HOME TLAXCALA
le réseau des traducteurs pour la diversité linguistique
MANIFESTE DE TLAXCALA  QUI SOMMES-NOUS ?  LES AMIS DE TLAXCALA  RECHERCHER 

AU SUD DE LA FRONTIÈRE (Amérique latine et Caraïbes)
EMPIRE (Questions globales)
TERRE DE CANAAN (Palestine, Israël)
OUMMA (Monde arabe, Islam)
DANS LE VENTRE DE LA BALEINE (Activisme dans les métropoles impérialistes)
PAIX ET GUERRE (USA, UE, OTAN)
MÈRE AFRIQUE (Continent africain, Océan indien)

ZONE DE TYPHONS (Asie, Pacifique)
KALVELLIDO AVEC UN K (Journal d'un prolo)
REMUE-MÉNINGES (Culture, communication)
LES INCLASSABLES 
LES CHRONIQUES TLAXCALTÈQUES 
LES FICHES DE TLAXCALA (Glossaires, lexiques, cartes)
BIBLIOTHÈQUE D'AUTEURS 
GALERIE 
LES ARCHIVES DE TLAXCALA 

21/10/2017
Español Français English Deutsch Português Italiano Català
عربي Svenska فارسی Ελληνικά русски TAMAZIGHT OTHER LANGUAGES
 
Avant-goût de "Miroirs", le nouveau livre de Galeano

Le paradoxe errant


AUTEUR:  Eduardo GALEANO

Traduit par  Investig'action, révisé par Fausto Giudice


 Chaque jour, en lisant les journaux, je suis un cours d’histoire.

Les journaux m’instruisent par ce qu’ils rapportent et par ce qu’ils taisent.

L’histoire est un paradoxe errant. La contradiction met ses jambes en mouvement. C’est peut-être pour cela que ses silences en disent plus long que ses paroles et, souvent, ses paroles révèlent, en mentant, la vérité.

Dans quelque temps paraîtra un livre que je viens d’écrire et qui a pour titre « Miroirs ». C’est en quelque sorte une histoire universelle, pardonnez mon audace. « Je peux résister à tout sauf à la tentation », a dit Oscar Wilde et j’avoue avoir succombé à la tentation de raconter quelques épisodes de l’aventure humaine dans ce monde du point de vue de ceux qui ne sont pas sur la photo.

Pour ainsi dire il s’agit de faits fort peu connus.
Je vous en résume quelques-uns, juste quelques-uns.

Lorsqu’ils furent expulsés du Paradis, Adam et Ève déménagèrent en Afrique, non à Paris.
Peu de temps après, alors que leurs enfants couraient déjà les routes du monde, on inventa l’écriture. En Irak, pas au Texas.
L’algèbre aussi fut inventé en Iraq. C’est Mohamed al Jwarizmi qui la créa, il y a mille deux cents ans de cela et les mots algorithme et guarismo  (chiffre e espagnol) viennent de son nom.
Les noms ne correspondent pas toujours à la chose qu’ils désignent. Au British Museum, par exemple, les bas-reliefs du Parthénon s’appellent les “marbres d’Elgin”, mais ce sont des sculptures en marbre créées par Phidias. Elgin est le nom de cet Anglais qui les vendit au musée.

Les trois inventions qui, en Europe, rendirent possible la Renaissance : la boussole, la poudre et l’imprimerie, avaient été inventées par les Chinois, lesquels avaient aussi inventé presque tout ce que l’Europe a réinventé par la suite.
Avant tout le monde, les Hindous avaient su que la terre est ronde et les Mayas avaient créé le calendrier le plus précis de tous les temps.

En 1493, le Vatican fit cadeau à l’Espagne de l’Amérique et offrit l’Afrique noire au Portugal « pour que les nations barbares soient soumises à la foi catholique ». En ce temps-là l’Amérique avait 15 fois plus d’habitants que l’Espagne et l’Afrique noire 100 fois plus d’habitants que le Portugal.

Exactement comme l’avait ordonné le Pape, les nations barbares furent soumises. Et comment !.

Tenochtitlán, le centre de l’empire aztèque, était fait d’eau. Hernán Cortés démolit la ville pierre après pierre et, avec les décombres, il combla les canaux sur lesquels circulaient 200.000 barques. Ce fut la première guerre de l’eau en Amérique. Aujourd’hui, Tenochtitlán s’appelle Mexico D.F. et là où circulait l’eau circulent à présent les voitures.

Le monument le plus haut d’Argentine a été élevé à la gloire du général Roca qui, au XIXº siècle, extermina les derniers Indiens de la Patagonie.


La plus longue avenue de l’Uruguay porte le nom du général Rivera qui, au XIXº siècle, extermina les derniers indiens Charruás.

