des hélicoptères et des blindés. Dans le ghetto de Varsovie, la résistance avait réussi à vaincre les troupes d’assaut nazies. Les Vietnamiens étaient parvenus à abattre 58 000 envahisseurs, faisant 500 000 blessés. Falloujah résiste en Irak ; Jénine en Palestine résiste : l’endurance de ceux qui refusent de succomber ou qu’on extrait des décombres ne doit pas nous faire oublier qu’il s’agit de guerre totale contre des peuples entiers.
Les historiens conventionnels autant que les révisionnistes ont intégré l’euphémisme systématique, et parlent de « confits », de « croisades », de « drames » alors qu’ils devraient analyser un processus criminel récidiviste à grande échelle. Les seuls tribunaux effectifs sont ceux qu’implantent les puissances impériales pour s’acharner sur leurs adversaires vaincus, comme dans le cas de la Yougoslavie, de Panama [contre le président Noriega, après l’invasion US], l’Irak.
Seules des révolutions populaires, et la défaite définitive de l’État impérial permettra à une cour pénale internationale de faire répondre les auteurs d’holocauste de leurs crimes. Pour le moment, les nouvelles élites capitalistes qui émergent au sein des peuples victimes sont toutes prêtes à pardonner et à oublier les crimes de l’holocauste en échange d’une monnaie forte et d’une position privilégiée sur le marché mondial.

Notes

[1] Traduit de l’anglais pour Laberinto par Eloísa Monteoliva García, membre de ECOS (Traducteurs et interprètes pour la solidarité)

[2] Finkelstein, Norman. L’industrie de l’holocauste, Paris 2001.

[3] Davis, Mike. Late Victorian Holocausts (London: Verso 2001)

[4] Bauer, Yehuda. A History of the Holocaust (New York: Franklin Watts 1983; Bard, Mitchell. The Complete History of the Holocaust (California: Green Haven 2001)

[5] Dallin, Alexander. German Rule in Russia, 1941-45 (London: MacMillan, 1957); Salisbury, Harrison. The 900 Days: The Seize of Leningrad (NY De Capo Press 1969); Mayer, Arno. Why Did the Heavens Not Darken: The Final Solution in History (NY: Pantheon Books 1988)

[6] Fenby, James. Generalissimo: Chiang Kai-Shek and the China He Lost (London: Free Press 2003)

[7] Sur le Vietnam, voir Fitzgerald, Francis. Fire in the Lake: The Vietmanese and the Americans in Vietnam (New York: Little, Brown and Co., 1972); Herman, Edward. Atrocities in Vietnam: Myths and Realities (Pilgrim Press: 1971); Chomsky, Noam and Herman, Edward. The Washington Connection and Third World Fascism: The Political Economy (Boston: South End Press 1979), Ch. 5; Falk, Richard. Crimes of War (New York:RH Press 1971); The Dellums Committee Hearings on War Crimes in Vietnam, (NY: Vintage 1972); sur le Cambodge, voir le Center for Genocide Studies (Yale Univeristy). La page web correspondante affiche: Pour les points bombardés par les USA, des tableaux consignent les données suivantes : date du bombardement, situation exacte, nombre et type d’avions à chaque opération, charge du bombardement, type d’ordonnance, nature de la cible visée, évaluation des dommages causés ; exemple : 13 000 villages au Cambodge, 115 000 cibles pour les 231 000 bombardiers qui survolèrent le Cambodge entre 1965 et 1975, lançant 2,75 millions de tonnes de munitions ; 158 prisons dirigées par le régime de Pol Pot et les Khmers rouges entre 1975 et 1979 ; 309 cimetières comportant 19 000 fosses ; 76 poursuites judiciaires après 1979, pour la mémoire des victimes des Khmers rouges. Le directeur du Genocide Center, Ben Kierman, d’une perversité inégalée dans le monde universitaire, n’inclut pas, dans sa contribution au débat sur le génocide, l’assassinat et la mutilation de millions de Cambodgiens, par la faute des USA. Il se borne à étudier le régime de Pol Pot. C’est grâce à cette vision sélective du génocide qu’il a obtenu un poste de titulaire à l’université de Yale, et son centre a été distingué par un prix, assorti de financement généreux de George Soros et de Coca Cola.

