HOME TLAXCALA
le réseau des traducteurs pour la diversité linguistique
MANIFESTE DE TLAXCALA  QUI SOMMES-NOUS ?  LES AMIS DE TLAXCALA  RECHERCHER 

AU SUD DE LA FRONTIÈRE (Amérique latine et Caraïbes)
EMPIRE (Questions globales)
TERRE DE CANAAN (Palestine, Israël)
OUMMA (Monde arabe, Islam)
DANS LE VENTRE DE LA BALEINE (Activisme dans les métropoles impérialistes)
PAIX ET GUERRE (USA, UE, OTAN)
MÈRE AFRIQUE (Continent africain, Océan indien)

ZONE DE TYPHONS (Asie, Pacifique)
KALVELLIDO AVEC UN K (Journal d'un prolo)
REMUE-MÉNINGES (Culture, communication)
LES INCLASSABLES 
LES CHRONIQUES TLAXCALTÈQUES 
LES FICHES DE TLAXCALA (Glossaires, lexiques, cartes)
BIBLIOTHÈQUE D'AUTEURS 
GALERIE 
LES ARCHIVES DE TLAXCALA 

13/07/2020
Español Français English Deutsch Português Italiano Català
عربي Svenska فارسی Ελληνικά русски TAMAZIGHT OTHER LANGUAGES
 
Une révolte logique

Pourquoi je suis avec les encagoulés


AUTEUR:  Akis GAVRIILIDIS ¢êçò Ãáâñéçëßäçò

Traduit par  Fausto Giudice, révisé par l'auteur


1- Les événements et les réactions

Ce qui est en train de se passer depuis une semaine, est la deuxième révolution grecque, et à mon avis, elle est probablement plus importante que la première.

Ces journées constituent la plus grande contribution de la Grèce contemporaine à la civilisation mondiale et c’est la première fois – peut-être la deuxième depuis 1821, mais avec des dimensions géographiques et démographiques plus grandes – que les yeux du monde entier sont tournés vers la Grèce avec admiration et espoir.
Si on suit les chaînes télévisées et Internet, on découvre des choses très significatives :

- Al Jazeera, (comme tous les médias du monde entier, bien sûr), rapporte largement ces événements. Dans son édition électronique, un espace est réservé aux commentaires des lecteurs. Cet espace s’est rempli de commentaires positifs venant de tous les pays arabes, disant : « Enfin, un peuple qui se soulève ; tandis que nous, du Maroc à l’Arabie saoudite, on nous écrase tous les jours, on nous réprime, on nous vole, on nous humilie et nous continuons à dormir. Là-bas, ils tuent un enfant et tout le monde se soulève. »

- Dans la nuit du 10 décembre, un cocktail  Molotov a été lancé sur le consulat grec de Moscou, tandis que celui de New York avait une vitre brisée et était bombé d’une inscription : « Assassins, Alexis est passé par là ».

- Et il y a bien sûr des manifestations et occupations de consulats, entre autres à : Londres, Paris, Edimbourg, Barcelone, Florence, Rome, Berne, Zagreb, Bratislava, La Haye, Melbourne, San Francisco, Dublin, Glasgow, Bristol, et dans presque toutes les villes en Allemagne ... Ici, à Bruxelles, nous avons organisé une manifestation, où les Grecs, en particulier les fonctionnaires européens, ont brillé par leur absence à quelques exceptions notables près, et où sont venus Belges, Espagnols, Néerlandais, Portugais, Turcs, Chypriotes turcs, Kurdes.

2. Pourquoi ce soulèvement est-il important ?

Parce que, contrairement aux apparences, il n’est pas aveugle. C’est au contraire un acte de la plus haute responsabilité démocratique et de défense de la légalité et de l’État de droit.

Il s’agit bien sûr de l’une des deux légalités. Mais comme aurait dit –peut-être – Lénine, dans une situation révolutionnaire, il existe deux ordres légaux. Ce à quoi Lacan, qui n’a jamais écrit une seule ligne sur la politique mais était peut-être plus averti, ajouterait qu’il existe toujours deux légalités, même dans une situation de normalité ou peut-être l’une des deux légalités surgit-elle toujours dans une fracture, dans un antagonisme radical.
L’une des deux légalités, celle de Karamanlis, de Pavlopoulos, de Chinofotis, de Kouyas[1], est celle qui dit: «L'État tue et n’a pas de comptes à rendre. » Sans doute, il ne dit pas les choses exactement de cette manière, mais si nous tenons compte de la
cultural intimacy[2] [= « vous me comprenez »], nous voyons qu’en fin de compte, le message est bien celui-là.
La tradition européenne occidentale des Lumières et des révolutions bourgeoises (qui est parmi les sources d’inspiration de l’État grec) nous dit, au moins officiellement : NON, L’ÉTAT DOIT RENDRE DES COMPTES À SES CITOYENS. En particulier pour ce qui concerne des actes de ses organes qui ne correspondent pas, disons, à l’exercice de fonctions étatiques très élevées, mais aux actes d’un énergumène d’inspiration fasciste, à la hauteur duquel n’arrivent même pas les soldats de l’occupation israélienne à Gaza confrontés aux Palestiniens qui leur jettent des pierres.
Quand l’État, donc, NE REND PAS DE COMPTES À SES CITOYENS, c’est un droit et un devoir citoyen pour la population de demander elle-même des comptes. By any means necessary [par tous les moyens nécessaires, célèbre phrase de Malcolm X, NdT]. S’ils ne comprennent pas autrement, ainsi ils comprendront. Pour savoir cela, inutile de remonter à Spinoza ou Machiavel. John Locke lui-même le savait déjà.

