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20/09/2017
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Pas d'accord avec le boycott d'Israël, qui "n'est pas l'Afrique du Sud"

La prière de Tutu- Une réponse à Neve Gordon


AUTEUR:  Uri AVNERY

Traduit par  Isabelle Rousselot. Édité par Fausto Giudice


Quelle est la réelle contribution du boycott de l'Afrique du Sud dans la chute de son régime raciste ? Cette semaine, j'ai eu une conversation avec Desmond Tutu à ce sujet, sujet qui me préoccupait depuis longtemps.

Personne n'est aussi qualifié que lui pour répondre à cette question. Tutu, l'archevêque anglican sud-africain et prix Nobel de la paix, était un des dirigeants de la lutte contre l'apartheid et plus tard, Président de la Commission de la vérité et de la réconciliation chargée d'enquêter sur les crimes du régime. Cette semaine, il s'est rendu en Israël avec les « Elders » (les Anciens), une organisation mise en place par Nelson Mandela, qui regroupe d'anciens dirigeants politiques du monde entier.

La question du boycott est revenue à l'ordre du jour cette semaine suite à la parution d'un article du Dr. Neve Gordon dans le Los Angeles Times (version française ici), appelant à un boycott international d'Israël. Il a donné l'exemple de l'Afrique du Sud pour montrer comment un boycott d'envergure mondiale pourrait obliger Israël, qu'il compare au régime de l'apartheid,  à mettre fin à l'occupation. 

Je connais et respecte Neve Gordon depuis de nombreuses années. Avant de devenir maître de conférences à l'Université Ben Gourion à Beersheba, il a organisé plusieurs manifestations contre le mur de séparation dans la région de Jérusalem, auxquelles j'ai également pris part.

Je regrette de ne pas être d'accord avec lui cette fois-ci, que ce soit sur la ressemblance d'Israël avec l'Afrique du Sud ou sur l'efficacité d'un boycott d'Israël.

Il existe différentes opinions au sujet de la contribution du boycott dans le succès de la lutte anti-apartheid. Selon certains, il a été décisif. D'autres considèrent que son impact a été mineur. Certains pensent que c'est plutôt l'effondrement de l'Union Soviétique qui en a été le facteur décisif. Après cela, les USA et ses alliés n'avaient plus de raison de soutenir le régime en Afrique du Sud, qui était considéré jusqu'alors comme un pilier de la lutte internationale contre le communisme.

« LE BOYCOTT a eu une importance considérable », m'a dit Tutu. « Bien plus d'importance que la lutte armée. »

Rappelons que Tutu, au contraire de Mandela, était un défenseur de la lutte non-violente. Mandela aurait pu être libéré à tout moment de la prison où il s'est morfondu pendant 28 ans, si seulement il avait accepté de signer une déclaration condamnant le terrorisme. Il a toujours refusé.

« L'importance du boycott n'a pas été qu'économique, » a expliqué l'archevêque, « mais également mentale. Par exemple, les Sud-africains sont dingues de sport. Le boycott, qui empêchait leurs équipes de concourir à l'étranger, les a fortement affectés. Mais la principale conséquence est que cela leur a donné le sentiment que nous n'étions pas seuls, que le monde se souciait de nous. Cela nous a donné la force de continuer. »

Pour me montrer l'importance du boycott, il m'a raconté l'histoire suivante : en 1989, le dirigeant modéré blanc, Frederic Willem de Klerk a été élu Président d'Afrique du Sud.  Au moment d'entrer en fonction, il déclara son intention de mettre en place un régime multiracial. « Je l'ai appelé pour le féliciter et la première chose qu'il m'a dite a été : Allez vous stopper le boycott  maintenant ? »

IL ME SEMBLE que la réponse de Tutu souligne l'énorme différence entre la réalité sud-africaine de l'époque et la nôtre aujourd'hui.

La lutte en Afrique du Sud se déroulait entre une grande majorité et une petite minorité. Sur une population totale de presque 50 millions, les blancs représentaient moins de 10 %. Ce qui signifie que plus de 90 % des habitants du pays soutenaient le boycott, même s'il les affectait eux aussi.

En Israël, la situation est tout à fait inverse. Les Juifs représentent plus de 80 % des citoyens d'Israël, et constituent une majorité d'environ 60 % dans tout le pays entre la mer Méditerranée et le fleuve Jourdain. 99.9 % des Juifs s'opposent à un boycott d'Israël.

