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22/10/2019
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« À Cuba l’éducation et la santé en accès libre sont des droits humains fondamentaux » - Interview de l’ambassadeur cubain à Genève, Juan Antonio Fernández Palacios


AUTEUR:   Zeit-Fragen

Traduit par  Michèle Mialane, révisé par Fausto Giudice


Depuis la Révolution cubaine de 1959 Cuba a souvent été perçue comme un appendice de l’Union soviétique. Lorsque celle-ci s’est effondrée, nombre d’Occidentaux avaient prédit que le socialisme cubain ne lui survivrait pas. Mais 18 ans après le système est plus solide que jamais.

   Après la Révolution de 1959, en1961, les USA ont décrété un blocus commercial contre Cuba, dans l’intentio, de mettre à genoux ce petit pays. Ce fut un échec, car les Cubains étaient fermement décidés à ne pas se plier au diktat des USA. Il y a des années que l’ONU exige la levée de cet embargo. En octobre dernier 185 nations se sont prononcées à l’Assemblée générale des Nations Unies en faveur d’une résolution cubaine demandant la levée du blocus commercial usaméricain qui dure maintenant depuis près de 50 ans. L’UE a mis fin au sien cette année, les USA ont maintenu le leur.

C’est cette actualité qui a poussé Zeit-Fragen à réaliser en novembre 2008 cette interview de Juan Antonio Palacios, ambassadeur permanent de Cuba auprès de  l’ONU à Genève.

Zeit-Fragen : Cuba est soumis à des sanctions depuis près de 50 ans. Ces sanctions ont été infligées par les USA, après le changement de système politique et l’expulsion du dictateur Batista. Comment Cuba a-t-elle pu survivre dans une situation aussi difficile et pénible ?

Fernandes Palacios : Nous parlons de près de 50 ans d’embargo. Il est important de rappeler qu’il a été mis en œuvre dès la prise de pouvoir par les révolutionnaires et le lancement du processus de réappropriation et de nationalisation des ressources naturelles de notre pays. Durant la première moitié du XXe siècle, Cuba se trouvait sous le contrôle total des USA, surtout à l’époque de la dictature de Batista. Il est également important de se remettre en mémoire un document particulier- une toute petite partie du mémorandum du Département d’État US de début 1961 [1]. Il y est très clairement dit que le seul moyen pour venir à bout de Cuba consiste à soumettre l’île à des sanctions qui plongeront la population dans la misère, si bien que la faim et la colère pousseront la population à se révolter contre Fidel Castro. C’est écrit en toutes lettres. Des documents récemment rendus accessibles le prouvent. Cela signifie que la guerre économique contre Cuba a commencé dès 1961, et du seul fait de l’administration des USA. Ce blocus et ces sanctions sont un exemple parfait de législation et de normes nationales destinées à créer une situation visant à ruiner l’économie cubaine et à provoquer la chute du gouvernement cubain. L’Histoire nous fournit des exemples de nombre d’autres embargos entre superpuissances et autres puissances. Mais celui-ci, qui dure depuis 50 ans bientôt, est une sorte de guerre feutrée de la plus grande puissance ayant jamais existé contre une vaillante petite île .

C’est une guerre que les Conventions de Genève permettent de qualifier de génocide, surtout si l’on fait remarquer que cette politique vise à détruire un peuple entier et à lui infliger collectivement souffrances et famine.

   « La plupart des Cubains soutiennent Castro . Il n’y a pas de véritable opposition politique (...) Le seul moyen qui nous reste de lui faire perdre ce soutien intérieur est de faire naître déception et découragement par le biais de l’insatisfaction et de difficultés économiques.  (...) Nous devrions prendre sans plus attendre toutes les mesures possibles susceptibles de provoquer (...) la famine, le désespoir et la chute du gouvernement. »

Ces sanctions ont été mises en œuvre en 1961 et restent en vigueur aujourd’hui. Je pense que deux éléments importants sont à souligner dans le cadre de cette politique. L’un est le « Torricelli Act », voté en 1992 par le Congrès US. Ce n’était pas un hasard. Dans les années 90, Cuba a souffert d’un renforcement de l’embargo pour une raison bien simple : par « effet domino », le bloc de l’Est devait entraîner Cuba dans sa chute. On pensait donc qu’une intensification du blocus signifierait la fin de la Révolution. Le « Torricelli Act » renforçait la possibilité de faire un usage extraterritorial de l’embargo, essentiellement en interdisant aux navires étrangers qui avaient fait escale à Cuba d’accoster ensuite aux USA. C’est une des pires mesures prises contre Cuba.

