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25/06/2017
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Les génocides de Staline n’ont jamais été imputés à Marx, pourquoi donc Heidegger devrait-il être le bouc émissaire des crimes de Hitler ?

Athènes ou Jérusalem, ou l’histoire de Cain et Abel revisitée


AUTEUR:  Ariella ATZMON

Traduit par  Fausto Giudice


« Je sais que tout ce qu’il y a d’essentiel et de grand a son origine dans le fait que l’être humain a une patrie et est enraciné dans une tradition. »
                                                                                              Martin Heidegger

« Heidegger est pour moi le plus grand philosophe du siècle, peut-être l’un des très grands du millénaire ; mais je suis très peiné de cela, parce que je ne peux jamais oublier ce qu’il était en 1933, même s’il ne l’était que pendant une courte période. (…) Il a en tout cas un très grand sens pour tut ce qui fait paysage ; pas du paysage artistique mais du lieu où l’homme est enraciné. Ce n’est pas du tout une philosophie d’émigré. Je dirai même que ce n’est pas une philosphie d’émigrant. Pour moi être migrateur n’est pas être nomade. Il n’ya rien de plus enraciné qu’un nomade. Mais celui qui émigre est intégralement home, la migration de l’homme ne détruit pas, ne démolit pas le sens de l’être. » [i] 
                                                                                              Emanuel Lévinas



Emmanuel Lévinas


Dans son célèbre essai  ‘Jérusalem et Athènes : quelques réflexions préliminaires’[ii] Leo Strauss explique la civilisation occidentale oscille entre deux pôles de sagesse: Athènes – la  polis, le lieu de naissance de la démocratie, où l’on vénérait la philosophie, l’art et la science sous le règne de la raison - et Jérusalem – la cité de Dieu où c’est la LOI de Dieu qui, au-delà de la raison, fournit la vérité. L’homme occidental, selon Leo Strauss, est une construction complémentaire de la foi biblique et de la pensée grecque. Pour ma part, je soutiens que toute tentative de réconcilier l’impératif juif du “agis d’abord et pense ensuite” avec l’exigence grecque de comprendre avant tout, est condamnée à l’échec. Ce n’est pas Athènes et Jérusalem, mais plutôt Athènes ou Jérusalem.  Pour réfuter la vision courante commune qui fait remonter le clash entre Athènes et Jérusalem à la guerre des Macchabées, où le monothéisme juif gagna la bataille contre le paganisme grec, je soutiens que la disparité entre Athènes et Jérusalem est ancrée dans la scission primordiale entre le laboureur de la terre et le berger nomade. C’est la rivalité biblique entre Cain le sédentaire, marqué par son aspiration à l’enracinement, et Abel le voyageur errant.
Le mythe de l’autochtonie associe Athènes à l’enracinement solide (Bodenständigkeit) par opposition à  ‘Jérusalem, marquée par l’errance et le déracinement. L’Ancien Testament (la voix de Jérusalem) nous dit que Dieu préfère le sacrifice d’Abel à l’offrande de Cain « Au bout de quelque temps, Caïn fit à l'Éternel une offrande des fruits de la terre; et Abel, de son côté, en fit une des premiers-nés de son troupeau et de leur graisse. L'Éternel porta un regard favorable sur Abel et sur son offrande; mais il ne porta pas un regard favorable sur Caïn et sur son offrande. » (Genèse, 4)
Il est évident que la Bible penche de manière cohérente en faveur de l’errant.  C’est pourquoi la Bible peut, dans une certaine mesure, être considérée comme un texte servant de substrat à la compréhension de l’histoire juive, où la narration de l’errance et de l’exil est déjà présente.  Curieusement, la concomitance  implicite entre l’histoire répétitive juive de l’errance et de l’exil telle qu’elle est anticipée par le récit biblique est brouillée et négligée. Quand on demande aux biblologues pourquoi il n’existe pas le moindre indice qui pourrait donner la clé de la préférence arbitraire de Dieu pour Abel contre Cain, ils insistent à présenter cette histoire comme un exemple du caractère inexplicable de la conduite de Dieu. Mais on n’a pas besoin d’être un expert ès-Bible pour se rendre compte que l’histoire de Cain et d’Abel n’est que le prologue sinistre d’autres histoires bibliques qui la suivent .


