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24/09/2020
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Vive l’État laïc ! Le théologien iranien Schabestari s’exprime sur l’Islam et la politique


AUTEUR:  Elisabeth KIDERLEN

Traduit par  Michèle Mialane, révisé par Fausto Giudice


Le rapport entre l’État et la religion est l’une des questions  essentielles dans l’Islam moderne, et le religieux iranien Mohammed Schabestari s’y est affronté pendant des décennies.

Schabestari, né en 1936, a été formé dans les années  50 et 60 par Khomeyni dans la ville iranienne de Qom ; il est ensuite parti pour l’Allemagne où il a pris la direction du centre musulman chiite de la mosquée de l’Imam Ali à Hambourg et s’est engagé en faveur du dialogue islamo-chrétien. En 1979 il est rentré en Iran, étant partisan de la Révolution islamique et a été élu député au premier Parlement de la République islamique, mais bientôt, déçu, il a abandonné la politique et enseigné la philosophie islamique à l’Université de Téhéran jusqu’en 2006.
Dans cette interview, il critique le fondamentalisme des dirigeants actuels et plaide pour une nouvelle interprétation du Coran.

SZ : Des Occidentaux critiques envers l’Islam , tels que Necla Kelek et Ayaan Hirsi Ali, ou encore l’écrivain Ralph Giordano sont partisans de la thèse selon laquelle l’Islam est incompatible avec la démocratie, les droits humains et en particulier les droits des femmes.

Mohammed Schabestari : Je ne peux pas laisser passer ça. La charia, la loi morale islamique, a besoin d’être réformée, c’est exact. Mais cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à l’Islam pour aller vers plus de justice, par exemple pour les femmes. Toutes les religions ont évolué. Pourquoi pas l’Islam ?

SZ : Au Maroc, on a adopté en 2004 un Code de la famille progressiste, c’est entendu. Mais dans beaucoup de pays, dont l’Iran, rien n’avance, ni dans les familles, ni dans le droit pénal.

Mohammed Schabestari : C’est exact. On assiste  même parfois à  des régressions. Mais cela ne veut pas dire que le système juridique soit fondamentalement impossible à réformer. Si les réformes n’avancent guère, c’est pour des raisons politiques. Le principal obstacle, ce sont les dirigeants.

SZ : Dns un pays qui se définit comme royaume chrétien, État juif ou république islamique, les fidèles d’autres religions ont automatiquement un statut discriminé.

Mohammed Schabestari : C’est exact, mais les musulmans sont-ils contraints de faire de leurs États des États islamiques ? Ils pourraient tout aussi bien ériger un État démocratique fondé sur les droits humains. Que veulent les musulmans ? voilà la question, et non la religion. Et que devrait être au juste un système de gouvernement musulman ?

SZ : On en a pourtant des exemples.

Mohammed Schabestari : Je ne parle jamais d’État islamique. Qu’un peuple soit composé de musulmans qui jeûnent, prient et suivent les règles morales de l’Islam ne signifie pas nécessairement que leur système politique soit un système fondé sur la religion.

SZ : Pourquoi est-ce si difficile de moderniser les États musulmans ?

Mohammed Schabestari : Leurs dirigeants n’en ressentent pas le besoin. Je ne comprends pas pourquoi les Occidentaux assimilent toujours les musulmans à leurs dirigeants. Les peuples musulmans ne sont pas opposés aux réformes ; dans leurs pays beaucoup de voix s’élèvent en leur faveur. Mais les dirigeants, eux, n’en veulent pas, car ces réformes signifieraient qu’on réinterprète l’Islam, en partant de la vie au temps présent, et des droits humains, et cela se retournerait contre eux.

SZ :  L’argument des religieux conservateurs c’est que le Coran est la Parole même de Dieu, dont l’interprétation est définitivement fixée.  Peut-on rouvrir la porte à l’exégèse ?

Mohammed Schabestari :  Oui ! On le peut, et on le doit.Beaucoup d’intellectuels, parmi les religieux, ne sont pas d’accord avec les religieux orthodoxes. Nous sommes d’avis que l’interprétation du Coran est un processus sans fin. Beaucoup de passages doivent être lus dans une perspective historique, car il s’agit de prescriptions qui à l’époque étaient justes et morales. Mohammed a amélioré par exemple la situation des femmes et des esclaves. Nous devons en conséquence penser selon l’esprit du Coran et nous demander ce qu’est la justice aujourd’hui. Ce n’est pas une attaque contre le Coran et le Prophète. Autrement dit : il ne faut pas que les musulmans prennent le Coran au pied de la lettre.

