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20/09/2017
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Le drame du paquebot Saint Louis à La Havane (mai 1939) : Une page de honte de l’histoire des USA, et donc de Cuba aussi


AUTEUR:  Michel PORCHERON


Au rez-de-chaussée du très élégant Hôtel Raquel, style art nouveau, au n° 103 de la rue Amargura, dans la Vieille Havane, une reproduction d’une huile originale que signa Victor Manuel, grand maître cubain (V.M. Garcia, 1877-1969), longtemps inconnue et sans date attire l’attention, entre la réception et le bar. De quelle Diaspora s’agit-il ? Tout de son existence est resté longtemps une énigme. A peine sait-on aujourd’hui que l’original appartient à un ressortissant dominicain, M. Isaac Lif. Sur la droite du tableau une brève présentation évoque le drame du « Saint-Louis en 1939 » .*

Ce tableau hors du commun n’est jamais qu’une modeste unité d’une dramatique mosaïque de l’histoire universelle, aux côtés de livres d’histoire, d’ouvrages universitaires, de documents et de romans historiques, d’un film hollywoodien, d’un documentaire d’archives inédites, du journal de bord du commandant du Saint-Louis, de sites multiples, entre autres  pièces de savoirs sur la misérable attitude d’alors des USA et de leur vassal, Cuba.        

L'épisode – une odyssée et les raisons de son échec tragique- est relativement mal connu,  encore de nos jours. Le plus souvent oublié. Pas par tous bien sûr, pas par ceux, juifs ou non,  qui ont pris la parole et le témoin au nom des disparus. Il s’agit de cet « oubli », entretenu par ceux qui eurent leur part de responsabilité dans le génocide juif, en l’occurrence les gouvernements des Alliés par leur inaction complice.    

Le 13 mai 1939,  le paquebot allemand Saint-Louis, normalement affecté à la ligne Hambourg‑ Amérique,  embarque  pour  La  Havane  937  passagers,  des   Allemand s  juifs.  Certains ont été sortis des camps de concentration, notamment  Dachau et  Buchenwald.  La plupart des passagers ont abandonné tous leurs biens ou pu en vendre certains et ont acheté (150 dollars chacun) des certificats de débarquement délivrés par la personne responsable sur place et d’autres des visas permettant d'entrer à Cuba. Les passagers avaient en outre été obligés de payer 230 Reichsmark de plus au cas où le bateau serait obligé de faire demi-tour.  

C'est en réalité une opération de propagande du régime nazi visant à montrer que les Juifs sont libres d'émigrer, sachant parfaitement que la plupart des pays d’ « accueil » leur refuseraient l’entrée.  Ces voyageurs d’un type spécial qui « ont du acquérir à un  prix prohibitif un billet-retour, alors qu’ils ne sont pas censés revenir, et ont du payer l’autorisation de sortie du territoire allemand… » (Louis-Philippe Dalembert) et dont  la moitié environ  sont des hommes âgés, des femmes et des enfants, partent avec le rêve de refaire leur vie de l'autre côté de l'Atlantique, loin des persécutions nazies dont la Nuit de Cristal , la Kristallnacht du 10 novembre 1938, (1)  leur a montré l'ampleur barbare.

Sur le navire, une certaine tension règne, car dans les esprits le voyage est sans retour, mais l’ambiance est plutôt bon enfant.  Dans les années 30, les images publicitaires de la compagnie maritime Hamburg-Amerika  Linie  donnent une image luxueuse des croisières à bord de ses paquebots. Il disposait de huit ponts et pouvait accueillir 400 passagers en 1ère classe et 500 passagers dans la classe touriste. En réalité cette « croisière » est machiavélique : la propagande nazie s’ingénie à prouver au monde entier que l’Allemagne de Hitler n’avait pas le monopole de l’‘antisémitisme. Le périple du St. Louis symbolise la lâcheté d'une partie des démocraties face au problème de l'accueil des réfugiés juifs, à la veille de la Seconde Guerre mondiale puis durant la Shoah.