Martin Heidegger, par Aurélie Piot


Le mythe de l’autochtonie [iii] devrait être utilisée comme une Pierre de Rosette pour une lecture alternative de l’antagonisme, dans l’histoire occidentale, entre hébraïsme et hellénisme. Le mythe qui construit le peuple d’Athènes comme fils de la terre, s’oppose au récit biblique dominant, dans lequel, sur l’ordre de Dieu, Abraham est contraint d’abandonner « son pays, sa famille, la maison de son père pour la terre de Canaan ». Le lamento d’Abraham – « je suis un étranger et un hôte de passage” – balise 3000 ans d’histoire juive. Avec le renouveau de l’héritage grec, les idéologies völkisch (qui ont été ensuite absorbées et supplantées par le nationalisme) ont restauré le concept d’autochtonie.  La bataille entre judaïsme et hellénisme va donc au-delà de l’affrontement entre monothéisme et paganisme, mettant en jeu la perception des divinités de la terre et du ciel, qui sont à vos côtés, en vous, avec vous – en opposition avec le Dieu juif absent et transcendantal [iv]. À la question: “pour quoi vit-on?” Anaxagoras répond : “pour contempler le soleil, la lune et le ciel”. Dans ses cours sur la Terre et le Ciel, Heidegger nous dit que le vieux Hölderlin s’appuyait sur l’essence authentique des Grecs comme élément propre de l’Occidental. Pour Hölderlin, la Grèce signifiait ‘tendresse’, la brillance du reflet de ‘l’œil athlétique’. Cette conjonction entre Ciel et Terre, la beauté comme vérité, c’est ce qui habite la demeure du poète. « Il est alors doux de demeurer sous la haute ombre des arbres et des collines ». Dans la manière grecque, le voyageur errant ne trouve le repos que par le voyage poétique. Jérusalem, de son côté, signifie habiter poétiquement, mais ne jamais mettre un terme à son errance. C’est l’aspiration poétique à Sion, depuis les fleuves de Babylone, suivie par l’échec de la tentative de saisir en Palestine la douceur du demeurer.




Friedrich Hölderlin


Le mythe de l’autochtonie [iii] devrait être utilisée comme une Pierre de Rosette pour une lecture alternative de l’antagonisme, dans l’histoire occidentale, entre hébraïsme et hellénisme. Le mythe qui construit le peuple d’Athènes comme fils de la terre, s’oppose au récit biblique dominant, dans lequel, sur l’ordre de Dieu, Abraham est contraint d’abandonner « son pays, sa famille, la maison de son père pour la terre de Canaan ». Le lamento d’Abraham – « je suis un étranger et un hôte de passage” – balise 3000 ans d’histoire juive. Avec le renouveau de l’héritage grec, les idéologies völkisch (qui ont été ensuite absorbées et supplantées par le nationalisme) ont restauré le concept d’autochtonie.  La bataille entre judaïsme et hellénisme va donc au-delà de l’affrontement entre monothéisme et paganisme, mettant en jeu la perception des divinités de la terre et du ciel, qui sont à vos côtés, en vous, avec vous – en opposition avec le Dieu juif absent et transcendantal [iv]. À la question: “pour quoi vit-on?” Anaxagoras répond : “pour contempler le soleil, la lune et le ciel”. Dans ses cours sur la Terre et le Ciel, Heidegger nous dit que le vieux Hölderlin s’appuyait sur l’essence authentique des Grecs comme élément propre de l’Occidental. Pour Hölderlin, la Grèce signifiait ‘tendresse’, la brillance du reflet de ‘l’œil athlétique’. Cette conjonction entre Ciel et Terre, la beauté comme vérité, c’est ce qui habite la demeure du poète. « Il est alors doux de demeurer sous la haute ombre des arbres et des collines ». Dans la manière grecque, le voyageur errant ne trouve le repos que par le voyage poétique. Jérusalem, de son côté, signifie habiter poétiquement, mais ne jamais mettre un terme à son errance. C’est l’aspiration poétique à Sion, depuis les fleuves de Babylone, suivie par l’échec de la tentative de saisir en Palestine la douceur du demeurer.