Ils ne vont pas avoir le sentiment que « le monde entier est avec nous », mais plutôt que « le monde entier est contre nous ».

En Afrique du Sud, le boycott international a aidé à renforcer la majorité et à lui donner du courage dans sa lutte. L'impact d'un boycott sur Israël aurait des conséquences totalement inverses : il pousserait une grande majorité dans les bras de l'extrême droite et créerait une attitude de forteresse contre le « monde antisémite ». (Le boycott aurait, bien entendu, un impact différent sur les Palestiniens, mais ça n'est pas l'objectif de ceux qui le défendent.)

Les gens ne sont pas les mêmes partout. Il semble que les noirs en Afrique du Sud soient très différents des Israéliens, et des Palestiniens aussi. L'effondrement du régime oppressif et raciste n'a pas mené à un bain de sang, comme on aurait pu le penser, mais au contraire : à la fondation de la Commission de vérité et réconciliation. Le pardon au lieu de la vengeance. Ceux qui se présentaient devant la Commission et reconnaissaient leurs fautes étaient graciés. C'était en accord avec la croyance chrétienne, et c'était aussi en accord avec le serment biblique juif : « Celui qui avoue et délaisse [ses fautes] obtient miséricorde. » (Proverbes 28:13).

J'ai dit à l'évêque que j'admire non seulement les dirigeants qui ont choisi cette voie mais aussi les gens qui l'ont acceptée.

Une des profondes différences qui existe entre les deux conflits concerne l'Holocauste.

Des siècles de pogroms ont gravé dans la conscience des Juifs la conviction que le monde entier cherche à les faire disparaître. Cette croyance a été renforcée au centuple par l'Holocauste. Chaque enfant juif israélien apprend à l'école que « le monde entier restait silencieux » quand six millions de juifs étaient assassinés. Cette croyance est ancrée dans les plus profonds recoins de l'âme juive. Même si elle reste latente, il est facile de la réveiller.

(C'est cette conviction qui a rendu possible le fait qu'Avigdor Lieberman, la semaine dernière, accuse la nation suédoise entière de coopérer avec les nazis, à cause d'un stupide article [sic] publié dans la presse populaire suédoise.)

Il se peut que la conviction juive que « le monde entier est contre nous » soit irrationnelle. Mais dans la vie des peuples, comme d'ailleurs dans la vie des individus, il est irrationnel d'ignorer l'irrationnel.

L'Holocauste aura un impact décisif sur tout appel au boycott d'Israël. Les dirigeants d'un régime raciste en Afrique du Sud s'associèrent ouvertement avec les nazis et furent d'ailleurs internés pour cela pendant la deuxième guerre mondiale. L'apartheid était basé sur les mêmes théories racistes qui ont inspiré Adolf Hitler. Il était facile d'amener le monde civilisé à boycotter un régime si répugnant. Les Israéliens, eux, sont considérés comme les victimes du nazisme. L'appel au boycott rappellera à beaucoup de gens dans le monde entier, le slogan nazi : « Kauft nicht bei Juden ! » - N'achetez pas chez les Juifs.

Ceci ne vaut pas pour tous les boycotts. Il y a 11 ans, le mouvement Gush Shalom, dans lequel je milite, a appelé au boycott des produits des territoires occupés. Le but était de différencier les colons du public israélien, et de montrer qu'il y a deux sortes d'Israéliens. Le boycott était conçu pour renforcer ces Israéliens qui s'opposent à l'occupation, sans qu'ils deviennent anti-israéliens ni antisémites. Depuis lors, l'Union Européenne a travaillé dur pour fermer les portes de l'UE aux produits des colons, et pratiquement personne ne l'a accusée d'antisémitisme.

UN DES principaux champs de batailles dans notre combat pour la paix est l'opinion publique israélienne. La plupart des Israéliens pensent qu'actuellement la paix est souhaitable mais impossible (à cause des Arabes bien sûr.) Nous devons les convaincre non pas, que la paix est une bonne chose pour Israël, mais qu'elle est réellement faisable.

Quand l'archevêque m'a demandé ce que nous, les militants pacifistes israéliens, espérions, je lui ai répondu : nous espérons que Barack Obama édicte un plan de paix complet et détaillé et utilise tout le pouvoir de persuasion des États-Unis d'Amérique pour convaincre les parties de l'accepter. Et nous espérons que le monde entier se ralliera derrière cette initiative. Et nous espérons que ceci aidera à remettre le mouvement de paix israélien sur pied et à convaincre notre public qu'il est possible et que ça vaut la peine de suivre le chemin de la paix avec la Palestine.