Le «Torricelli Act» ne leur suffisait pas, ils ont donc adopté en 1996 le «Helms-Burton Act». Cette loi est mondialement célèbre car elle a une application extraterritoriale; elle visa à renforcer le  «Torricelli Act». Le «Helms-Burton Act» était une nouvelle création, non seulement pour aggraver l’embargo, mais pour recoloniser Cuba, dans une certaine mesure. La communauté internationale est surtout préoccupée par le troisième chapitre, qui concerne l’utilisation extraterritoriale. Mais de fait ce sont les paragraphes 1 et 2 les plus dangereux, car ils constituent une expression de la volonté de l’aile ultraconservatrice de la droite US d’organiser Cuba après l’ère Castro. Ils prévoient de renouveler toutes nos institutions, d’abroger la constitution, de tout changer.

Suite au « Torricelli Act » l’Assemblée générale des Nations Unies a voté une résolution présentée par Cuba qui rappelait la nécessité d’une levée de l’embargo économique, commercial et financier imposé à Cuba par les USA. Depuis 1992 des résolutions analogues ont été votées chaque année à une majorité écrasante lors de l’Assemblée générale des Nations Unies. En 2007 ce sont 184 nations qui se sont prononcées en faveur de la levée de l’embargo. Seuls trois États y étaient opposés : les USA, Israël et les îles Marshall. Les raisons de ce refus sont évidentes. Mais 184 nations ont soutenu notre appel. Cela montre que la communauté internationale n’est pas d’accord avec cette politique ni pour appliquer les lois US dans le reste du monde.

  Bien sûr l’embargo a créé de graves difficultés à notre peuple, surtout au quotidien. Nous pourrions vous soumettre tous les textes que nous avons adressés à l’ONU à ce sujet. Par exemple vous dire que ces 49 ans d’embargo ont fait perdre à Cuba, une valeur estimée de plus de 93 milliards de dollars.


Blocus

  Nous pourrions vous prouver, chiffres à l’appui, que tous les secteurs économiques étaient touchés. Nous pourrions ainsi montrer à quel point la vie quotidienne des Cubains en est affectée.  Quand je parle de vie quotidienne, je pense à la possibilité d’accéder à certains médicaments qui ne sont fabriqués qu’aux USA, de mieux manger etc. Je pense que c’est le plus important. Les exemples ne manquent pas : il nous est très difficile d’importer des instruments et outils indispensables pour le traitement des cancers dans nos hôpitaux. Comme nous le savons tous, nombre de ces appareils et médicaments ultramodernes ne sont fabriqués que par des entreprises nord-américaines, et les USA leur interdisent tout commerce avec Cuba.

  C’est une véritable tragédie. C’est totalement illégal , aussi bien au regard du droit international que des principes énoncés dans la Charte des Nations Unies.Voilà ce que j’avais à dire au sujet de ces sanctions.

ZF : Vous avez parlé de difficultés. Pour autant que nous le sachions, le système de santé cubain est un des meilleurs au monde. C’est un miracle que votre pays puisse résister à une aussi forte pression extérieure. Pourriez-vous nous parler de votre système de santé ?

Vous avez parfaitement raison. La situation est bien celle que vous décrivez. De tels acquis en matière de santé et d’éducation sont-ils possibles ? C’est pourtant la vérité et la réponse est très simple. Cette qualité est le résultat d’une volonté politique. À Cuba l’accès aux soins de santé et à la culture sont des droits humains, et les principes fondamentaux mis en œuvre durant toutes ces années l’ont ancré dans la réalité cubaine.

 Dans ces deux domaines nous essayons de tout faire. Nous nous battons et allons chercher partout pour garantir que nos hôpitaux disposeront des appareillages essentiels, nous achetons les outils et appareils jusqu’à deux fois leur prix. Comme je vous l’ai dit, le libre accès de tous aux soins de santé, considéré comme droit fondamental, constitue un élément de notre volonté politique et de nos conceptions politiques.  Ce sont deux domaines dans lesquels nous pouvons être fiers.

 J’aimerais insister sur une question : que pourrions-nous accomplir dans ces deux  domaines sans les restrictions qui nous sont imposées ?