Cain contre Abel, gravure d'Odilon Redon, 1886

Heidegger a été le philosophe qui a révélé la menace latente  contenue dans la tentative de réconcilier Jérusalem avec Athènes.

Une ambiance universitaire dominée par ceux qui se définissent comme des chercheurs juifs finit par provoquer une paralysie intellectuelle causée par un double lien éthique. En se contentant d’ajouter l’adjectif juif à leur titre (un philosophe juif, un écrivain juif, un sociologue juif), ces penseurs annoncent leur appartenance à une communauté tribale et raciale  du sang tout en continuant simultanément à propager les idées de cosmopolitisme, d’universalisme et d’internationalisme.  

Rappelons-nous les liens de certains Juifs de l’administration Bush avec ceux qui ont commencé par être trotskystes avant de finir comme néo-conservateurs purs et durs. La déclaration de Chaim Weitzmann –“il n’y a pas de Juifs anglais, simplement des Juifs vivant en Angleterre” – confirme l’assertion d’Heidegger. Heidegger n’est ni un antisémite ni un raciste. Au contraire , il rejette toute forme de racisme biologique. Curieusement, ce sont d’ailleurs les Juifs qui se sont perpétués eux-mêmes comme une « communauté du sang » raciale.  Le succès du lobby juif israélien dans l’administration Bush confirme cela. Et ce n’est là qu’un exemple.

Je soutiens que l’appareil pervers du politiquement correct nous met de la poudre aux yeux, nous rendant aveugles aux effets dévastateurs de ces oxymorons éthiques, nés d’un incessant prêchi-prêcha sur l’éthique. Autrement dit, toutes les tentatives de pacification entre Athènes et Jérusalem sont des pièges sinistres tendus par le politiquement correct. Le fossé entre Jérusalem et Athènes devrait être décrit en différenciant l’identité nationale définie comme Volk et caractérisée par l’autochtonie d’une communauté du sang qui n’a jamais fait racine dans une patrie (ou ailleurs) et est donc devenue le symbole de la Diaspora, de la migration et de l’exode.

Pour Heidegger une identité de Volk se constitue à travers l’histoire. Il interprète l’hostilité entre Athènes et Jérusalem non en termes religieux mais comme une division ontologique, où l’attachement au sol ne peut accepter l’errant sans liens.  Depuis la nuit des temps, les hommes ont été destinés (en tant qu’individus, que groupes ou que tribus) à errer de lieu en lieu. Mais il ne faudrait pas substituer le besoin de survivre avec le désir de demeurer. L’errance et la migration devraient être considérées comme des moyens inévitables de faire racine dans un nouveau lieu de résidence, ce ne sont jamais des buts en soi. Heidegger et d’autres penseurs de son époque s’efforcèrent de dessiner le portrait d’une mentalité de l’enracinement et de la Bodenständigkeit (l’éternité du sol) germains. Ce qui a l’air d’être un suprématisme autochtone peut être interprété comme le lien du Volk à sa patrie. Pour les idéologues völkisch, une patrie est un espace mythique qui a ses racines dans le sol de la terre natale, comme lieu de l’épanouissement du  Volk [vii]. Pour ces penseurs néo-hellénistes, l’autochtonie grecque était inséparable des origines de la philosophie [viii]. L’établissement des fondements de cette affinité entre Grecs et Germains a laissé une forte empreinte sur la vie universitaire et sur l’élite intellectuelle allemandes du début du XXème siècle jusqu’à la deuxième Guerre mondiale.

Cette entreprise intellectuelle a été bannie dans l’après-guerre car elle fut considérée comme une légitimation des actes brutaux des Nazis au nom de l’exclusion politique.  


Ernst Bloch


Après 1933 Heidegger fut envahi par l’idée que la “vraie révolution” devait venir l’université. Il décrivait l’université comme un vortex bureaucratique devenu un centre institutionnel de recherche professionnelle et d’enseignement.  Il chercha à restaurer l’essence de l’université allemande et de la ramener à son esprit original, qui s’était perdu. Et c’était seulement en retournant à ses origines dans la pensée archaïque grecque que le crise de l’Occident pourrait être résolue. Il était près de sauver la pensée universitaire de sa paralysie, et y serait parvenu si seulement les nazis n’avaient pas opéré leur détournement pour de longues années