 

[8] Pour la Corée, voir John Gittings and Martin Kettle, “US and S Korea Accused of War Atrocities”, Guardian. January 18, 2000; Bruce Cummings, The Origins of the Korean War, Vol.I, Vol II. (Princeton, New Jersey: Princeton University Press 1981, 1990). Selon les données publiées en Union soviétique, 11,1% du total de la population de la Corée du nord (1.130.000 personnes) a péri par l’armée de terre et l’aviation usaméricaines. Dans toute la Corée, ont été assassinées plus de 2.500.000-3.000.000 personnes, et 80% des infrastructures industrielles et publiques ont été détruites, ainsi que trois quartiers où se trouvaient les bureaux du gouvernement, et la moitié des logements. Entre juin 1950 et mai 1953, les généraux Eisenhower et McArthur, les présidents Truman et Eisenhower, et le chef adjoint d’État-major ont recommandé l’utilisation d’armement nucléaire contre la Corée. Selon Gittings et Kettle, outre les milliers de réfugiés assassinés par des officiers de l’armée usaméricaine « les bombardements usaméricains à la fin de la guerre ont causé bien plus de morts de civils encore, en particulier à Pyongyang en 1952 ».

[9] Richard Hovannisian (ed). The Armenian Genocide: History, Politics, Ethics (St. Martin’s Press NY 1992); Richard Hovannisian, ed. Remembrance and Denial: The Case of the Armenian Genocide (Detroit: Wayne State University Press 1999)

[10] Patrick Bell et al. State Violence in Guatemala 1960-96 (AAAS, Washington DC 1999); Amnesty International Report: Guatemala (1982, 1983, 1984 London); Thomas Melville, Through a Glass Darkly: US Holocaust in Central America (Xlibris Corporation 2005); Kent Ashabranner Children of Maya (NY Dodd Mead 1986). Guatemala Nunca Mas: 4 Tomos, Officina de Derechos Humanos Arzbipado 1998.

[11] Les Roberts, et al, ‘Mortality before and after the 2003 invasion of Iraq: cluster sample survey. Lancet Vol. 364, no. 9445; Oct.31, 2004.

[12] Daniel Goldhagen, Hitler’s Willing Executioners: Ordinary Germans and the Holocaust (New York, Knopf 1996)

[13] Ver Thomas Childer, The Nazi Voter: The Social Foundations of Fascism in Germany 1919-1933 (Chapel Hill, North Carolina: University of North Carolina Press 1983) surtout todo pp 264-266.