En 2009, un livre qui a déjà connu - outre un grand succès de vente, au delà même de la France (les droits de traduction ont été cédés dans une dizaine de langues)-  un large retentissement par les débats parfois violents qu’il a provoqués et qui auront des suites, le « roman » Jan Karski , que signe l’écrivain Yannick Haenel (1942) chez Gallimard, reprend ce thème : l’abandon des Juifs d’Europe par la communauté internationale, à travers le témoin réel que fut Jan Karski, résistant polonais de confession catholique.
Fait prisonnier dès le début de la guerre, torturé par la Gestapo, il parvient à s'évader et rejoint rapidement la résistance polonaise. Messager clandestin du gouvernement  de son pays en exil,  alors âgé de moins de 30 ans, ayant pu pénétrer dans le ghetto de Varsovie, il reçut la mission secrète de se rendre à Londres (1942), pour rencontrer Winston Churchill et Franklin D. Roosevelt à Washington (le 28 juillet 1943)  afin de les informer de l’extermination en cours des Juifs par les nazis. Dans le « roman »,  lors de la rencontre Roosevelt  baille, faisant mine de s’intéresser pour mieux cacher sa passivité décidée. On l’avait écouté sans qu’il soit entendu. En 1944, Jan Karski raconta toute son  histoire dans « Story of a Secret State », publié aux USA, là encore personne ne voulut voir vraiment les choses en face.  Et il était déjà assez tard.
« Ce qui m’intéresse dans ce livre,  a écrit  Yannick Haenel, ce n’est pas la Shoah, mais le crime occidental, la surdité des Alliés envers l’extermination, une surdité organisée ». 

Tout le monde à la Hamburg  Linie sait que les passagers du St Louis ne débarqueront pas comme prévu.  Tout le monde sauf les passagers.

Le commandant du Saint Louis ( ou St Louis)  qui s’appelle Gustav Schröder – il faut retenir son nom- donne l’ordre d’appareiller à 20 heures, à la demande des autorités portuaires de Hambourg  qui, très vraisemblablement ont l’idée de faire arriver le Saint Louis au port de la Havane en même temps que deux autres navires transportant eux aussi des juifs : le Flandre (avec 104 passagers) battant pavillon français et l’Orduña battant pavillon anglais, avec à  bord 154 personnes.

A l'été 1939, l'Europe se prépare à la guerre et l'Allemagne d’Adolf Hitler à l'extermination des Juifs.

Le départ du Saint Louis se fait entouré « de  beaucoup de publicité, et le voyage sera suivi  par l’opinion publique mondiale » (Margalit Bejarano).

Cette croisière tragique  sera transposée au cinéma. En 1976, Stuart Rosenberg, connu jusque là surtout pour son  Luke la Main froide (Cool Hand Luke, 1967), signe Voyage of the Damned (2).  Le scénario est tiré d’un livre de Max Morgan-Witts et  Gordon Thomas.

En 1994, Maziar Bahari  (3) réalise pour la télévision française « Le Voyage du Saint-Louis » (52  mn)  avec des témoignages des rares survivants, de membres de l'équipage allemand et de ceux qui ont tenté d'aider ces réfugiés. Ce film avec des séquences d'archives, notamment tournées sur le paquebot durant la traversée même Hambourg-  La Havane, et des photographies inédites,  est  le documentaire qui a le mieux retracé cette odyssée hors du commun.

Le graphiste  américain Art  Spiegelman  (1948),  auteur du célèbre Maus (1986 éd. Flammarion, Paris) a rendu  hommage  l’automne dernier dans le Washington Post aux dessinateurs, qui furent parmi les rares  citoyens de son pays à protester contre la position prise par le gouvernement américain dans l’affaire du Saint Louis. Sa planche inédite a été publiée dans le grand quotidien national (4) .

A Cuba, en  mai 1939, la communauté juive (5) attend dans une grande tension l’arrivée du Saint Louis. Il s’agit pour elle d’un évènement exceptionnel. Jamais un navire allemand n’a transporté autant de passagers.  Certains  ont de  la famille sur le paquebot. D’autres savent que des réfugiés considèrent Cuba comme une simple étape vers les USA. 