Plus nous nous engageons dans la pensée d’Heidegger, et plus les divergences entre lui et les philosophes juifs apparaissent. Ernst Bloch, le philosophe marxiste allemand (1885-1977) voyait dans la philosophie d’Heidegger un rejet des idées de 1789 : rationalité, liberté individuelle et « rôle universel de la loi ». Bloch, qui venait lui-même d’une famille aisée juive, raillait la pensée poétique d’Heidegger et de Hölderlin sur l’Allemagne secrète du terroir et les forces chtoniennes souterraines de l’enracinement comme des amourettes irrationnelles de provinciaux. Tandis qu’ Heidegger célébrait le rêve völkisch du Vaterland, Bloch insistait sur un idéal européen et international pour l’Allemagne. Alors que l’élite allemande était taraudée par la question « qui sommes-nous ? », les Jérusalémites faisaient la leçon aux Allemands, leur enjoignant de « camoufler leur identité » et de masquer leur Dasein essentiel allemand. Comme Heidegger, Bloch trouvait dans l’antiquité la source de l’avenir de l’Allemagne. Mais alors qu’ Heidegger suivait Hegel, Hölderlin et Fichte en privilégiant l’arché grecque (αρχή=début, commencement), Bloch désignait  ses origines ancestrales hébreues comme un modèle plus à même d’engendrer les valeurs démocratiques d’une nouvelle Allemagne. L’idéal utopique de Bloch pour l’Allemagne était une “communauté de l’esprit” internationale, cosmopolite. Alors que Bloch répudiait le Sonderweg (voie spécifique) allemand au nom du marxisme, Franz Rosenzweig (1886-1929), qui se décrivait lui-même comme le frère intellectuel d’Heidegger, dénonçait, dans son livre célèbre L’étoile de rédemption [ix], les assertions préliminaires de l’autochtonie hellénique concernant la terre, le territoire, le sol, les racines et le « foyer indigène » comme traîtresses et trompeuses. Comme Bloch, il désignait les origines juives comme la vraie arché. Rosenzweig, qui affirmait que le caractère unique du people juif est fondé sur ses liens de sang - “seul le sang garantit un espoir pour le futur” – remet en question le discours géo-philosophique heideggerien sur le sol comme base de la communauté politique. Se référant à l’antique histoire juive de la séparation, de l’errance et de la diaspora, Rosenzweig dénonçait l’hellénisme, qui régnait généralement sur la philosophie occidentale comme étant le mal. Lévinas, en tant que voix éminente récente de Jérusalem, proclame que l’engagement dans l’enracinement est dangereux. Comme Rosenzweig qui affirmait que “être un peuple signifie autre chose qu’être enraciné dans un pays”, Lévinas avançait que « la maison choisie est tout le contraire d’une racine. Elle indique un dégagement, une errance qui l’a rendue possible (…) » [x].


Franz Rosenzweig

Aujourd’hui, dans la bataille entre Athènes et Jérusalem, il semble bien que Jérusalem ait remporté une victoire définitive. Nous pouvons constater à quel point, dans le domaine de la philosophie et des études culturelles, les aspects ‘völkisch’ , bien que différents du nationalisme, sont rejetés massivement et violemment. Leur insistance sur l’affinité avec les Grecs, liée à une aversion spirituelle pour Jérusalem, est éliminée du discours universitaire.  De fait, le cosmopolitisme et l’internationalisme, tels qu’ils sont promus par les philosophes jérusalémites de gauche et de droite (marxistes, néo-marxistes, École de Francfort et études critiques, jusqu’au monisme universel de Leo Strauss, qui trouve des échos chez les néo-conservateurs américains et britanniques, en passant par la phénoménologie husserlienne et le constructivisme) connaissent un triomphe absolu, cela ne fait aucun doute. Les intellectuels laïcs juifs sont des outsiders qui font intrusion, non seulement comme Juifs parmi les non-Juifs, mais comme des gens aliénés de leur propre culture juive. Cela explique leur succès lorsqu’ils décrivent l’aliénation moderne et qu’ils initient des paradigmes radicaux de post-modernité, de constructivisme et d’études critiques.  Après avoir inventé l’internationalisme, ils sont les avocats de la mondialisation, du cosmopolitisme et du libre marché effréné.  