  Un petit exemple : acheter des cathéters adaptés aux enfants. Un autre exemple : nos efforts financiers pour fournir des préservatifs destinés à prévenir le SIDA. Une entreprise qui nous en livrait a dû payer un demi-million de dollars d’amende, pour avoir fait du commerce avec Cuba et nous avoir vendu des préservatifs destinés à prévenir le SIDA et autres MST. Mais il y a beaucoup d’autres exemples dans le secteur de santé. C’est vraiment fou, et cruel.


"Cuba se défend seule!"

Un autre point que nous souhaiterions aborder concerne votre collaboration avec le Venezuela. Pouvez-vous nous en parler ? Comment collaborez-vous, de quelle manière ? J’ai entendu parler du problème de la santé. Je connais l’action Milagros, pouvez-vous nous en parler plus en détail ?

  Oui, c’est exact, nous avons des relations privilégiées avec le Venezuela, des relations informelles, chose inhabituelle dans ce monde axé sur l’économie de marché. Malheureusement c’est dans ce monde-là  que nous vivons.

 Soit dit en passant : Je me souviens que nos relations avec l’Union soviétique étaient du même type. Les médias occidentaux répétaient à l’envi que Cuba ne survivait que grâce à l’Union soviétique et au Comecon. Je me rappelle qu’on nous traitait de pays satellite. Le monde avait tout faux : 18 ans après l’effondrement du bloc de l’Est, Cuba existe toujours, nous sommes toujours là. Notre relation avec l’Union soviétique et le Comecon était une relation toue simple, différente de celles qui régissent les autres relations internationales. C’était une relation entre une superpuissance et un petit pays en développement, basée sur un commerce juste et équitable. C’était un autre type de relations, fondées sur la solidarité.

   Dans le cas du Venezuela, c’est toujours cette même relation : une relation humaine entre deux pays libres. La collaboration dont vous parliez implique des milliers de médecins et de soignants cubains qui travaillent au Venezuela. Cette collaboration ne cesse de se développer. Nous continuons à développer cette relation Vous avez parlé de « Milagros ». C’est un vaste projet prévoyant des milliers d’opérations de la cataracte.

 Je ne me rappelle plus le coût exact, mais comme vous le savez, c’est une opération très simple. Les frais réels n’excèdent pas 100 francs suisses. Mais dans un système de santé privé vous paierez 500 à 700 francs, ce qui est un abus. La différence est énorme. Mais une opération très simple vous permet de recouvrer la vue. Des milliers d’être humains, en particulier en Amérique latine, naissent aveugles et meurent sans avoir jamais vu, alors qu’une opération très simple, ne coûtant que 100 F, leur rendrait la vue. Nous l’avons pratiquée avec un immense succès au Venezuela, en Bolivie et même d’autres pays d’Amérique latine, en Équateur et au Pérou. Il est important de souligner que passer de l’ombre à la lumière ne nécessite qu’une petite opération. C’est pourquoi nous offrons ce service au Venezuela et notre collaboration ne se limite pas à la santé, mais inclut aussi l’éducation. Nous avons une sorte de contrat, et nos échanges avec ce pays fonctionnent très simplement.

  Nous entretenons aussi des relations économiques et commerciales. Le Venezuela nous livre un certain nombre de tonnes de pétrole. Nous les payons, mais à un prix de faveur. Ce n’est pas un cadeau, mais une autre sorte de relations. Bien sûr nous ne payons pas le pétrole au cours mondial. Cela nous serait impossible. La convention nous permet d’acquitter une quote-part importante. Nous pouvons continuer ainsi pendant cinq à dix as et payer un prix qui n’excède pas nos possibilités. Pour l’essentiel notre collaboration avec le Venezuela fonctionne parfaitement.

ZF J’ai lu qu’il y a eu entre Cuba et le Venezuela une relation commerciale très particulière : eux vous fournissent du pétrole, et vous offrez en échange à quelques personnes des vacances gratuites à Cuba. Est-ce une rumeur ?

 Ce n’est pas ça : une personne ou un membre de sa famille peuvent venir accompagner quelqu’un qui sera opéré gratuitement de la cataracte. Si vous avez la cataracte, vous pouvez venir avec votre mère, votre père ou votre femme et vous ne paierez rien, tout est gratuit : l’opération, le voyage et l’hébergement de l’accompagnant. Vous venez à l’hôpital  - un très bel établissement - où vous avez une chambre pour trois ou quatre jours, et à la fin de la semaine vous pouvez rentrer chez vous sans avoir déboursé un centime.

