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19/09/2019
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Adieu à Anis Sayegh, le pasteur de la culture palestinienne


AUTEUR:  Elias KHOURY الياس خوري

Traduit par  Omar Mouffok et Tafsut Aït Baamrane


Le Dr. Anis Sayegh, grande figure intellectuelle palestinienne, est mort samedi 26 décembre à Amman, à l’âge de 78 ans. L’écrivain libanais Elias Khoury, qui l’a bien connu, lui fait ses adieux.-Tlaxcala

Avec le décès d’Anis Sayegh, c’est le dernier de la lignée du pasteur Abdallah Al-Sayegh qui disparaît, arbre qui a été arraché de la région du lac de Tibériade mais qui a étendu ses racines en terre palestinienne comme en terre arabe. L’homme à la voix basse, à la main aux doigts amputés, au dos légèrement courbé, avec son insistance pointilleuse extraordinaire sur la précision scientifique, donnait l’impression à son entourage d’ajouter quelque chose de sacré à son travail. C’est ainsi que nous l’avons connu au Centre des Recherche [de l’OLP à Beyrouth, NdT], ponctuel dans ses rendez-vous, taciturne, énergique et respectueux de son travail.  Lorsque j’ai su que son père était un pasteur protestant, j’ai compris que j’étais face à un mélange de deux mentalités, l’une conservatrice, l’autre révolutionnaire. C’est en effet un mélange étrange que les premiers évangélistes arabes ont réussi à façonner en mettant leur petite église au service de leur peuple et de sa cause.

Au Centre de Recherche, Anis Sayegh a réussi à modeler l’équation culturelle complexe de l’idée de la Palestine. Il a allié recherche académique et documentation scientifique, libre pensée et engagement. C’est ainsi que le Centre a réussi à former une cellule pour la défense de la résistance, mais également un espace pour sa critique, comme il a également réussi à fournir des perspectives pour la création palestinienne. En effet, le Centre était, pour nous, une maison, une école et un cadre de combat. Derrière cette expérience, il y avait un homme qui vérifiait tout, auquel rien n’échappait. Un intellectuel qui avait compris que la Palestine ne serait récupérée qu’en mettant la connaissance au service de la lutte, afin que les expériences de lutte soient un moyen de développer la connaissance. Les Israéliens étaient conscients de l’importance du Centre de Recherche et de sa dangerosité. Ils savaient que le Centre n’était pas une couverture intellectuelle pour une activité militaire, mais que c’était un centre de recherche et de documentation. C’est pour cela qu’ils le craignaient et l’ont traité avec le seul langage qu’ils maîtrisent. Ils ont envoyé un colis piégé à Anis Sayegh [en 1972, NdT], puis ils ont bombardé le Centre avec des missiles.

Lorsqu’ils ont envahi le Liban en 1982, ils ont pillé sa bibliothèque et sa documentation, puis ils ont fait sauter l’immeuble qui s’est écroulé sur les têtes des personnes qui y travaillaient. Derrière cette grande expérience il y avait notre Directeur, le Dr. Anis. Le titre de « Docteur » lui allait comme un titre sacerdotal, car il émanait de lui un mélange ambigu de sacralité de la cause et de sacralité du savoir, dans le tiraillement qui a marqué les relations entre le commandement de Yasser Arafat et la culture et les intellectuels.

La rigueur et la conviction du fils de pasteur, qui sont nées dans le milieu du nationalisme syrien pour passer ensuite au milieu nationaliste arabe, se sont heurtées au pragmatisme du Fatah et à  son environnement quasi-tribal. C’est pour cela que les fils du pasteur Abdallah – Fayez, Youssuf et Anis - se sont retrouvés en dehors des structures palestiniennes recomposées, et s’en sont éloignés l’un après l’autre, chacun à sa manière. Mais Anis Sayegh ne s’est pas éloigné de la Palestine. L’homme, comme la majorité des fils de sa génération, voulait incarner la patrie perdue par sa personnalité, sa parole et son mode de vie. C’est avec Anis Sayegh que j’ai appris que la Palestine n’est pas seulement une cause, mais également un mode de vie et que tu peux être un combattant dans tous tes actes.