 

   

Ils étaient quatre, trois hommes, Vaimacá Perú, Senaqué et Tacuabé, et une femme,  Guyunusa. Leur destin tragique est commémoré par ce monument, inauguré en 1938 dans le Prado de Montevideo, sur l’avenue Delmira Agustini.
Ces quatre « derniers Charrúas » furent déportés contre leur volonté par François de Curel en France en 1833, « à des fins d’études scientifiques » mais furent rapidement exhibés dans des cirques et échouèrent à Lyon, où 3 d’entre eux moururent au bout de quelques moisde maladies contractées suite aux mauvais traitements subis . Seul Tacuabé réussit à survivre et à s’enfuir sans laisser de traces avec sa fille, née dans l’exil français. En 1938, un journal lyonnais écrivait que ses descendants vivaient à Lyon.  
Ces hommes, qui avaient été combattants dans les guerres d’indépendance uruguayenne sous les ordres du général Artigas, ne pouvaient pas concevoir de vivre ailleurs que sur leurs terres et autrement qu’en liberté. Ils furent traités pire que des animaux.
En 2002, la dépouille du cacique Vaimaca Pirú fut transférée de France vers le Panthéon National de l'Uruguay. L’organe sexuel momifié et une portion de peau de Senaqué, conservés au Musée de l’Homme, à Paris, se sont « égarés » (FG, Tlaxcala)

 



John Locke, le philosophe de la liberté, était actionnaire de la Royal Africa Company qui achetait et vendait des esclaves.
Pendant que naissait le XVIIIº siècle, le premier des Bourbons, Philippe V, roi d’Espagne, étrenna son trône en signant un contrat avec son cousin le roi de France pour que la Compagnie de Guinée vendît des noirs en Amérique. Chaque monarque empochait 25% des bénéfices.

Voici le nom de quelques navires négriers : Voltaire, Rousseau, Jésus, L’Espérance, L’Égalité, l’Amitié.
Deux des pères fondateurs des Etats-Unis se sont évanouis dans le brouillard de l’Histoire Universelle. Personne ne se souvient de Robert Carter ni de Gouverner Morris. L’amnésie récompensa leurs actions. Carter fut le seul noble de l’Indépendance qui libéra ses esclaves. Morris, rédacteur de la Constitution, s’opposa à la clause qui stipulait qu’un esclave valait les trois cinquièmes d’une personne.

La première de « La naissance d’une nation », la première superproduction d’Hollywood, eut lieu en 1915, à La Maison Blanche. Le président Woodrow Wilson l’applaudit debout. Il était l’auteur des textes du film, un hymne raciste à la gloire du Ku Klux Klan.

Quelques dates:

À partir de l’an 1234 et durant les sept siècles suivants, l’église catholique interdit aux femmes de chanter dans les églises. Leurs voix étaient impures à cause de cette vielle affaire d’Ève et du péché originel.
En 1783, le roi d’Espagne décréta que les travaux manuels n’étaient pas déshonorants, ce qu’on appelait les « métiers vils » qui jusqu’à cette date entraînaient la perte de la qualité d’hidalgo » (titre de noblesse)
Jusqu’en 1986 le châtiment des enfants dans les écoles était légal en Angleterre, avec des lanières de cuir, des baguettes et des gourdins.

Au nom de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, la Révolution française proclama, en 1793, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Alors la militante révolutionnaire Olympe de Gouges proposa la déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne. La guillotine lui trancha la tête.

Un demi-siècle plus tard, un autre gouvernement révolutionnaire, durant la Première Commune de Paris, proclama le suffrage universel. En même temps il refusa le droit de vote aux femmes à l’unanimité moins une voix : 899 voix contre, une seule voix pour.

L’impératrice chrétienne Théodora ne déclara jamais être révolutionnaire ni rien qui y ressemble. Mais il y a mille cinq cents ans l’empire byzantin fut, grâce à elle, le premier État au monde où l’avortement et le divorce furent un droit pour les femmes.
Le général Ulysse Grant, vainqueur dans la guerre du nord industriel contre le Sud esclavagiste, fut ensuite président des États-Unis.

En 1875, en réponse aux pressions britanniques, il déclara :
- « Dans 200 ans, quand nous aurons obtenu du protectionnisme tout ce qu’il peut nous offrir, nous aussi nous adopterons la liberté du commerce ».
Ainsi donc, en 2075, le pays le plus protectionniste au monde adoptera la liberté du commerce.

Lootie, Petit Butin, fut le premier chien péquinois qui débarqua en Europe.
Il fit le voyage de Londres en 1860. Les Anglais le baptisèrent ainsi parce qu’il faisait partie du butin arraché à la Chine au bout des deux longues guerres de l’opium.

La reine Victoria, cette reine narcotrafiquante, avait imposé l’opium à coups de canon. La Chine fut transformée en une nation de drogués au nom de la liberté, de la liberté du commerce.

Au nom de la liberté, de la liberté du commerce, en 1870 le Paraguay fut anéanti. Au bout d’une guerre de cinq ans, ce pays, le seul pays d’Amérique qui ne devait pas un centime à qui que ce soit, inaugura sa dette extérieure. Sur ses ruines encore fumantes arriva de Londres son premier prêt. Il fut destiné à payer une énorme indemnité au Brésil, à l’Argentine et à l’Uruguay. Le pays assassiné paya aux pays assassins le travail qu’ils avaient eu à l’assassiner.