J’ai posé cette question parce que je considère cela comme une relation commerciale ou une façon de collaborer à laquelle nous devrions réfléchir, face aux problèmes rencontrés par ces temps de crise des marchés financiers. Je voulais savoir clairement comment cela fonctionne, parce que ce serait un modèle pour d’autres pays qui souhaitent s’apporter une aide réciproque. L’un d’eux offre ses ressources naturelles, l’autre une aide médicale ou tout autre chose. Ainsi on pourrait créer une nouvelle forme de commerce équitable.

 Oui, c’est un autre type de relations. Quand ce programme a commencé, nous faisions presque toutes les opérations à Cuba, dans nos hôpitaux. Mais à long terme il est important d’établir des capacités d’intervention en d’autres lieux. Pour le moment nous discutons d’un projet qui en créera les conditions : nos livrons des équipements complets pour divers hôpitaux en Bolivie, Équateur, au Venezuela et dans d’autres pays latino-américains, afin que dans un avenir proche ces pays puissent en faire autant chez eux. Nous leur envoyons des médecins pour en former de nouveaux, c’est très important. Il n’est pas juste de dire, nous avons tout cela chez nous, donc venez. On ne peut pas posséder ce genre d’équipements et ne pas réfléchir au long terme. Ce ne serait pas fair play.

  À la Havane nous avons la meilleure École de médecine de toute l’Amérique latine. C’est aussi un merveilleux projet. Nous accordons des bourses. Les étudiants latino-américains bénéficient d’une formation gratuite à Cuba, pourvu qu’ils s’engagent à rentrer ensuite dans leurs pays respectifs et à travailler au moins quelques années dans les communautés pauvres, et pas dans la capitale.

  C’est un gros problème en Amérique latine.  Tous les établissements, tous les médecins se trouvent dans la capitale, et les gens de la campagne ainsi que la population indigène sont oubliés. Un autre exemple : nous préparons du personnel nicaraguayen, bolivien et vénézuélien à revenir dans leur propre pays et à leur offrir ses services à sa propre population.

  Mais tous nos étudiants ne viennent pas d’Amérique latine. Tous les ans 100 étudiants usaméricains commencent des études médicales pour obtenir un diplôme de médecin. Ce projet est en lien avec « Pasteurs pour la paix ». Il s’agit d’un convoi qui arrive tous les ans à Cuba sous la conduite du Révérend Lucius Walker. C’est un projet très intéressant. Le convoi part du Canada ou des USA et franchit la frontière mexicaine, il emporte avec lui du matériel médical et des ordinateurs qu’il offre à Cuba. C’est de la solidarité. Mais essentiellement de la part de l’Église US. Cela dure depuis environ 16 ans.

Le monde occidental se préoccupe pour l’instant de la crise financière. Cette crise affecte-t-elle l’économie cubaine et si oui, quelles mesures prend le gouvernement ?

  Il est amusant de voir ce que provoque cette fameuse crise financière. Les Britanniques sont en train de nationaliser les banques ; les Néerlandais et les Irlandais font de même. C’est en complète contradiction avec le modèle appliqué durant tant d’années- et que l’on a imposé aux autres. Comment pouvez-vous nous expliquer cette attitude, à nous autres Latino-Américains ? Une telle politique est complètement à l’opposé de celle que les institutions financières ont cherché à promouvoir sur notre continent : « privatisation et économie de marché. »

 J’ai lu dans un journal que les USA et la France nationalisaient leurs banques. C’est complètement contradictoire. Admettons que vouloir réguler la spéculation immobilière sur les marchés financiers va à peu près de soi. Mais ce qui est intéressant, c’est de réfléchir à leur réaction. Ils veulent réguler et nationaliser. Or la méthode qu’ils nous ont imposée durant des années était toute différente.

  Si nous en revenons plus particulièrement à Cuba, je dirais que dans un monde globalisé notre économie ne peut échapper aux retombées de cette crise. Mais je constate que notre situation est meilleure que celle des autres, parce que l’embargo a empêché tout lien entre les institutions financières nord-américaines et les nôtres. C’est un fait, et j’aimerais rappeler que depuis deux ans l’un des secteurs les plus touchés par l’embargo a été celui des banques. Les USA ont interdit aux banques étrangères toute transaction avec Cuba. Je ne sais pas si vous vous rendez compte, par exemple, que l’UBS, une banque bien connue, a clôturé le compte de la Représentation permanente cubaine à Genève.

