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15/08/2020
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La barbarie de l’offensive militaire du 7 juin à travers le témoignage d’une victime

Maryam Aout Mouhine, violée par des policiers à Sidi Ifni, témoigne


AUTEUR:  Mustapha HIRANE مصطفى حيران

Traduit par  Tafsut Aït Baamrane


Le témoignage qu’on lira ci-dessous est un démenti irréfutable aux affirmations de ceux qui jurent la main sur le cœur que le 7 juin 2008, les policiers marocains n’ont violé personne à Sidi Ifni. Il faut saluer le courage de Mustapha Hirane, le journaliste qui a recueilli ce témoignage. Lui-même a été victime de brutalités policières de la  part des Forces auxiliaires alors qu’il couvrait une manifestation de diplômés chômeurs devant le Parlement à Rabat en mai 2007..


Je me préparais à partir pour Sidi Ifni une semaine après les événements sanglants du 7 juin. Les gens de là-bas étaient pris entre la mer, la montagne et l’enclume du Makhzen et essayaient de reprendre leur souffle. Ils essayaient de comprendre ce qui s’était passé afin de le digérer. La mission qui m’avait été clairement assignée par le comité de rédaction de notre hebdomadaire Al Michaal (Le Flambeau) spécifiait que je devais aller recueillir des témoignages de jeunes filles victimes d’atteintes à leur pudeur. Ce n’était pas une tâche facile. C’est dur de convaincre des filles éduquées dans un milieu traditionnel de faire des révélations sur les atrocités subies de la part des animaux prédateurs de l’appareil exécutif du Makhzen nouveau. J’ai insisté à encourager les victimes, à les convaincre de tout déballer, quelle qu’en soit l’horreur. Pour que cela ne puisse plus se répéter ou qu’au moins le Makhzen et ses sbires réfléchissent à deux fois avant de saccager à nouveau les espaces privés et l’intimité des gens et de violer des femmes.
Des victimes sont accepté de relever ce défi. Je dois dire franchement que ces femmes sont des gardiennes farouches de la citadelle de l’honneur des femmes marocaines, dans une époque où toutes les autres citadelles s’écroulent. Le témoignage « grave » (comme on dit « blessure grave ») que vous allez lire émane d’une jeune fille baamranienne de Sidi Ifni. Son nom : Maryam Aout Mouhine (photos). Elle s’est portée volontaire parmi un groupe de femmes et de jeunes filles pour informer l’opinion publique nationale sur les atrocités et la bassesse du Makhzen nouveau et de ses sbires. Le témoignage de Maryam n’est que le premier. D’autres suivront la semaine prochaine.

 

L’officier de police : « Prenez cette fille de p. et emmenez-là  où elle pourra se faire mettre »

« Je suis sortie le matin du samedi 7 juin pour faire des courses. Je suis tombée sur un agent de police qui a commencé à m’insulter sans raison en me disant : « Va te faire f., espèce de p. » J’ai répondu : « Soigne ton langage. » Il a recommencé à me lancer les mêmes insultes. À ce moment, un autre agent s’est approché de moi et m’a demandé quel était le problème entre son collègue et moi. Et quand je le lui ai expliqué, en pensant qu’il allait régler le problème, il en a profité pour m’attraper et me ramener à son chef, un officier. Ce dernier m’a aussi demandé quel était le problème. Je lui expliqué à nouveau ce qui s’était passé et toutes les insultes proférées contre moi. Et lui il a dit au policier qui m’avait ramené : « Prenez cette fille de p. et emmenez-là  où elle pourra se faire mettre .»

Ils m’ont conduite près du collège Moulay Abdallah, où j’ai pu voir ce qu’ils faisaient : ils avaient allongé un jeune par terre et lui portaient des coups de pied partout, surtout au visage. Puis mon tour est venu de recevoir ma part de coups, dont vous pouvez voir les traces : je suis couverte de bleus et je ne peux même pas m’asseoir. À un moment, un autre policier est arrivé, cagoulé. Il m’a prise, m’a poussée contre le mur du collège et A commencé à me battre sur le bas du dos et quand j’ai cessé de crier parce que je ne sentais plus mon corps, qui ressemblait à un cadavre, il a commencé à me frapper à la tête. J’ai essayé de protéger mon visage des coups donnés à l’aveuglette mais j’ai senti mon nez se casser. D’autres policiers se sont joints à la meute, ils m’ont maintenu les bras pour permettre à leur collègue cagoulé de me frapper à sa guise, sous une pluie d’insultes incessantes de la part de toute la meute. « Va te faire foutre, pute, on va niquer ta mère. Fille de pédé, fille de pute ! »

Tout cela se passait devant le collège Moulay Abdallah. Puis ils m’ont emmenée au commissariat. En descendant de l’estafette, j’ai été brutalisée, giflée, j’ai reçu des coups de poing sur la tête. Je ne pouvais plus me tenir debout. Ils m’ont traînée à l’intérieur du commissariat. L’un d’eux a failli écraser mes lunettes de vue, qui étaient tombées. Il l’aurait fait si je n’avais pas expliqué qu’elles m’étaient indispensables et que j’avais vendu une brebis 500 dirhams (= 50€) pour me les payer. Il les a alors ramassées et les mises dans sa poche. C’est alors que deux policiers que je pense pouvoir reconnaître entre mille – l’un d’eux s’appelle Badr, selon les jeunes de la ville qui le connaissent, il a été ensuite muté – m’ont emmenée dans une pièce et m’ont obligée à me déshabiller. J’ai refusé.