Haïti aussi paya une énorme indemnité. Depuis qu’en 1804 l’île avait conquis son indépendance, la nouvelle nation dévastée dut payer à la France une fortune pendant un siècle et demi pour expier le péché de sa liberté.
Aux États-Unis les grandes entreprises jouissent des Droits de l’Homme. En 1886, la Cour Suprême étendit les Droits de l’Homme aux entreprises privées et il en est toujours ainsi.

Peu de temps après, au nom de la défense des Droits de l’Homme de leurs entreprises, les États-Unis envahirent 10 pays riverains de divers océans du monde.

Alors Mark Twain, dirigeant de la lLgue anti-impérialiste, proposa un nouveau drapeau avec des crânes à la place des étoiles et un autre écrivain, Ambrose Bierce, décréta :

- « La guerre est le chemin choisi par Dieu pour nous enseigner la géographie ».

Les camps de concentration sont nés en Afrique. Les Anglais entreprirent d’expérimenter la chose et les Allemands la développèrent. Par la suite Hermann Göring appliqua, en Allemagne, le modèle que son papa avait testé, en 1904, en Namibie. Les maîtres de Joseph  Mengele avaient étudié, dans le camp de concentration de Namibie, l’anatomie des races inférieures. Les cobayes étaient tous noirs.

En 1936, le Comité Olympique International ne tolérait aucune insolence. Au cours des jeux de 1936, organisés par Hitler, l’équipe de football du Pérou infligea un 4 à 2 à l’équipe d’Autriche, pays natal du Führer. Le Comité Olympique annula le match.
Hitler ne manqua pas d’amis. La fondation Rockefeller finança des recherches raciales et racistes de la médecine nazie. La société Coca-Cola inventa le Fanta en pleine guerre pour le marché allemand. IBM rendit possible l’identification et la classification des Juifs et ce fut la première performance à grande échelle du système de cartes perforées.

En 1953 éclata le soulèvement ouvrier dans Allemagne communiste.

Les travailleurs descendirent dans la rue et les tanks soviétiques se chargèrent de les faire taire. Alors Bertolt Brecht proposa : « Ne serait-il pas plus simple que le gouvernement dissolve le peuple et  en élise un autre ? ».


Opérations de marketing. L’opinion publique est « la cible ». Les guerres se vendent en mentant comme on vend des voitures.

En 1964, les États-Unis envahirent le Vietnam parce que le Vietnam avait attaqué deux navires des États-Unis dans le Golfe du Tonkin. Alors que la guerre avait déjà écrabouillé une multitude de Vietnamiens, le ministre de la Défense des États-Unis, Robert McNamara, avoua que l’attaque du Golfe du Tonkin n’avait jamais existé.
Quarante ans plus tard l’histoire s’est répétée en Irak.

Des milliers d’années avant que l’invasion étatsunienne n’amène la civilisation en Irak, ce pays barbare avait vu naître le premier poème d’amour de l’histoire universelle. En langue sumérienne, écrit dans l’argile, le poème raconte la rencontre entre une déesse et un berger. Inanna, la déesse, aima cette nuit-là comme si elle était mortelle. Dumuzi, le berger, fut immortel tant que dura cette nuit-là.

Des paradoxes errants, des paradoxes stimulants :

El Aleijadinho, l’homme le plus laid du Brésil, créa les plus belles sculptures de l’ère coloniale américaine.
Le livre des voyages de Marc Polo, aventure de la liberté, fut écrit dans la prison de Gènes.
Don Quichotte de la Manche, cette autre aventure de la liberté, est né dans une prison de Séville.
Ils étaient petits-fils d’esclaves, ces noirs qui inventèrent le jazz, la plus libre des musiques.
Un des plus grands guitaristes de jazz, le Gitan Django Reinhardt, n’avait que deux doigts à sa main gauche.
Le grand maître de la cuisine française, Grimod de la Reynière, n’avait pas de mains. C’est avec deux crochets qu’il écrivait, qu’il cuisinait et qu’il mangeait.


Source : http://www.pagina12.com.ar/diario/sociedad/3-96843-2007-12-30.html

Article original publié le  30 Décembre 2007

Sur l’auteur

Investig'action est le site Michel Collon, partenaire de Tlaxcala et Fausto Giudice est membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, le traducteur, le réviseur et la source.

URL de cet article sur Tlaxcala :
http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=4548&lg=fr


REMUE-MÉNINGES: 26/01/2008

 
 IMPRIMER CETTE PAGE IMPRIMER CETTE PAGE 

 ENVOYER CETTE PAGE ENVOYER CETTE PAGE

 
RETOURRETOUR 

 tlaxcala@tlaxcala.es

HEURE DE PARIS  14:6