Sa main gauche mutilée, ses yeux presque éteints et les missiles qui ont bombardé le Centre de Recherche sont en réalité des médailles sur la poitrine de la culture, en la plaçant dans le cercle de l’action, faisant des historiens de la Palestine des faiseurs de son histoire. J’ai beaucoup appris de cet homme, et ce qui est remarquable c’est que ma conviction, dans ma prime jeunesse, que la parole n’est vivante que si elle est générée par un acte de combat,  m’a permis de me convaincre encore plus que le savoir est le chemin à traverser par la Palestine pour se réaliser, et que le travail du Centre de Recherche et de la Fondation des Etudes était et restera essentiel afin que le fusil palestinien ne devienne pas aveugle et ne s’égare pas en chemin.

Lorsque j’ai rejoint le Centre de Recherche, au début des années 1970, Anis Sayegh était bien plus qu’un professeur pour moi et pour ceux de ma génération. Il était un modèle d’austérité, d’engagement et de désintéressement. Lorsqu’il a démissionné du Centre et que je devais prendre en charge la rédaction de la revue « Shu’un Falistiniyya » (Questions palestiniennes) avec notre grand poète Mahmoud Darwich, nous avons senti que nous allions hériter d’une grande expérience qu’il ne fallait pas laisser en friche, et que le trésor légué par Anis Sayegh avait besoin qu’on s’engage à fond et de manière créative pour  rester vivant.

Malheureusement, l’expérience n’a pas duré longtemps, car nous aussi nous avons goûté aux mêmes douleurs auxquelles a goûté Anis Sayegh. Darwich est parti travailler à l’ALECSO [Organisation Arabe pour l'Education, la Culture et les Sciences, NdT] en Tunisie, et moi, j’ai commencé à travailler au journal As-Safir. L’homme était présent 24 heures sur 24. Je ne sais pas comment il trouvait le temps de publier des revues, de créer l’Encyclopédie palestinienne et d’être présent dans tous les endroits qui avaient quelque chose à voir avec la Palestine et notre cause.

Anis Sayegh n’était pas pragmatique. Il était contre toute concession, et voyait tout règlement comme une trahison de la terre palestinienne. On peut dire, aujourd’hui, que la divergence avec Anis Sayegh n’était pas nécessaire, ou que la discorde entre Anis et la direction de l’OLP aurait pu être atténuée.
Ce combat contre le sionisme est ouvert sur l’histoire de l’Orient arabe tout entier, c’est un combat dont le destin a voulu qu’il soit mené par plusieurs générations, et il restera ouvert et prendra de nombreuses formes. C’est pour cela que ce combat porte des visions différentes, des conceptions contradictoires qui convergent toutes vers la nécessité de récupérer la nation perdue. Cependant, nous ne pourrons pas retenir nos larmes en voyant les hommes de la génération des pionniers nous quitter l’un après l’autre.

La mort n’est pas seulement une réalité, mais elle constitue également un fardeau. Comment pourrions-nous hériter d’Anis Sayegh, Shafik Al-Hout, Edouard Said et Ibrahim Abou Lghad ? Telle est la grande question que nous nous posons aujourd’hui sur la Palestine. La Palestine n’est pas seulement une cause politique, mais c’est, d’abord, une idée et une cause culturelle. Nous disons adieu au Docteur Anis, et nous ne nous penchons pas seulement pour l’étendre dans sa tombe, mais également pour essuyer la tristesse de la terre avec nos paupières, et pour dire à la Palestine que nous tiendrons notre parole jusqu’à la mort.


 


Source : الياس خوري (Al Quds Al Arabi) - ÇäíÓ ÕÇíÛ¡ ÞÓíÓ ÇáËÞÇÝÉ ÇáÝáÓØíäíÉ

Article original publié le 29/12/2009

Sur l’auteur

Omar Moffok et Tafust Aït Baamrane sont membres de Tlaxcala, le réseau international de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, les traducteurs et la source.

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TERRE DE CANAAN: 30/12/2009

 
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