Dans leur course panique à l’assimilation dans la société allemande par la conversion au christianisme, beaucoup d’intellectuels juifs allemands n’avaient pas remarqué que certains des plus brillants esprits allemands étaient en train d’abandonner le christianisme pour se jeter extatiquement dans les bras du néo-paganisme hellénistique. Ainsi plus les Juifs essayaient d’entrer dans le moule, plus ils suscitaient de la haine et de l’hostilité. Ce qui avait commencé comme une idéologie  völkisch se termina par un nationalisme excessif, de l’agression et du militarisme. On peut suggérer que le virage des nazis vers un militarisme radical bloqua la dernière chance – et la plus constructive – de sauver l’Occident de sa décadence. 
Après 1938 un Heidegger désillusioné put constater à quel point le national-socialisme était tout aussi piégé dans le nihilisme et la domination impériale que ceux qu’il avait répudié auparavant.  Dès 1946 (Lettre sur l’humanisme) Heidegger mit l’accent sur l’affinité entre Grecs et Germains afin de faire revivre la culture européenne. “C’est notre choix aujourd’hui (…) de préserver la culture européenne en cultivant ses éléments spirituels – ou de la laisser détruire par l’avidité de la mondialisation et être brouillée par un cosmopolitisme vide.” En 1955 Heidegger changea sa terminologie en mettant en garde contre les dangers de la ‘pensée calculatrice’ et la manière dont le juridique prenait le pas sur l’éthique et le moral.
 
Alors qu’ Heidegger ne discute pas expressément le sujet de l’éthique, Lévinas ajoute des pages aux traités d’Heidegger d’une manière dévastatrice pour toute l’entreprise heideggerienne  Alors que tout ce qu’Heidegger peut dire de l’éthique reste dans le halo de l’intentionnalité, Lévinas nous fait tourner en rond, remplissant les vides du texte d’Heidegger. Il nous fait transpirer dans l’effort pour comprendre “l’altérité”. Mais si donner des leçons d’éthique est un acte éthique, alors que Dieu nous garde de ce genre d’éthique !  Lévinas n’est pas le seul à être obsédé par l’altérité. Buber avant lui et Derrida après lui ont essayé, chacun à sa manière, de nous faire la morale sur ce thème. De manière rhétorique, je demanderais pourquoi des gens qui conçoivent leur être distinct en termes de liens du sang, font une telle fixation sur les prêches sur l’éthique et l’altérité. Heidegger n’était pas un philosophe modeste, mais quand il approchait de la notion d’éthique, son silence était un indice de sa responsabilité/capacité de réponse vigilante (ici l’auteur fait un jeu de mot entre « responsability » et « response-ability », capacité de réponse, NdT)

Nous pouvons voir comment le mythe grec de l’autochtonie a pavé le chemin à une politique xénophobe d’exclusion. Mais c’est la tâche des études culturelles de prendre le chemin courageux du diagnostic et de l’analyse des maladies de notre culture : de faire réemerger à la lumière du jour toute la génération des philosophes d’”Athènes” qui, il y a cent ans, avaient prévu la dégénérescence de l’Occident. Comment se fait-il que les programmes universitaires substituent à la profondeur de la philosophie d’Heidegger l’étude compulsive de ses disciples subversifs ?  La victoire de Jérusalem confirme les craintes d’Heidegger d’une judéisation de la culture occidentale.

On a beaucoup écrit et discuté sur l’affiliation d’Heidegegr au nazisme mais en  dépit du fait qu’il est considéré comme l’un des philosophes les plus profonds de la culture occidentale (même Lévinas admet qu’il est le plus grand), ses idées géopolitiques  völkisch sont ignorées et ses oeuvres sont enseignées comme une unique poésie philosophique. C’est par souci du politiquement correct que nous ne pouvons pas admettre ouvertement qu’Heidegger n’était pas affilié au parti nazi. C’est plutôt l’inverse : le parti qu’il était à l’origine est le même qui est allé trop loin ! [xi] L’ Heidegger de 1938, qui a perdu ses illusions (sur les Nazis, NdT) identifie l’ambition politique de Hitler – prendre toute l’Europe comme cible de sa volonté de domination – comme une volonté cartésienne de domination. Avec sa sensibilité pour l’arché poétique des Grecs, il déclare en 1942 que “l’essence du pouvoir est étrangère à la polis.”