[14] Aux élections de novembre 1932, les nazis avaient obtenu 33,1% des votes; les communistes et socialistes en avaient  37,3%, Childer op cit.
[15] Sur l’holocauste plaestino-israélien, voir Edward Said, Politics of Dispossession: The Struggle for Palestinian Self-Determination(NY Vintage 1995).Benny Morris, The Birth of the Palestinian Refugee Problem: 1947-49 (Cambridge, Cambridge University Press 19987). Felicia Langer, With My Own Eyes, (Ithaca: Ithaca Press 1975). Naseer Hasan Aruri, Palestinian Refugees (London: Pluto Press 2001); Ilan Pappe, Israel/Palestine Question: Rewriting History (London Rutledge 1999); Edward Said, The Question of Palestine (NY Vintage Press, 1979); Maxine Rodinson, Israel: A Colonial Settler State (Monad Press: NY 1973); Walid Khalidi, ed. All That Remains (Institute of Palestine Studies).
[16] Iris Chang, The Rape of Nanking (London, Penguin 1997).
[17] Selon le Pentagone, le nombre des victimes usaméricaines dans la guerre de Corée fut de 54.246 personnes, dont 33.686 morts au combat, et 8.142 « pertes dans les combats ».
[18] Pendant la guerre de Corée, Douglas McArthur a ordonné à l’aviation de “détruire tous les moyens de communication, installations, usines, villes et villages” situés au sud du fleuve Yalu à la frontière chinoise. Voir la citation complète sur  www.brianwillson.com/awol/koreacl.html .
[19] Voir Benny Morris op cit. Selon Edward Said, op cit 4 millons de Palestiniens sont des réfugiés, et presque 2 millions vivent dans les territoires occupés par l’armée israélienne. Selon l’Observatoire des droits humains en Palestine depuis la deuxième intifada, Israel a réalisé 300 assauts militaires dans les territoires occupés chaque semaine, provoquant un nombre élevé de morts, des centaines de blessés et de prisonniers ; plus de 10 000 maisons d’habitation ont été détruites, des milliers d’acres de terre cultivée ont été stérilisées. En réponse aux élections démocratiques de Palestine en 2006, Israël a imposé un blocus total sur la nourriture, les produits de santé et d’urgence dans les territoires occupés, mettant en danger la vie de plus de deux millions et demi de Palestiniens.

[20] James Petras, Henry Veltmeyer, Luciano Vasapollo et Mauro Casadio. Empire with Imperialism (London: Zed Press 2005)

[21] Hovanassian, op cit

[22] Said, op cit

[23] James Petras. The Power of Israel over the United States (Atlanta: Clarity Press 2006)

[24] Sur l’holocauste usaméricain en Irak, voir le rapport de la Johns Hopkins School of Public Health Epidemiologists, Les Roberts et al, ‘Mortality before and after the 2003 invasion of Iraq: cluster sample survey.’ Lancet Vol. 364, no. 9445; Oct.31, 2004.

[25] Voir les numéros du quotidien israélien en version anglaise Haaretz, pour la période de février à juin 2006, qui analysent les politiques de blocus israélien et ses effets catastrophique sur la santé et l’équilibre alimentaire des Palestiniens. Les principaux groupes de pression sionistes USA, les présidents des principales organisations juives et l’AIPAC sont des défenseurs inconditionnels de l’holocauste palestino-israélien, ils soutiennent le blocus et les assassinats journaliers de civils par les forces spéciales israéliennes.

[26] Voir Ilan Pappe, Israel/Palestine Question: Rewriting History; E. Said, Politics of Dispossession. Op cit.

[27] Sur l’holocauste US-Iraq voir Lancet. Op cit; Anthony Arnove (ed), Iraq Under Siege: The Deadly Impact of Sanctions and War (Boston: South End Press 2002); Alex Cockburn and Jeffery St. Clair, Imperial Crusades (California: Counterpunch 2004).

[28] C’est grâce à un vaste réseau de sites web que le public est au courant de l’usage systématique de la torture et de l’assassinat de masse aux USA pour la conquête de l’Irak; c’est même parvenu jusqu’aux médias non dissidents ..... voir pour l’anglais: informationclearing house.info; commondreams.org, counterpunch.org, entre autres .

[29] James Petras, The Power of Israel Over the United States, op cit.


Source : Revista Laberinto, 2006

 

    

Traduit de l’anglais en espagnol pour Laberinto par Eloísa Monteoliva García, membre de ECOS (Traducteurs et interprètes pour la solidarité) et de l'espagnol en français par Maria Poumier et révisé par Fausto Giudice, membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est en Copyleft : elle est libre de reproduction, à condition d’en respecter sources et auteurs.

Photo de titre : Viol de Nankin, printemps 1938

 

Tous les dessins illustrant cette page sont issus du concours de caricatures organisé à Téhéran après la publication ds caricatures antimusulmanes au Danemark Source : www.irancartoon.com


EMPIRE: 25/08/2006

 
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