Devant mon refus, ils ont recommencé à me frapper, en mettant mes vêtements en lambeaux. Toutes les jeunes filles détenues dans le commissariat ont connu le même sort. Celles qui le nieraient mentiraient, par peur pour leur honneur, dans une petite ville comme Ifni. J’ai vu des femmes et des hommes que je connais se faire battre devant leurs maris ou leurs femmes. Ils ont déchiqueté les vêtements des autres femmes devant leurs maris. Vu ce que j’ai subi, j’ai souhaité me retrouver face à face avec un policier tout seul, et je suis sûre que je l’aurais battu. Mais malheureusement, ils étaient comme des criquets sur un seul cadavre, qui ne le lâchent que quand ils l’ont nettoyé à fond.

« Il a mis un bâton entre mes cuisses en criant :’Allez, bouge-toi, fille de pédé’ »

Après qu’ils m’avaient carrément dénudée, un de ces policiers m’a mis un bâton entre les cuisses et il a commencé à m’embrasser de force et à chaque fois que j’essayais de le repousser, il me frappait au visage ou sur la tête. Pendant ce temps, les autres reniflaient les lambeaux de mes vêtements et me caressaient entre les fesses. J’avais très mal, mais malgré cela, j’ai résisté. (…)

D’autres filles m’ont avoué qu’elles ont été victimes de viols collectifs à l’intérieur du commissariat.
Chacun venait à son tour me renifler et m’embrasser de force sur les seins. Mes gestes de résistance entraînaient chaque fois des insultes et des coups. J‘ai dit à un policier qui était en train de m’embrasser et de me serrer dans ses bras :’Éloigne-toi de moi, pour l’amour de Dieu’. À un moment, l’un des policiers, qui ne supportait plus ce qu’ils étaient en train de me faire subir, m’a dit :’Tiens tes habits, rhabille-toi. Pardonne-moi’. Et il m’a emmenée dans une autre cellule. Juste au moment où j’entrais dans la cellule, il a commencé à m’insulter et à me dénigrer :’Avance, pute, fille de pédé !’, pour se faire bien voir de ses supérieurs qui venaient d’entrer dans la cellule. Il a pris les habits et les a jetés à l’autre bout de la cellule.

Je n’ai jamais vu de telles scènes, même au cinéma.

Il y avait plein de jeunes hommes nus. À côté de chaque jeune, il y avait des bouteilles vides. À ma sortie du commissariat, j’ai demandé la raison de la présence des bouteilles et ils m’ont dit qu’on les a forcés à s’asseoir dessus, mais qu’ils ne peuvent pas le dire publiquement par pudeur. La plupart de ces jeunes habitent dans le quartier de Colomina.
Dans cette ambiance, les coups étaient portés sur tous les corps nus, sur toutes les parties du corps, surtout les fesses et les organes génitaux et gare à celui qui résiste. Ils ont été frappés même avec d s matraques, des coups de pied, au visage, partout, jusqu’à ce qu’ils tombent comme une bête qu’on égorge.
Quand j’ai dit ‘Non’ en français à l’un des policiers qui voulait me violer, il est devenu fou et il m’a frappée hystériquement jusqu’à ce que je tombe par terre. Ils m’ont alors surnommée ‘Non’. Ils disaient ‘Viens là, toi, la Non, bien sûr en me frappant. À ce moment-là, j’ai vu un de leurs supérieurs qui marchait comme un paon nous regarder, tous et toutes nus comme des nouveaux-nés, avec un sourire méprisant. Un jeune lui a dit :’S’il te plaît, passe-moi un téléphone, pour que j’appelle un caïd* à Agadir, c’est lui qui m’a envoyé ici en mission, je n’étais pas là pour manifester, vous pouvez vérifier ça, ma voiture est dehors, elle est immatriculée à Agadir.’ Le gradé a répondu : ‘Nous, on les ordres du roi pour faire ce qu’on est en train de faire et toi, tu veux parler avec le caïd ? Est-ce qu’il y a quelqu’un au-dessus du roi dans ce pays ?’