[Le port de La Havane connut aussi, régulièrement à partir du début de mai 39, le retour de survivants parmi les combattants cubains  durant la Guerre Civile Espagnole (1936-1939).  Divers témoignages font mention de traversées à bord de l’ Orduña qui , semble-t-il assurait une traversée par semaine.  Un brigadista, originaire de Matanzas, Julian Fernandez Garcia dit qu’ il est « rentré à Cuba, le 27 mai, à bord de l’Orduña ». Idem pour Juan Magraner Iglesias, Luis Rubiales Martínez, entre autres. Oscar Gonzalez Ancheta, lui avait fait le voyage aller La Havane- La Rochelle, France, le 14 juin à bord du… même bateau).  « Fuimos recibidos por una crecida multitud », dit l’un. “Divisé a los seres queridos que esperaban en el muelle”,  indique un autre. “Una gran multitud acudió a darnos la bienvenida” “El recibimiento fue sorpredente. Fue algo que no se puede olvidar jamás. El pueblo de la Habana se volcó hacia el Malecón y allí la gente alquilaba lanchas para recibir el barco de esa banda”. (Mario Morales Mesa)

Selon des propos recueillis par l’historien cubain Alberto Bello en mai  1985, Juan Magraner Iglesias raconte: “ Si, hubo recibimiento. Los muelles y el Malecón estaban repletos de gente. Las lanchas salían a recibirnos al barco. Había una alegría enorme. Jamás olvidaré aquel día”].    

Le bien pâle président cubain était Federico Laredo Bru (décembre 1936-octobre 1940). Sixième locataire du Palais présidentiel depuis septembre 1933, il ne parviendra pas lui non plus à relever le pays de la dictature de Gerardo Machado (1925-1933) et le 10 octobre 1940, il laissera son fauteuil à Fulgencio Batista,  pour un  premier mandat dictatorial de 4 ans.    

Cuba, alignée sur la politique étrangère de Washington concernant la 2ème guerre mondiale,  déclenchée en Europe en septembre 39, maintiendra sa position officielle de « neutralité » pendant plus de deux ans. Cuba déclarera  la guerre au Japon, à l’Allemagne et à l’Italie, les 9 et 11 décembre 1941. Soit au lendemain de l’entrée en guerre contre le Japon des USA (le 8) qui, la veille ont subi les bombardements de Pearl Harbor  (6). Le 11, l’Allemagne nazi et l’Italie de Mussolini déclarent la guerre aux USA.        

Le 23 mai, alors que le Saint Louis en est à son dixième jour de traversée, le capitaine Schröder reçoit un télégramme l’informant de probables …difficultés pour débarquer ses passagers à La Havane. Autant il n’ignore rien de ce qui se passe en Allemagne, de ce qui la menace, il n’est pas pro-nazi, autant il ne connait rien des évènements cubains des années 38 et 39. Il apprendra en deux mots que le « décret 55 » qui régissait l’entrée sur le territoire cubain …jusqu’au 5 mai 1939, ce n’est pas une coïncidence, est nul et non avenu et remplacé par le « décret 937 » ( ?) qu’a signé le président Federico Laredo Bru. Ce dernier avait publié un décret invalidant tous les certificats de débarquement. L'entrée à Cuba exigeait désormais l'autorisation écrite des secrétaires d'État et du Travail de Cuba et l'envoi par la poste d'un dépôt de garantie de 500 $ (dépôt qui n'était pas obligatoire lorsque les touristes étaient américains.). Le vendredi 26 mai, il reçoit un second télégramme (« Ancle en el fondeadero, no intente atracar ») lui enjoignant de ne pas accoster au port principal de La Havane, mais de diriger le Saint-Louis vers la zone administrative dite de Triscornia (7) .   

Le samedi 27 mai,  à 4 heures du matin, le luxueux paquebot de croisière Saint Louis se présente devant La Havane, donc du côté de Triscornia. Chez les passagers, l’espoir est à son comble.   

Ce ne sont pas les responsables du Bureau d’immigration qui sont les premiers à monter à bord, mais la police côtière. Personne n’est autorisé à débarquer.  À part certains membres de l’équipage.  Un réfugié qui avait tenté de se suicider,  Max Lowe, en se tailladant les veines et se jetant par-dessus bord, fut par la force des choses, admis dans un hôpital de La Havane, le Calixto-Garcia.    