Pour conclure, l’idéalisation par Lévinas de la malédiction de l’errance, qui fait de la migration une vertu, est déjà contenue d’histoire de l’expulsion du jardin d’Eden. C’est le Dieu juif qui dit à Adam :” le sol sera maudit à cause de toi. C'est à force de peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie .» C’est ainsi que commence l’odyssée de la migration, du cosmopolitisme, de l’internationalisme, du libre marché et l’économie mondialisée.  Les questions qu’il faut se poser sont celles-ci : comment se fait-il que le monde intellectuel soit totalement dominé par les philosophes de Jérusalem tandis que la voix d’Athènes est réduite au silence ? Est-ce la peur du fascisme qui a provoqué une telle perte de mémoire de l’être ? Est-ce que les points aveugles du politiquement correct sont en train de nous entraîner sur le sentier dangereux de l’obscurantisme ? Je soutiens ceci : puisque les génocides de Staline n’ont jamais été imputés à Marx, pourquoi donc Heidegger devrait-il être le bouc émissaire des crimes de Hitler ?

Notes

[i] E. Lévinas , Entre Nous, Essais sur le penser-à-l’autre, Grasset 1991, Livre de Poche 1993, pp. 126 et 128 (propos recueillis par Fornet et Gómez en octobre 1982).
[ii] Texte d’une conférence de Leo Strauss en 1967, traduit en français dans Études de philosophie politique platonicienne, Paris, Belin, 1992, 366 p.  
[iii] Le terme autochtonie est utilise par Homère. Voir :  Homer, The Illiad (Chicago University Press, 1961) book 2, lines 546-7. Les Grecs y sont présentés comme des êtres humains autochtones. NdT : Ce mythe a nourri l’imaginaire politique à Athènes à la fin du Vème siècle, au lendemain de la sanglante guerre civile qui mit aux prises les oligarques et les démocrates. Selon ce mythe, Erichthonios, le fondateur de la cité, est né de la terre et tous les Athéniens sont autochtones par hérédité ;  tous les citoyens sont donc unis entre eux par une parenté généralisée. Le but de ce mythe était évidemment de prévenir les risques de guerre civile.
[iv] D’où la conclusion de Jung: 2000 ans de civilisation chrétienne judaïsée ont masqué le véritable Dieu aryen naturel…
[v] Paul Yorck von Warteburg, “Katharsis” in Die Philosphie des Grafen (Göttingen: Vandenhoeckh & Ruprecht), 1970 pp 174-1755.
[vi] Voir: Karl Jaspers, (1984)  Philosophische Autobiographie, (Munich: Piper), p 101.
[vii] Bambach, Charles P.  Heidegger’s Roots, p 157.
[viii] Fichte par exemple développait le mythe de l’autochtonie pour exclure les non-Germains du peuple originel. Se référant aux non-Germains comme Barbares, il distinguait entre les natifs, l’Urvolk (peuple originel), et les étrangers, entre les autochtones et les allochtones. « Les Germains sont restés dans leurs lieux de résidence originels et ancestraux, tandis que les autres ont émigré ailleurs ; les Germains ont préservé le langage originel de leurs ancêtres tandis que les autres ont adopté des langues étrangères. »
 [ix] À propos de “sang et esprit”, voir: Franz Rosenzweig, L’étoile de la rédemption, Seuil 2003, édition anglaise Rosenzweig, F., (2005), The Star of Redemption   (Madison; University of Wisconsin Press), p 299.  
[x] E. Lévinas, Totalité et infini : essai sur l'extériorité, Nijhoff 1971, Livre de Poche 1990, p  187.
[xi] À ce sujet et sur la philosophie géopolitique d’Heidegger, voir Bambach Charles, (2003), Heidegger's Roots: Nietzsche, national socialism, and the Greeks. (Ithaca: N.Y. and Cornell University Press).


Source : http://peacepalestine.blogspot.com et http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=3541&lg=en

Article original publié le 7 août 2007

Sur l’auteur

Fausto Giudice est membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, le traducteur, le réviseur et la source.

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REMUE-MÉNINGES: 11/08/2007

 
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