Quand cela ?

L’an dernier. L’ambassade a dû transférer son compte à la Poste, parce que l’UBS refusait désormais tout échange avec Cuba. Il ne faut pas oublier que l’UBS avait été  sanctionnée il y a trois ans par le Ministère des Finances pour avoir traité avec Cuba. Pour le moment ils ont cessé toute relation avec nous.

 Nous avons un véritable problème dans cette affaire.  Je vais vous expliquer brièvement, car c’est devenu très compliqué.

  En tant que membre des Nations Unies, nous sommes tenus de verser notre contribution aux diverses institutions internationales qui ont leur siège à Genève. La majorité de ces comptes est domiciliée à l’UBS. En raison de l’attitude des USA envers Cuba notre pays est dans l’impossibilité de verser ne fût-ce qu’un cent directement de La Havane sur les comptes que ces organisations détiennent à l’UBS. Je parle par exemple de l’OIT, de l’OMC et de bien d’autres. Nous sommes donc obligés d’envoyer notre argent à une autre banque,en Allemagne ou à Zurich et de là , le faire transférer à l’UBS.

 Vous pourriez me dire, ce n’est pas grave, ça marche quand même.Mais nous payons beaucoup plus cher, en raison des frais de transaction. Et personne n’est au courant. Les gens n’imaginent pas que s’acquitter de ses contributions aux organisations internationales soit un problème pour Cuba. Mais c’en est un, à cause de l’embargo.

Le gouvernement n’est donc pas obligé de prendre des mesures face à la crise financière actuelle ?

Comme vous le savez, l’embargo nous interdit d’utiliser le dollar. Nous sommes obligés d’effectuer nos transactions internationales en euros ou tout autre devise - à l’exclusion du dollar. Notre système financier n’entretient aucun lien avec le système financier US ou les institutions internationales. Mais bien sûr les conséquences globales se font sentir chez nous aussi. En tout cas nous n’avons pas besoin de nationaliser nos banques . C’est fait depuis 50 ans.

Je voudrais revenir sur un point que je juge particulièrement important. Les problèmes financiers ne vous atteignent pas, mais que signifie la crise pour le commerce international - pour tout ce qui touche l’économie ? Je veux dire, par exemple, que tous n‘ont  pas suffisamment à manger. Dans votre pays vous avez résolu le problème - par exemple les gens ont des jardins et essaient d’en tirer de quoi se nourrir. Pourriez-vous nous en parler ? Jean Ziegler et quelqu’un qui l’accompagnait en ont parlé. Ce dernier était enthousiasmé par votre façon d’aborder le problème, qui permet à tous d’avoir assez à manger. Peut-être un modèle à suivre ?

 Je voudrais mettre les choses au point. Selon les données fournies par Ziegler et la FAO, le monde produit assez de nourriture pour tous. Il ne s’agit pas d’insuffisance ou d’accessibilité. Le monde pourrait même produire plus encore de nourriture- pour tous. Le problème est ailleurs : il s’agit de distribution, de contrôle, de prix et de contrôle de la spéculation à laquelle se livrent les multinationales.

  Pour en revenir à nous : il est exact que Monsieur Ziegler est venu chez nous l’an dernier. Il a fait de cette visite un compte-rendu très intéressant.

  Comment résolvons-nous ce problème ? Eh bien, en régulant la distribution. Il est difficile pour moi de dire cela, mais dans le rapport que Monsieur Ziegler a rédigé en anglais c’est très bien expliqué. En gros nous avons deux systèmes. L’un concerne les denrées distribuées par l’État ;  les prix restent accessibles à tous. Nous appelons ce système « la libreta » (de Libreta de abastecimiento, livret d’approvisionnement). C’est une carte de rationnement. Ce système permet à tous les Cubains d’acheter à un prix très accessible des quantités limitées de sucre, huile, riz et divers produits alimentaires de base. Cette distribution est bien sûr entièrement contrôlée par l’État. ; ce dernier est responsable de l’alimentation publique ; les pertes économiques n’entrent pas en ligne de compte. Bien sûr cela ne suffit pas, mais nous pouvons ainsi garantir à tous un minimum garantissant qu’il ne mourra pas de faim ou même n’aura pas faim.