Durant dix jours, les « difficultés » sont telles que le Saint Louis- dont la présence dans le port est devenue « une véritable perturbation à l’ordre public »- est sommé le 2 juin de quitter les eaux territoriales cubaines. Des 937 passagers quelque 25 seulement ont été autorisés à débarquer, ils étaient les seuls au départ de Hambourg à avoir eu des visas en bonne et due forme. Pour accélérer le départ, il a été ravitaillé en nourriture, boissons et essence. C’est escorté de vedettes de la marine nationale et de la police que le Saint Louis s’éloigne des côtes cubaines…Gustav Schröder prend sur lui de mettre le cap vers les USA. Le bateau naviguait si près de la Floride que les passagers pouvaient voir les lumières de Miami. Certains envoyèrent un câble au Président Franklin D. Roosevelt lui demandant de leur accorder l'asile. Roosevelt ne leur répondit jamais. Durant trois jours le St Louis naviguera le long de ses côtes sans jamais recevoir l’autorisation d’y accoster. Pas davantage au Canada où les autorités s’alignent elles aussi sur la politique américaine et cubaine, en réalité sur celle de Cornell Hull, secrétaire au Département d’Etat dans le gouvernement de F.D.Roosevelt : le prétexte était que les quotas d’immigrants étaient atteints…

« Roosevelt est aux abonnés absents, tout comme le premier ministre canadien qui déclare en privé qu’il ne veut pas trop de juifs dans son quartier » (Christophe Alix)À court de vivres, le 6 juin, 25 jours seulement après le départ d’Hambourg, le Saint Louis n’a pas d’autre solution que celle de retraverser l’Atlantique dans l’autre sens, en direction de l’Europe, avec sa cargaison humaine. Mais vers où ? Gustav Schröder fait naviguer le Saint Louis à petite vitesse, comme si, au large, il attendait une solution de dernière minute.  


À titre posthume (11 mars 1993) le capitaine Gustav Schröder sera reconnu comme Juste, comme plus tard Jan Karski, décédé en 2000 

Le comportement du capitaine allemand Schröder durant le voyage surprit dès le départ les  passagers. Malgré la présence à bord d’un petit nombre d’agents nazis, dont Otto Shiendick de la Gestapo, il fit en sorte que « le trajet se déroule comme pour une croisière normale et qu’ils soient traités comme des plaisanciers. Les 14 jours de voyage ont donc été joyeux et festifs » (Louis-Philippe Dalembert). Bien au-delà des prestations qu’offrait le paquebot et des espérances des voyageurs. Selon LP Dalembert (LPD) le 23 mai, il réunira dans sa cabine, quelques passagers avocats ou ayant des connaissances de droit pour tenter de régler les « difficultés ». « En son âme et conscience il sait qu’il fera tout pour permettre à ces gens de rejoindre une terre d’accueil » (LPD). Une fois à Triscornia, sur le Saint Louis il ne s’opposera pas à ce que les réfugiés croyants utilisent un coin du navire comme synagogue improvisée. Obligé de revenir vers l’Europe le capitaine Schröder a sérieusement envisagé d'échouer son navire sur les côtes britanniques, de manière à rendre impossible le retour de ses passagers en Allemagne. Il est décédé en 1959. Il a reçu la médaille de « Juste parmi les nations » à titre posthume le 11 mars 1993. Dès le 13 mai 1939, il avait tenu un journal de bord personnel. Un livre en fut tiré, Heimatlos auf hoher See (L’Épopée du St Louis), 1949, Beckerdruck - Berlin, 47 p., Photographies, documents annexés].

Que s’est-il passé à La Havane entre le 27 mai et le 2 juin ? Pourquoi plus de 900 réfugiés juifs allemands ont-ils été refoulés ? Avant tout par le fait que le gouvernement de Laredo Bru répond comme toujours aux desiderata de Washington. Les évènements intérieurs ont eu aussi une répercussion évidente : tout d’abord depuis le 8 novembre 1933, une loi « Ramon Grau » oblige les patrons à employer au moins 50 % de « Cubains natifs ». Le slogan de la première présidence Grau San Martin (septembre 1933- janvier 1934) « Cuba para los cubanos» n’était pas dirigé contre les juifs comme tels, mais contre toutes les populations étrangères. De plus, et bien plus grave, une atmosphère xénophobe et antisémite est bien réelle depuis 1933, même si elle n’est pas encouragée officiellement par le gouvernement (aucun gouvernement cubain de cette époque n’aura une politique ouvertement antisémite, et la grande majorité de la population n’était pas non plus antisémite).

Les premières manifestations publiques antisémites apparaissent lors des derniers mois de la dictature de Gerardo Machado, son collègue dictateur Hitler est au pouvoir depuis le 30 janvier 1933. En Allemagne, dès juillet 1932, le parti nazi avait obtenu la majorité au Reichstag. Hermann Goering en devient le président. Mein Kampf  avait été publié en 1925. Le ministère de la propagande de Joseph Goebbels fonctionne à plein dès sa création, en mars 1933. Les premières mesures antijuives datent de juillet 1933, mais la propagande antijuive est antérieure.     

