« Le Djebel Boulaâlem reste un symbole du sumud* face à l’appareil répressif du Makhzen* »
(Banderole vue le 22 juin à Sidi Ifni)

À l’aube du samedi 7 juin, plus de 3000 policiers accompagnés de chiens ont délogé de force des manifestants installés sous des tentes, qui bloquaient depuis le vendredi 30 mai l’accès au port de la petite ville de Sidi Ifni Aït Baamrane (20 000 habitants), dans l’extrême-sud du Maroc, pour réclamer du travail pour les jeunes chômeurs diplômés et de meilleures conditions économiques et sociales pour tous. Cette intervention sauvage a fait un nombre indéterminé de morts, de blessés, de disparus et d’arrestations. La population de Sidi Ifni a organisé la résistance au blocus imposé à la ville et a reçu le soutien des mouvements sociaux de tout le pays.Le dimanche 22 juin, une caravane venue des principales régions a rejoint une grande marche de lutte. Amal Lahoucine, un militant révolutionnaire indépendant marocain, y était. Voici son rapport à chaud.
Les traducteurs ont tenté de restituer le style de l’auteur. Les mots suivis d’un astérisque sont expliqués en notes.(FG)

Les événements se fécondent dans les montagnes des Aït Baamrane, comme si l’histoire se répétait dans les conditions matérielles de la vie sociale moderne, et il en sera ainsi tant que les conditions économiques et sociales des gens ne changeront pas. Les gens continueront à protester. Les cris de colère forment comme une longue litanie qui s’entend de Tamassint* à Sidi Ifni, en passant par Sefrou*, Boumal Ndadès*. Le régime se retrouve impuissant face à la montée des mouvements de révolte des masses populaires : c’est là une équation insoluble pour lui. On a assisté à une succession ininterrompue de tels mouvements depuis Iminchil* en 2005, malgré ce qu’on voulait croire en haut lieu, qu’il s’agissait de mouvements éphémères.
Le mouvement protestataire organisé de Sidi Ifni Aït Baamrane est la meilleure réponse aux carriéristes* qui courent derrière les fauteuils et les strapontins de la lâcheté, choisissant le plus court chemin vers le haut de l’échelle. Et c’est sur les eaux les plus polluées que brillent les étoiles de leur « réussite ». On le voit bien aujourd’hui avec le mouvement des résistants et résistantes enracinés à Sidi Ifni, au-dessus desquels flottent ces douteuses étoiles.
Ces résistants et résistantes baamraniens ont accueilli avec leur hospitalité légendaire les gens venus en solidarité des quatre points cardinaux du territoire de la résistance. Les femmes ont accueilli les marcheurs avec des plats du terroir amazigh*, tenus par les mains pudiques de leurs filles, et ayant une signification symbolique multiple : plats de Tagla, cet orge cultivé par les paysans pauvres de la région assaisonné de beurre baratté par leurs femmes et filles à partir du lait de leurs vaches. Dans le geste symbolique de ces gens donnant le meilleur de la terre à laquelle ils sont viscéralement attachés, on peut voir à la fois la force du conflit de classe et leur attachement à la culture amazighe transmise par les ancêtres et les héros du passé, qui n’avaient pour lutter contre l’oppression impérialiste la plus sophistiquée que des fusils primitifs et des plats de Tagla, mais avec une volonté farouche qui leur permit de vaincre les colons, qui finirent par reconnaître leurs droits naturels et historiques. Sidi Ifni, haut lieu de la résistance, est une ville édifiée par les paysans pauvres. Leur idéal fut la bataille d’Anoual*, grande victoire de la République du Rif sous la direction de Si Mohand Ben Abdelkrim Al Khattabi*, qui fut un phare pour les résistants au colonialisme du monde entier, y compris chinois, vietnamiens et latinoaméricains. Sa lumière brille toujours.
Le régime actuel se défile devant cette équation impossible, vaincu par la résistance des paysans pauvres des montagnes des Aït Baamrane. L’histoire se répète, avec les petits-enfants des combattants d’hier.
Cette offrande de Tagla est un symbole fort de la lute de classe entre bourgeoisie et prolétariat. En effet, il est devenu d’usage d’offrir, dans les cérémonies officielles, des dattes et du lait : ce rituel d’hospitalité d’origine purement sahraouie a été récupéré par la bourgeoisie. Mais ils ne sont pas arrivés à récupérer les rituels des Aït Baamrane et des Rifains, qui sont restés des symboles propres aux paysans et paysannes pauvres.