Je suis avec les « vandalismes ». Chacun d’entre eux. Ces actes ne sont pas « muets » ou « aveugles », mais constituent une forme de communication, ils sont articulés comme une langue, et sont une forme alternative autogérée de lutte contre la criminalité, au sens strict du droit pénal, une lutte que l’État a abandonnée et que la société civile reprend pour son compte.

La protection de la vie humaine, et encore plus la préservation du principe de responsabilité de l'État et ses institutions, est quelque chose de beaucoup plus important que cinq vitrines brisées et la perte de cinq propriétés « d’innocents petits commerçants» dans la rue Ermou, (où le loyer d'un mois équivaut à un an de salaire de ceux qui l’ont attaquée, si tant est qu’ils perçoivent un salaire), propriétés qui de toute façon auraient été éliminées par la crise, volées par les banques ou perdues à la bourse, et pour la perte desquelles les propriétaires seront de toute façon indemnisés.
Les dommages causés à des «biens publics» causés par les porteurs de cagoules est minuscule devant les dommages causés par les porteurs de soutanes[3] (les popes et les moines, NdT). En outre, ceux que provoquent ces derniers sont clairement destinés à leurs poches et à augmenter leurs biens, pour qu’ils puissent construire des villas avec jacuzzis dans leurs monastères, tandis que ceux causés par les premiers obéissent à des motifs supérieurs d’intérêt public.

3. Mais au-delà de la défense d’un ordre, ce dont il est en même temps question, c’est de la création du germe d’un ordre nouveau. En suivant les mobilisations de ces derniers jours, on constate une explosion de créativité et d’imagination, une inspiration, une générosité et une franchise dans la parole, qui, comparées au discours banal des politiciens historiques en place, sont le jour et la nuit.

En lisant la plupart des textes produits par les insurgé(e)s ces derniers jours, (dont les plus intéressants commencent à être traduits vers l’anglais et le français), on ressent une intelligence collective (une présence du General Intellect) qui apparaît comme un souffle d’air frais, face auquel les discours de Karamanlis, de Papandréou, de Papariga[4] sont du niveau du jardin d’enfants.

À entendre les conneries proférées sur les « fêtes gâchées » et à voir les « droits du consommateur » élevés au rang de loi suprême, j’ai envie de crier : cette année, les fêtes ont été en avance, et elles ont été les plus belles que je puisse me rappeler. Quoi de plus festif et poétique que la vue aérienne de ce gigantesque sapin brûlant au milieu de la nuit en pleine place de la Constitution, face a parlement ? Ni Angelopoulos ni Kusturica n’auraient pu imaginer un plan si beau et si symbolique.


Juan Kalvellido, Tlaxcala

C’est pour ces raisons que je suis avec les encagoulés.

Il y a quelques années, le regretté Pavlos Sidiropoulos chantait: « Ils ont attaqué  la banque, mais que m’importe à moi? Je ne suis avec personne. » Le temps est venu de passer du « je ne suis avec personne » au « je suis avec quelqu'un » : Je suis avec ceux qui ont détruit les banques. Et s’ils les volent, encore mieux. D’une manière ou d’une autre, elles nous volent tous les jours. Nous et leurs employés.

Les cinq jours écoulés (au moment où j’écris) qui ont ébranlé Athènes et toutes les grandes villes grecques, ainsi que de nombreuses petites villes, sont un dépôt précieux entre les mains du mouvement social mondial et je suis sûr qu'elles seront étudiées – en tout cas elles devraient l’être - pendant de nombreuses années dans de nombreuses parties du monde, et qu’elles donneront des fruits, peut-être d’autres manières, dans d’autres lieux, dans d’autres périodes, sous des formes et dans des combinaisons que nous ne pouvons pas imaginer aujourd’hui.