 Si vous voulez davantage, et nous autres hommes sommes tous enclins à consommer, il existe un marché libre où vous pouvez acheter des denrées alimentaires, mais bien sûr à un prix différent. C’est l’autre face du système. Le marché libre est alimenté par des paysans travaillant pour leur propre compte et fixant leurs propres prix.

  Et donc nous avons à Cuba deux possibilités qui se complètent pour garantir à tous le droit à une alimentation suffisante. Tous ont un accès à la distribution; c’est le point central. 

Est-il exact qu’à Cuba  personne ne souffre de la faim ?

Absolument exact. Vous pouvez vous référer aux données collectées par la FAO et par Monsieur Ziegler lors de sa visite à Cuba. Pas d’enfant sous-alimenté ; aucun n’est mort de sous-alimentation. Notre niveau de santé publique et notre espérance de vie sont extrêmement élevés, c’est un résultat de nos principes de base. Je trouve qu’ils ont fait leurs preuves dans la pratique; ils sont un bon exemple.

 Mais il y a un autre point très important. Certains souffrent de maladies chroniques et l’État leur assure des suppléments alimentaires et des médicaments. Vous pouvez avoir besoin d’un médicament que nous n’avons pas à Cuba. Parfois l’État doit l’acheter sur le marché mondial. Et les Cubains qui en ont besoin peuvent l’acheter à prix réduit. Cela veut dire qu’à Cuba tous les malades chroniques reçoivent une aide supplémentaire de l’État, aussi bien pour leur alimentation que pour leurs médicaments.

Comment voyez-vous les approches de la Russie en direction des États latino-américains ? Comment les interprétez-vous ? Est-ce une réaction aux tentatives des USA de s’implanter en Asie et en Europe de l’Est ? Quel est votre avis ? Vous savez que la Russie livre des armes au Venezuela ; doit-on y voir une sorte de réaction à cette politique ?

    Je vais vous faire une réponse toute simple. Vous voyez que la Russie reprend sa place dans l’arène internationale. Cela s’accompagne de choses bien étranges. Pour les médias ou la soi-disant « communauté internationale », il est normal que la 4e Flotte US soit en route pour l’Amérique latine et  les Caraïbes. Tout le monde trouve ça « normal ». Mais que trois navires russes arrivent - alors quel scandale !

  Du reste en ce moment même nous avons à la Havane un navire britannique pour nous aider à lutter contre le trafic de stupéfiants et à nous entraîner à l’intervention en cas de catastrophes naturelles. Ce qui est normal pour nous. Voilà mon argument. Mais le principal à mes yeux, pour en revenir à votre question, c’est que la Russie reprend sa place dans l’arène internationale. Ils essaient de travailler au monde multipolaire dont nous avons besoin. Et nous en avons besoin parce que le monde unipolaire où nous vivons  depuis les années 90  ne peut pas continuer ainsi. Donc la Russie a repris sa place dans le monde et travaille à construire un monde multipolaire. Voilà ma réponse.

Comment voyez-vous votre rôle au sein du Conseil des Droits humains des Nations Unies ?Quelles sont vos impressions, comment êtes-vous perçus ?

  Pour bien comprendre le Conseil des Droits humains, il est indispensable de savoir ce qui s’est passé avant. La commission précédente, qui s’est discréditée, était une déplorable institution, en raison de sa politisation et de ses activités, dont Cuba s’est plainte durant tant d’années. Maintenant nous nous trouvons dans une nouvelle situation, sans la résolution malhonnête à l’encontre de Cuba, si longtemps imposée à la Commission précédente. L’arrivée du nouveau Conseil   a enterré la disposition contre Cuba, prise sur des critères politiques.

 Cuba est devenu membre fondateur du Conseil des Droits humains. Et nous travaillons dans de nouvelles conditions, bien différentes. Cette institution favorise  la coopération dans le domaine des droits humains. Plus de distanciation, plus de reproches, plus d’accusations, comme ils étaient monnaie courante dans la précédente Commission, aujourd’hui discréditée. Et naturellement notre approche et nos réactions sont fondamentalement différentes des anciennes.

  En face se trouvent les champions autoproclamés des droits humains, les USA. Ils ne sont pas membres du Conseil. Pire encore, ce sont eux qui ont décidé de le quitter, et ils n’ont même plus le statut d’observateur. Pourquoi ? Tout simplement parce que la situation, dans le Conseil, a complètement changé. Le comportement US a été très critiqué.