SZ : Les fondamentalistes et les réformateurs risquent-ils un jour d’en venir aux mains ?

Mohammed Schabestari : Non. Mais je crains que des actes commis dans quelques pays ne soient imputés indistinctement à des millions de musulmans.

SZ : Vu de l’Occident, on trouve certes des partisans des réformes dans les pays musulmans, mais ils ne peuvent rien obtenir.

Mohammed Schabestari : Il y a deux raisons à cela. D’une part les conservateurs veulent garder le pouvoir. D’autre part les fondamentalistes occidentaux ont besoin d’un ennemi. Les deux se renforcent mutuellement et les intellectuels religieux comme les réformateurs sont pris en tenaille.

SZ : En Iran on trouve, dans les cours de théologie, de plus en plus de femmes, qui refusent de laisser l’interprétation du Coran aux seuls hommes.

Mohammed Schabestari : Ces femmes auront un impact considérable. Déjà elles prêchent dans de nombreuses mosquées

SZ :Sont-elles plus libérales que les hommes ?

Mohammed Schabestari : La plupart du temps, non. Mais le simple fait de voir des femmes prêcher est un progrès. Quand les femmes prennent part à la vie publique, exercent  une fonction en public, les femmes conservatrices se muent en libérales. Dans les pays musulmans, les dirigeants fondamentalistes ont deux adversaires : les femmes et les jeunes. Si les femmes restent au foyer, le patriarcat perdure et le totalitarisme aussi. Les deux se tiennent. Si les femmes obtiennent des droits, le totalitarisme s’effrite.

SZ : Quelques membres du clergé iranien se retirent de la politique parce qu’ils estiment que la religion doit redevenir religion et ne pas être un instrument de domination.

Mohammed Schabestari :  Beaucoup, à l’heure actuelle, ne considèrent plus  la religion comme un instrument de domination. Mais cela ne signifie pas que ces religieux veulent séparer  politique et religion. Ce qu’ils demandent, c’est la séparation de l’Église et de l’État. La religion peut motiver une prise de position politique, mais il importe de séparer l’Église et l’État.

SZ : Donc, un État laïc ?

Mohammed Schabestari : Bien sûr, mais laïc ne signifie pas la même chose pour un Occidental et pour un musulman. Dans les États musulmans, la religion a une énorme influence ; on critique le gouvernement et le pouvoir au nom des valeurs et de motivations religieuses. En Europe, il n’y a guère de gens pour en faire autant.

SZ : Portez-vous là un jugement de valeur, ou constatez-vous simplement une différence ?

Mohammed Schabestari : Simplement cela. Dans les pays occidentaux, la religion n’a pas cette fonction, c’est un fait historique (2). En tant que musulman, cela me satisfait de critiquer le politique à partir du religieux.

SZ : Qu’est-ce qui distingue pour vous les motivations religieuses de celles qui ne le sont pas ?

Mohammed Schabestari : La foi est un rempart contre le nihilisme.

SZ : Les membres d’Al Qaïda sont-ils des croyants ou des nihilistes ?

Mohammed Schabestari : Leurs actes sont incompatibles avec la religion. Beaucoup de scientifiques ( ? NdT) les ont analysés et sont parvenus à la conclusion que ce sont des nihilistes. On ne peut pas être à la fois nihiliste et croyant.

 NdT : Deux points me gênent terriblement : l’interprétation historique du Coran et la laïcité. D’une part les musulmans (très progressistes) que je fréquente considèrent le Coran comme un texte « la Parole(arabe) incréée et éternelle de Dieu». Je ne vois pas bien comment glisser l’histoire là-dedans.

 D’autre part, (2) FAUX ! les chrétiens aussi peuvent prendre des positions politiques  au nom de leur religion. La révolte des paysans à l’époque de Luther ou de nos jours la théologie de la libération en Amérique du Sud en sont deux exemples éclatants. Mais il ne faut pas prétendre imposer des pratiques (purement culturelles), seulement des règles morales (qui ne sont nullement en contradiction avec celles du Coran.) Dès qu’on essaie, surtout au nom d’une religion, QUELLE QU’ELLE SOIT, d’imposer des pratiques quotidiennes, le totalitarisme (et donc la négation de l’autre) n’est jamais loin. Il me semble que l’histoire aurait dû nous l’apprendre.


Source : Süddeutsche Zeitung, page 14

Article original publié le 24 octobre 2007

Sur l’auteur

Michèle Malane et Fausto Giudice sont membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, le traducteur, le réviseur et la source.

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OUMMA: 30/10/2007

 
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