Pour conclure sur une note personnelle, je ne peux pas cacher que je suis très fier d’avoir pressenti la venue de cette tempête et je serais très heureux de pouvoir dire que j'ai contribué quelque peu dans la mesure de mes moyens à son avènement. Quoiqu’il en soit, je suis sûr d’être – et que nous sommes – dans une position de beaucoup meilleure pour comprendre cet événement et travailler dessus, à celle des fossiles de la politique politicienne, des intellectuels d’État et de la presse, lesquels n’avaient pas senti venir la révolte et même maintenant qu’elle s’est abattue sur eux, continuent à n’y rien comprendre.

Mais je crois qu’ils ne sont pas si idiots que ça. Ils font simplement feinte de ne rien comprendre. Je crois qu’au fond ils ont très bien compris de quoi il s’agissait, d’où leur haine et leur ressentiment face à ce mouvement.

Si Karamanlís, Papandreou, Papariga ou Karatzaferis[5] demandent maintenant à tout le monde de respecter la légitimité et de faire des déclarations de repentir, ce n’est pas parce qu’il se soucient tant des magasins des pauvres et innocents joailliers de la rue Mitropoleos, mais, au fond, parce qu’ils sont inquiets pour leurs propres commerces. Ce sont eux qui le sont décorés avec tant de soin de tant de « perspectives », de « réformes », de « luttes anti-impérialistes», de « Grèce qui ne se vend pas ». En fin de compte, chacun d’entre eux, avec sa raison commerciale, avait étalé ses marchandises et attendait ses clients politiques. Et soudain ils ont vu surgir un concurrent inopiné qui leur vole leurs clients (et leur jouissance), et montre l’absence de sens, de toute valeur d’usage de leurs marchandises. Et ce concurrent n’a nul lieu fixe, il est partout, dispersé et itinérant, comme les Nigérians qui vendent des CD et les Chinois qui vendent des vêtements dans la rue.

En d'autres termes, ce qui a soudain envahi la scène, ce n'est pas seulement un concurrent parmi d'autres, mais c'est LA concurrence par excellence –c’est à dire l’antagonisme social en soi[6].

Quoi qu'il en soit, ce n'est pas notre problème, ce n'est pas notre travail de résoudre les problèmes des commerçants de politique en banqueroute. Tout au plus pouvons-nous leur souhaiter la bienvenue dans le désert du réel (Welcome to the desert of the Real[7]) et les laisser se débrouiller tout seuls pour essayer de compenser leurs pertes, s’ils y parviennent.

En ces jours où les choses vont à une vitesse multipliée par mille, dans mille directions différentes, loin de qu’on appelle la « normalité » nous avons mieux à faire.

La première chose à faire est de trouver la meilleure façon d'incarner leurs peurs, de nous identifier au symptôme, de devenir du mieux possible ce concurrent/antagoniste qui vide leurs magasins de clients, sans même avoir besoin de les détruire. Et nous verrons comment produire ensemble nos propres valeurs d’usage.



[1] Karamanlis est le premier ministre grec ; Pavlopoulos le ministre de l’Intérieur et Chinofotis le secrétaire d’état dans le même ministère, qui ont hypocritement « offert leur démission » au premier qui ne l’a pas acceptée ; Kouyas est l’avocat du policier assassin, qui a traité de « hooligan » et d’ «individu à personnalité déviante » l’enfant assassiné.

[2] Dans le sens du terme introduit par Michael Herzfeld, Cultural Intimacy: Social Poetics in the Nation-State, New York and London: Routledge, 2004.

[3] La période même de la révolte, un grand scandale avait éclaté concernant l’octroi de la propriété d’un lac (!), située en Grèce du Nord, à un monastère du Mont Athos par le gouvernement grec, dans des conditions très suspectes.

[4] M. Papandreou et Mme Papariga sont les dirigeants respectivement des partis socialiste et communiste.

[5] Karatzaferis est le dirigeant d’un petit parti d’extrême-droite.

[6] En grec, le terme utilisé dans les deux cas est “o antagonismos” qui signifie aussi concurrence commerciale. Le jeu de mots est perdu dans la traduction.

[7] Pour emprunter le titre de l’ouvrage de Slavoj Zizek.


Source : Γιατι ειμαι με τους κουκουλοφορους

Article original publié le 11/12/2008 et complété et annoté par l'auteur pour Tlaxcala

Sur l’auteur

Fasto Giudice est rédacteur de Basta ! Journal de marche zapatiste et membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, le traducteur, le réviseur et la source.

URL de cet article sur Tlaxcala :
http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=6737&lg=fr


DANS LE VENTRE DE LA BALEINE: 02/01/2009

 
 IMPRIMER CETTE PAGE IMPRIMER CETTE PAGE 

 ENVOYER CETTE PAGE ENVOYER CETTE PAGE

 
RETOURRETOUR 

 tlaxcala@tlaxcala.es

HEURE DE PARIS  0:40