  Sur la base de la nouvelle dynamique en vigueur dans le domaine des droits humains, nous avons décidé de signer deux conventions importantes : le Pacte International des  droits civils et politiques et le Pacte international des droits économiques, sociaux et culturels.

  Nous avons invité à Cuba le Rapporteur spécial des Nations Unies, Monsieur Jean Ziegler. Il est venu. Ces gestes montrent la solidité de l’engagement cubain, que nous avons promis de montrer dans un autre cadre, défini par une institution qui favorise la coopération ; nous sommes toujours prêts à collaborer. Mais la contrainte, la politisation, la manipulation, voilà ce que nous ne saurions accepter. Voilà l’aune à laquelle nous mesurons la politique cubaine au sein du Conseil des Droits humains. C’est pour l’essentiel l’attitude qui a été la nôtre depuis 15 ans au sein de la Commission.  Voilà la grande différence.

  Nous avons désormais une nouvelle disposition : les « états des lieux » (Universal Periodic Reviews, UPR) réguliers. Ces UPR sont des rapports périodiques, que tout le monde fournit, y compris nous.

   Cette disposition est importante et très différente de l’ancienne. Autrefois c’était bien simple : les États occidentaux arrivaient avec une résolution humiliante et accusatrice, la présentaient, la faisaient adopter et s’en allaient. C’était de la roupie de sansonnet. Les UPR concernent tout le monde, ils sont universels, tous sont libres de poser des questions, de faire des commentaires et de mettre un pays sur la sellette. Au bout de quatre ans il faut répondre, et présenter à la communauté internationale les résultats obtenus depuis le dernier état des lieux établi pour le Conseil.

 Pourrais-je revenir sur le ce que vous avez dit des Russes et de la nécessité d’un monde multipolaire. Pouvez-vous nous parler de l’avenir de notre pays ?  Où mène la voie que vous avez choisie ? Quelles perspectives envisagez-vous?

Nous suivrons nos propres voies, bien sûr en apprenant des autres et des diverses expériences, mais pour l’essentiel nos propres voies. Je connais bien les commentaires et les points de vue différents des médias internationaux concernant l’éventualité d’un changement à Cuba. En 50 ans la Révolution cubaine a créé un certain cadre et fait ses preuves. Je n’essaie pas de prétendre que tout est parfait, bien sûr que ça ne l’est pas. Nous savons qu’il y a des améliorations à faire, mais nous ne changerons ni de voie ni de rythme. Nous essayons de réaliser l’idéal d notre héros national José Marti au XIXe siècle : une société qui garantisse la justice pour tous. Nous ne serons jamais satisfaits avant d’avoir créé une société nouvelle et différente , qui assure réellement la justice pour tous les Cubains. Il y a 50 ans que nous y travaillons, mais nous continuerons. L’avenir, pour moi, c’est davantage d révolution et davantage de socialisme - que nous réalisons à notre manière propre qui améliore notre société.

Merci beaucoup.

 C’est nous qui vous remercions de nous avoir donné l’occasion d’exposer notre point de vue et nos idées.

 _______

(1)     Memorandum from the Deputy Assistant Secretary of State for Inter-American Affairs (Lester D. Mallory) to the Assistant Secretary of State for Inter-American Affairs (Roy R. Rubottom jr.). Department of State, Central Files, 737.00/4-660, Secret, Drafted by Mallory, in Foreign Relations of the United States (FRUS), 1958–1960, Volume VI, Cuba: (Washington: United States Government Printing Office, 1991), p. 885  « La plupart des Cubains soutiennent Castro . Il n’y a pas de véritable opposition politique (...) Le seul moyen qui nous reste de lui faire perdre ce soutien intérieur est de faire naître déception et découragement par le biais de l’insatisfaction et de difficultés économiques.  (...) Nous devrions prendre sans plus attendre toutes les mesures possibles susceptibles de provoquer (...) la famine, le désespoir et la chute du gouvernement. »


"À bas le blocus!"


Source : «Freie Bildung und Gesundheitsversorgung sind in Kuba fundamentale Menschenrechte» - Interview mit dem kubanischen Botschafter Juan Antonio Fernandez Palacios

Article original publié le 15/12/2008

Sur l’auteur

Zeit-Fragen et Horizons et débats sont des partenaires de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique, dont Michèle Mialane et Fausto Giudice sont membres. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, la traductrice, le réviseur et la source.

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AU SUD DE LA FRONTIÈRE: 22/12/2008

 
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