A Cuba, les informations sur la persécution des juifs européens par les nazis arrivent régulièrement. La propagande national-socialiste également. Elle trouve un terrain favorable parmi les commerçants espagnols aisés ou moins, qui voient d’un très mauvais œil l’arrivée de nouveaux immigrants juifs. Certains se fournissaient même en armes auprès des « délégués » nazis dans la capitale cubaine. Le porte-parole de ces membres de la communauté espagnole est le quotidien El Diario de la Marina que publiait José Ignacio (Pepin) Rivero dont la famille possède deux autres titres, Avance et Alerta. Les actions antijuives s’intensifièrent dès le déclenchement de la guerre civile espagnole, en juillet 1936. La Phalange espagnole à Cuba et les agents nazis faisaient cause commune pour dénoncer « le danger juif » au nom de la sauvegarde de « la race espagnole » (raza hispana). En 1938 fut créé le « Partido Nazi Cubano »  par  un certain  Juan Prohias.  Il a son siège au n° 406 de la rue 10 (entre les rues 17 et 19) dans le quartier central du Vedado. Chaque jour, dans son émission de radio, Hora Liberal Independiente,  Prohias attaquait les Juifs et leur immigration. On lui prêtait comme adresse personnelle un domicile dans la rue Flores, entre Enamorados et Santo Suarez. Car si les autorités  n’affichaient aucun antisémitisme officiel, elles n’ont jamais inquiété les groupes fascistes ou nazis, elles n’ont jamais cherché à les neutraliser ou les interdire.  Le Diario de la Marina,  le quotidien des franquistes, a toujours été édité sans problème.  Il n’a jamais été interdit de publication. 



 
Fulgencio Batista

Sur le territoire cubain,  le réseau d’agents nazis était composé d’une  soixantaine de membres.  Les journaux du groupe de Rivero avaient appelé à une manifestation pour protester contre la prochaine arrivée des « juifs étrangers » du Saint Louis. « L’atmosphère xénophobe et antisémite est aussi alimentée par Primitivo Rodriguez Rodriguez, de l’aile dure du Partido autentico, porte-parole de l’ancien président Ramon Grau. Pour lui, le peuple cubain se doit de « lutter contre les juifs jusqu’à ce que le dernier d’entre eux  soit chassé » (L.P. D).  Paradoxalement (apparemment) un certain Louis Clasing, directeur pour la Havane de la compagnie Hambourg-Amerika fait partie de cette mouvance. Il finance sur place la campagne de rejet des réfugiés juifs… transportés par sa propre société.  Cet agent nazi est ainsi chargé de montrer que les juifs sont des indésirables et pas seulement en Allemagne.         

La communauté juive  ne resta pas inactive, ayant créé successivement des années avant El Centro Intersocial  Hebreo de Cuba,  le Jewish  Committee for Cuba, puis le Comité Central de las Sociedades  Hebreas de Cuba,  le  HIAS (Hebrew Sheltring and Immigrant Aid Society) ou le JOINT (Jewish  Joint  Distribution  Committee).  Mais ces sociétés  étaient plus des  organisations communautaires d’entraide et de  défense  que des  mouvements militants  intervenant dans la  vie  de la société  civile et politique cubaine. Certains  Juifs tiennent des magasins  florissants.  Mais il y a aussi beaucoup de petits tailleurs, pelletiers, cordonniers. Ils ont  aussi une grande activité éditoriale,  sont propriétaires de revues. Un certain nombre milite dans des organisations progressistes. Un d’entre eux, Fabio Grobart, sera un des 13 fondateurs  du parti communiste cubain (août 1925), avec trois autres « polacos », Gurwich, Grinberg et Wasermann. Parmi les réfugiés juifs vivant à Cuba,  il faut citer Moisés Raigorodsky Suria parmi ceux qui s’engagèrent du côté des Républicains espagnols entre 36 et 39.      