Aucune personne qui nourrit cet espoir ne peut soutenir l'appel au boycott d'Israël. Ceux qui appellent au boycott le font par désespoir. Et là se trouve l'origine du problème.

Neve Gordon et ses partenaires, dans cet effort, ont désespéré des Israéliens. Ils en sont arrivés à la conclusion qu'il n'y a aucune chance de changer l'opinion publique israélienne. Selon eux, aucun salut ne viendra de l'intérieur. On doit ignorer le public israélien et se concentrer sur une mobilisation du monde contre l' État d'Israël. (Certains pensent que, de toute façon, l'Etat d'Israël devrait être détruit et remplacé par un état binational).

Je ne partage aucune de ces opinions : pas plus le désespoir envers le peuple israélien, auquel j'appartiens, que l'espoir que le monde se lèvera et forcera Israël à changer ses manières d'agir contre sa volonté. Pour que cela arrive, il faudrait que le boycott bénéficie d'un élan mondial, que les USA  rejoignent le mouvement, que l'économie israélienne s'effondre et que le moral du public israélien soit brisé.

Combien de temps cela prendra-t-il ? Vingt ans ? Cinquante ans ? L'éternité ?

J'AI peur que ceci démontre l'erreur de diagnostic qui mène à un traitement inadéquat du problème. Je m'explique : la supposition fausse que le conflit israélo-palestinien ressemble à l'expérience sud-africaine mène à un choix erroné de stratégie. 

Il est vrai que l'occupation israélienne et le système d'apartheid sud-africain ont certaines similitudes. En Cisjordanie, il existe des routes « pour les Israéliens uniquement ». Mais la politique israélienne est basée sur un conflit national et non pas sur des théories raciales. Un petit exemple pourtant significatif : en Afrique du Sud, un homme blanc et une femme noire (ou l'inverse) n'avaient pas le droit de se marier et les relations sexuelles entre blancs et noirs étaient considérées comme un crime. En Israël, il n'existe pas de tels interdits. D'un autre côté, un citoyen arabe israélien qui se marie avec une femme arabe des territoires occupés (ou inversement) ne peut pas ramener sa femme ou son époux en Israël. La raison : sauvegarder la majorité juive en Israël. Les deux cas sont condamnables, mais fondamentalement différents.

En Afrique du Sud, un accord total existait entre les deux côtés au sujet de l'unité du pays. La lutte concernait le régime. Les blancs et les noirs se considéraient tout autant sud-africains et étaient déterminés à garder le pays intact. Les blancs ne souhaitaient pas la partition, et d'ailleurs ils ne pouvaient pas la vouloir puisque leur économie était basée sur le travail des noirs.

Dans ce pays, les Juifs israéliens et les Arabes palestiniens n'ont rien en commun : pas de sentiment national commun, pas de religion commune, pas de culture commune et pas de langue commune. La grande majorité des Israéliens veulent un État juif (ou hébreu). La grande majorité des Palestiniens veulent un État palestinien (ou islamique). Israël ne dépend pas des travailleurs palestiniens ; au contraire, il pousse les Palestiniens à quitter leurs lieux de travail. A cause de tout cela, il existe aujourd'hui une unanimité internationale sur le fait que la solution se trouve dans la création d'un État palestinien à côté d'Israël. 

En résumé, les deux conflits sont fondamentalement différents. Ainsi, la méthode de lutte doit aussi être nécessairement différente. 

REVENONS à l'archevêque, une personne charmante qu'il est impossible de ne pas immédiatement apprécier. Il m'a dit qu'il priait souvent, et que sa prière préférée était la suivante (je cite de mémoire) : 

« Mon Dieu, quand je me trompe, fais que je veuille reconnaître mon erreur. Et quand j'ai raison, fais que je ne devienne pas insupportable à vivre. »

 

Lire la réponse de Kim Petersen à cet article
Les boycotts, un moyen légitime de résistance


Source : Tutu’s Prayer

Article original publié le 29/8/2009

Sur l’auteur

Isabelle Rousselot et Fausto Giudice sont membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, la traductrice, le réviseur et la source.

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TERRE DE CANAAN: 04/09/2009

 
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