L’intifada d’Ifni Aït Baamrane a fait tomber « les masques des arrivistes », comme l’a dit un militant de Tamassint. Oui, en effet, les masques sont tombés, lorsque le Comité national de solidarité pour le 22 juin a pris la parole et a exprimé dans son intervention les arrière-pensées récupératrices des dirigeants de partis politiques (de « gauche », NdT).
Comment en aurait-il pu être autrement, dès lors que le représentant du Comité national, dans son discours improvisé, a joué sur les sentiments, oubliant que les sentiments des Baamraniens sont comme un feu qui chasse toute fumée ? Puis il a parlé de développement illusoire au lieu de parler de solidarité, tombant enfin dans une autoglorification de la gauche ; il ne comprenant apparemment pas que les Baamraniens sont au-delà des vieux schémas. Si quelqu’un croit qu’on peut encore manipuler les gens avec ce genre de discours, il se trompe lourdement. Il n’y a plus rien à récupérer pour ceux qui débarquent après chaque intifada. Les gens n’écoutent même plus ce genre de discours. Le vrai visage de ceux qui se maquillent de nuit apparaît une fois le jour venu. Et l’aube s’est désormais levée sur Sidi Ifni, jetant la lumière sur la ligne de démarcation entre arrivisme et révolution.
Les mots d’ordre des Aït Baamrane, lus au micro par un petit garçon avec une voix ferme et déterminée, étaient, eux, clairs et nets :
- En premier lieu, avant même de parler de développement illusoire, ils demandent la libération de tous les héros détenus de l’intifada, qui a été l’œuvre des seuls bamraaniens et baamraniennes.
"Nous exigeons la libération immédiate de tous les détenus"
Les noms des détenus de gauche à droite : Abdelkader Adbib, Brahim Barra, Ahmed Bourfim, Mohamed El Wahdani et Radi Zine El Aâbidine (auxquels il faut ajouter Brahim Sbaâ Ellil, enlevé à son domicile de Rabat dans la nuit du 26 au 27 juin)

- En deuxième lieu, la réapparition des disparus du samedi noir, sans doute tombés sous les balles de la répression.
- Troisièmement, arrêt de toutes les poursuites judiciaires et levée du siège des montagnes environnant Sidi Ifni.
- Quatrièmement, juger tous les criminels, assassins et violeurs des garçons et filles baamraniens, héros et héroïnes du samedi noir.
Le message était donc clair pour ceux qui comptent revenir le 6 juillet 2008 pour organiser un cirque (un soi-disant festival).
Ainsi, de Colomina* à Dejebel Boualem, les Bamraaniens et Bamraaniennes se sont révoltés contre un couvre-feu imposé par des forces de répression multiples, et sont parvenus à s’unir dans un mouvement populaire jamais vu. Symbole fort pour tous les hommes libres qui essayent de briser les chaînes de l’impérialisme, de ses valets bourgeois et leurs béni oui-oui arrivistes.
Et la marche du 22 juin 2008, réalisée par les Baamraniens et Baamraniennes avec l’appui de militantes et militants venus de tous les points chauds du pays, a un sens : tous ceux venus d’ailleurs étaient conscients que lors de leurs propres intifadas à venir, les Baamraniens viendront leur apporter leur solidarité à leur tour. Et pour les idiots qui ne veulent pas comprendre, les femmes du Maroc continueront à enfanter des fils et des filles heroïques et prêts au sacrifice.
Il est temps que les partis défaits se regardent dans le miroir et fassent leur examen de conscience, pour tirer des leçons de ce grand événement, qui a fait mentir leur rengaine sur les « pesanteurs » (« les masses ne sont pas prêtes, les conditions ne sont pas favorables »). Ce n’est là qu’un mécanisme de guerre psychologique pour casser la dynamique des militantes et militants. Assez de bobards : le peuple est prêt à faire lui-même l’histoire avec la vie et l’âme de ses filles et fils pour trouver le chemin de sa libération.