Si l’affaire du Saint Louis  échoua ce fut  aussi en raison du contexte politique du nouveau décret  937 (?). Dit autrement  les luttes internes  pour le pouvoir.  On y retrouve le président fantoche Laredo Bru,  le directeur général  du Bureau d’Immigration,  Manuel Benitez Gonzalez,  l’homme des « permis de débarquement » et bien sûr « l’homme fort du pouvoir »,  le chef  de l’armée, l’ancien sergent Fulgencio Batista, ainsi que Lawrence Berenson, avocat juif newyorkais, de JOINT aux USA et avocat d’affaires…de Batista. Ce dernier ne voulut rien savoir, ne fera aucun geste : on est à la veille de la campagne  électorale pour les élections présidentielles  et Batista ne veut prendre aucun risque, surtout pas à l’égard de Washington.  Il succèdera à Laredo Bru, pour sa première dictature. Laredo pour se débarrasser  de Manuel Benitez  fait ouvrir contre lui une enquête pour « corruption répétée ».  (8). Ce Benitez allait « payer » pour tous les autres, y compris ses anciens amis et patrons.    

 

Pendant plusieurs jours,  outre des tentatives de « négociations » entre l’envoyé spécial Berenson et les émissaires de Laredo Bru,  l‘évènement occasionna  une nette effervescence : les familiers et amis, certains venus des USA, des nouveaux arrivants purent s’approcher du Saint Louis, à bord de petites embarcations, communiquant avec les passagers  par signaux ou  à très haute voix, la presse dans son ensemble suivait l’évolution de l’affaire et en ville tout le monde rapportait les derniers échos de l’histoire du Saint Louis. Des messages de solidarité avec les passagers arrivaient de différents pays, demandant l’intervention du président Roosevelt…. « Durant toute cette semaine là, le drame autour du navire fut au centre de l’intérêt public ».(Margalit Bejarano).

[Des 120 Juifs autrichiens, tchèques et allemands qui se trouvaient ce 27 mai 39, à bord de l’Orduña, seuls 48 purent débarquer, malgré des papiers qui n’étaient pas en règle. Avec les 72 autres réfugiés, l’Orduña dut prendre la route de l’Amérique du Sud. Après avoir emprunté le Canal de Panama, il put faire de brèves escales en Colombie, Equateur et Pérou, où seuls 4 refugiés furent admis à descendre à terre. Les 68 autres furent transférés sur un autre bateau anglais qui remontait vers le Canal de Panama. Sept obtinrent à Balbao des visas pour le Chili. Les 61 derniers furent internés au Fort Amador jusqu’en 1940, jusqu’à ce qu’ils soient admis aux USA.

Quant aux 104 Juifs du Flandre, aucun ne fut autorisé à débarquer. Le bateau français se dirigea vers le Mexique, sans succès, avant de reprendre la route vers la France, où les autorités françaises les placèrent dans un camp d’internement. On imagine bien la suite. De même  200 Juifs montés en Europe sur un autre bateau, l’Orinoco, qui, à l’origine devait arriver à La Havane en juin 39 - mais ce voyage fut annulé, après les évènements de mai - ne purent débarquer …nulle part et finirent par revenir en Allemagne, où leur destin était tout tracé.

Après le déclenchement de la guerre mondiale, l’arrivée (1942) de deux autres bateaux, le Sao Tomé, venant de Lisbonne et Casablanca et le Guinée  marqua la fin –temporaire- de l’immigration de réfugiés. 450 passagers purent débarquer, grâce à l’intervention de pays des Forces alliées. Mais ils durent passer huit mois dans la zone de Triscornia et ne furent pas autorisés à séjourner dans l’Ile. Margalit Bejarano affirme que c’est dans les témoignages qu’elle a pu recueillir que l’histoire du Sao Tomé apparait pour la première fois]      

Sur le Saint Louis qui avait quitté La Havane depuis une semaine,  les seuls contacts qu’avait Gustav Schröder furent ceux avec des JOINT en Europe.  Quatre pays acceptèrent de recevoir les réfugiés du paquebot, la  France (224 réfugiés), la Hollande (181), la Belgique (214) et l’Angleterre (287). Ce fut le 10 juin que Schröder apprit par un télégramme qu’il pouvait accoster en Belgique.     

Le Saint Louis finit par rejoindre le port d’Anvers. En septembre 39 la guerre éclate. Plus de 680 réfugiés,  en France, Belgique et Hollande seront parmi les  déportés et la plupart périront à Auschwitz et dans d’autres camps de concentration.  Moins d'un tiers des passagers – ceux qui avaient pu débarquer en Angleterre-- survivront à l'Holocauste. 