Je me rappelle très bien le visage de cet officier et je pourrais le reconnaître entre mille.
À un moment, un policier m’a emmenée nue, m’a jetée par terre, a mis son pied sur la gorge en disant :’Si tu bouges, pute, je tue ta mère’ (…) puis il m’a frappée à la fesse à main nue puis avec sa matraque, en riant à gorge déployée.

Tous les policiers qui nous traités ainsi travaillent au commissariat de Sidi Ifni. Je peux les reconnaître puisque je les croise chaque jour, en allant et venant de mon quartier de Colomina.

 « Regarde, pute, comme le zob du Makhzen est long*** ! »

Ils m’ont fait sortir de la deuxième cellule, puis on m’a mis un bandeau sur les yeux et conduite par la main vers l’étage supérieur. Arrivée je ne sais où, j’ai été interrogée sur mon état-civil – nom du père, de la mère etc. -, une rafale de questions. Par exemple, ils m’ont interrogée sur Al Wahdani**** que je ne connaissais pas – j’ai découvert son existence par la suite, en lisant les journaux. Ils m’ont aussi demandé si je connaissais Si Barra*****. J’ai dit que je ne les connaissais pas. On m’a demandé si je faisais partie d’une association, j’ai répondu que non. On m’a demandé mes opinions, si j’étais satisfaite de la situation actuelle à Sidi Ifni. J’ai répondu sincèrement. Si j’avais fait partie d’une association, je le leur aurais dit pour avoir la paix.
Une fois fini l’interrogatoire– pendant lequel, exceptionnellement, ils ne m’ont plus frappée -, quelqu’un m’a prise par le poignet et m’a fait sortir. Je ne voyais toujours rien. En descendant les escaliers, j’ai entendu quelqu’un, au-dessus de moi, me dire :’Enlève ton bandeau’. J’ai reconnu la voix du gradé à la démarche de paon.

J’ai enlevé le bandeau, puis j’ai tenu le poignet du policier, par réflexe de peur. L’officier a eu alors ce commentaire :’Lâche le gars, ou alors est-ce que le courant est passé entre vous ?’ Et il a éclaté d’un rire hystérique avec ses collègues. À ce moment-là, le policer qui m’avait arraché mes sous-vêtements la première fois m’a dit :’Allez, rhabille-toi, dégage et fous le camp chez toi, espèce de pute !’

J’ai entendu des insultes que je n’avais jamais entendues. Ce qui m’est arrivé ne m’était jamais arrivé dans ma vie. (…)

Au moment de sortir, j’ai demandé au policer qui m’insultait qu’il me rende mes lunettes******. Il m’a répondu : ‘Elles sont où, fille de pute’, et il m’a poussée violemment hors du commissariat. Une fois sortie, je me suis retrouvée face à une meute de policiers qui se sont écriés en chœur : ‘Oh la pute ! Oh la pute !’ et c’est là que l’un d’eux m’a agrippée par l’épaule et m’a secouée en me disant :’Tu as vu, espèce de pute ? Elle est longue, la bite du Makhzen, hein ?’

 

 

Notes de la traductrice

* La hiérarchie administrative du Makhzen** marocain se décompose comme suit :
le wali (gouverneur de région)
le amil (préfet de province)
le pacha (sous-préfet de ville)
le super-caïd (sous-préfet rural)
le caid (chef de district rural)
le khalifa (sous-caïd rural)
le cheikh (sous-sous-chef urbain ou rural)
le moquadem (chef de quartier urbain ou rural)
le chaouch (le concierge, l’œil de ses maîtres et collecteur de bakchichs : on le trouve partout, en ville, à la campagne, sur mer, sur terre et dans les airs...Surnommé en milieu rural "chambaite" [de garde-champêtre])

** Makhzen : ce mot dont le premier sens est entrepôt (du verbe khazzan, entreposer) et qui est à l’origine du français magasin, de l'espagnol almacén et de l'italien magazzino, désigne au Maroc l’ensemble du pouvoir tentaculaire de l'État, et qui pousse ses tentacules jusque dans les partis dits d’opposition. Il existe un vieux débat pour savoir si le roi fait partie du Makhzen ou non. D’autre part, n’importe qui, même non fonctionnaire, peut en faire partie.

*** « Zob el makhzen touil », et « Yedd el makhzen touila »(Le bras du makhzen est long » : expressions courantes au Maroc. Zob : pénis. 

**** Mohamed Al Wahdani : détenu politique suite au samedi noir du 7 juin.

***** Brahim Barra : responsable d’ATTAC Sidi Ifni, détenu suite au samedi noir

****** Dans une interview postérieure à Al Jazeera, Maryam a précisé que ses lunettes lui avaient éé finalement rendues.


Source : Al Michaal (Le Flambeau)

Article original publié en Juin 2008

Sur l’auteur

Tafsut Aït Baamrane  est membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, la traductrice et la source.

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MÈRE AFRIQUE: 01/07/2008

 
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