Notes des traducteurs
Colomina : vieux quartier espagnol de la ville de Sidi Ifni
Djebel Boulaâlem : montagne surplombant la ville de Sidi Ifni
Sumud : caractère impénétrable, attachement aux racines, résistance enracinée, autosuffisance et liberté ; caractéristique des peuples qui ne se laissent ni dompter ni séduire, forts de leurs richesses intérieures. Samda (mêm racine) : roche fortement ancrée dans le terrain ; Mismâd : chamelle qui continue à donner du lait malgré la sécheresse.
Makhzen : ce mot dont le premier sens est entrepôt (du verbe khazzan, entreposer) et qui est à l’origine du français magasin, de l'espagnol almacén et de l'italien magazzino, désigne au Maroc l’ensemble du pouvoir tentaculaire dont la tête est le Palais royal, et qui pousse ses tentacules jusque dans les partis dits d’opposition. Il existe une longue tradition de dissidence par rapport au Makhzen, traditionnellement désignée par celui-ci sous le terme de siba’ (hors-la-loi). Les régions rurales entrées en dissidence se proclament alors autonomes et se soumettent à la seule autorité des chioukhs, les chefs de tribus. À l’époque du Protectorat français, les autorités coloniales ont reconnu l’autorité de certains de ces chefs sur des parties du territoire, par exemple celle du Glaoui sur le triangle Marakech-Ouarzazate-Taliouine, ce qui donnait de fait une situation de « double pouvoir » (évidemment pas exactement au sens où l’entendait Léon Trotsky…
Tamassint : village natal du colonel Haddou Akchich, fondateur de l'Armée de libération nationale d’Afrique du Nord sous direction de si Mohand ben Abdelkrim El Khattabi (région d'Al Hoceima, Rif) frappée en 2004 par un tremblement de terre, dont la population lutte âprement pour être relogée. Voir article et vidéos.
Sefrou : ville qui fut le théâtre de manifestations violemment réprimées à l’automne dernier, qui ont provoqué l’annulation d’une forte augmentation du prix du pain annoncée par le Makhzen. Les militants arrêtés alors viennent d’être libérés et ont participé à la caravane du 22 juin.
Boumal Ndadès : localité du sud-est (région de Ouarzazate), où 34 militants amazighs étudiants et ouviers ont été arrêtés ces derniers mois et condamnés à de lourdes peines de prison. Lire les informations ici.
Iminchil : localité du Moyen-Atlas (région d'Errachidia), qui a vu la première intifada des paysans pauvres écrasé par les forces de répression en 2005.
El mouharouiloune, titre d’un poème du grand poète syrien Nizar Qabbani , où il expliquait pourquoi il quittait son poste d’ambassadeur.
Amazigh : homme libre. C’est ainsi que les « Berbères » s’appellent eux-mêmes. Pluriel : Imazghen. Langue : tamazight. Les Aït Baamrane sont un mélange d’Imazghen parlent le tachelhite (langue des Chleuhs du Souss) et la hassaniya (langue arabo-berbère).
Anoual : bataille connue en Espagne sous le nom de désastre d’Anoual, qui vit la défaite cuisante de l’armée espagnole (pertes : 16 000 soldats tués, 24 000 blessés, 150 canons et 25 000 fusils pris par les Rifains) face aux combattants rifains d’Abdelkrim, en juillet 1921.
Abdelkrim (1882-1963) : héros de la résistance aux puissances coloniales française et espagnole, il fonde en 1922 la République confédérée des Tribus du Rif. À partir de 1925, Abdelkrim combat les forces françaises dirigées par Philippe Pétain à la tête de 200 000 hommes et une armée espagnole commandée personnellement par Miguel Primo de Rivera, soit au total de 450 000 soldats, qui commencent les opérations contre la République du Rif. Le combat intense dura une année, mais par la suite les armées françaises et espagnoles combinées - utilisant, entre autres armes, l'ypérite - furent victorieuses des forces d'Abdelkrim.
Abdelkrim se rend comme prisonnier de guerre, demandant à ce que les civils soient épargnés. Il n'en sera rien, les puissances coloniales ne pouvant tolérer qu'un tel soulèvement reste impuni. Ainsi dès 1926 des avions munis de gaz moutarde bombarderont des villages entiers, faisant des Marocains du Rif les premiers civils gazés massivement dans l'Histoire, à côté des Kurdes irakiens gazés par les Britanniques. On estime à plus de 150 000 le nombre de morts civils durant les années 1925-1926, mais aucun chiffre crédible ne peut être avancé.
En 1926, Abdelkrim est exilé à La Réunion, où on l'installe d'abord jusqu'en 1929 au Château Morange, dans les hauteurs de Saint-Denis. Quelques années passent. Il devient habitant de la commune rurale de Trois-Bassins, dans l'ouest de l'île, où il achète des terres et construit une belle propriété. Il y vit douze à quinze ans. En mai 1947, ayant finalement eu l'autorisation de s'installer dans le sud de la France, il embarque à bord d'un navire des Messageries maritimes en provenance d'Afrique du Sud et à destination de Marseille avec 52 personnes de son entourage et le cercueil de sa grand-mère, le Katoomba.
Arrivé à Suez où le bateau fait escale, il réussit à s'échapper et passa la fin de sa vie en Égypte, où il présidera le « Comité de libération pour le Maghreb arabe ». Il rédigera, à la demande de la résistance vietnamienne , un appel à la désertion aux soldats marocains du corps expéditionnaire français en Indochine, qui sera diffusé par les Vietnamiens, entraînant plusieurs centaines de désertions de goumiers, qui rejoindront les combattants vietnamiens. Mohand ben Abdelkrim El Khattabi meurt en 1963 au Caire où sa dépouille repose encore. Au sortir de l'indépendance, la répression d'une révolte du Rif fait plus de 8 000 morts entre 1958 et 1961.

Cette jeune fille, Maryam Aout Mouhine, a été violée par des policiers durant le samedi noir du 7 juin. Elle a osé témoigner à visage découvert et nominalement dans le journal Al Michaal (Le Flambeau). Lire son témoignage en français ici.
E هذه الفتاة ، مريم أوتموحين ، قد تعرضت للإغتصاب من طرف الشرطة في السبت الأسود ليوم 07 يونيو . شأت أن تدلي بشهادتها بالإسم و الصورة في أسبوعية المشعل المغربية
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