Le Saint Louis, quant à lui,  fut en partie endommagé par un incendie suite à des bombardements alliés sur Kiel le 30 août 1944. Selon diverses sources, il fut réparé et resta à quai à Hambourg comme bateau-hôtel en 1946. Il fut envoyé à la casse en 1952.


Gerda Blachmann en 1923

« Ironie de l’Histoire. Certains passagers comme les Blachmann, les Reif, et les Gottfried réussiront plus tard à s’installer aux USA et à y refaire leur vie » (LP.D) 

 NOTES

*- La reproduction, parfaite, également sur toile, a les dimensions exactes de l’original (Diáspora, óleo sobre lienzo, 94 x 96,8 cm). Selon les témoignages du premier acquéreur - collectionneur et de proches familiers du peintre, le thème du tableau, ayant en réalité pour titre « Los Olvidados » put être identifié et une date de création fut avancée, les années 40, sans plus de précision.  Cependant, comme l’écrit Ramon Vazquez Diaz, spécialiste de l’art cubain:  “Nous ignorons les circonstances et les motivations précises de cette huile, qui n’est jamais sortie des collections privées. Impulsion personnelle ou accomplissement d’une commande ?” http://www.vanguardiacubana.com/articulos/Victor-Manuel-homenaje-comunidad-hebrea.htm  (en espagnol )
Sur le tableau, les protagonistes, des femmes et des enfants, sont peints à terre, descendus du navire, contrairement aux faits.  
Victor Manuel Garcia (cf p.374, Catalogue de l’exposition « Cuba Art et Histoire, de 1868 à nos jours », Musée des Beaux Arts de Montréal, 2008) : il présente sa première exposition personnelle en 1924. En 1925, il se rend pour la pre­mière fois en Europe. A son retour à Cuba en 1927,  il présente une exposition personnelle et il participe à l'Expo­sition d'art nouveau, qui marque le début de la peinture moderne à Cuba. Dès lors, il est considéré comme un des principaux rénova­teurs de l’art cubain, non seulement pour son œuvre, mais aussi pour l’influence qu'il exerce auprès des jeunes artistes. En 1929, il repart pour l'Europe, voyage en Espagne et en Belgique et se fixe en France. C'est à Paris qu'il peint la Gitana tropical [Gitane tropicale], œuvre emblématique de toute sa peinture. Il exploite deux grands thèmes qu’il n'aban­donnera jamais : le portrait féminin et le pay­sage cubain. Ses œuvres sont primées au Salon national de peinture et de sculpture de 1935 et de 1938. Lors du Salon annuel de 1959, une rétrospective lui est consacrée pour lui rendre hommage. (Roberto Cobas).

(1)-   La Nuit de cristal (9-10 novembre 1938), orchestrée par Goebbels, se conclut par 7500 magasins juifs pillés, des centaines de synagogues incendiées, 30.000 juifs arrêtés. Pour échapper à ces exactions, de plus en plus de juifs quittent l'Allemagne pendant qu'il en est encore temps. À partir d'octobre 1941, en effet, toute émigration leur sera interdite. En Europe, ils trouvent refuge majoritairement en Grande-Bretagne: Pays-Bas, en Belgique, France et en Suisse. En Amérique, le plus grand  nombre s'exile aux USA, et dans une moindre mesure en Argentine Enfin, certains tentent leur chance en Chine. Mais  nombreux seront ce que la guerre rattrapera.

Dès 1933, Hitler avait imposé à l'Allemagne ses théories racistes en édictant toute une série de mesures discriminatoires, à commencer, le 7 avril, par une première loi qui bannit les "non-Aryens" de la fonction publique. En septembre 1935, les lois de Nuremberg interdisent les mariages mixtes et privent les juifs allemands de leurs droits civiques, puis de leur citoyenneté. La violence augmente au fil des mois.

(2)- Le film de Stuart Rosenberg (1928) a reconstitué cette histoire en utilisant malheureusement tous les clichés du mélodrame à grand spectacle hollywoodien. Le commercialisme de l’entreprise, la parade de vedettes, jouant des personnages échantillons schématiques, l’ont discrédité. La distribution est pourtant hors du commun, peu de films en ont eu une aussi brillante  : Faye Dunaway, Max von Sydow, Oskar Werner, Malcolm McDowell, Orson Welles, James Mason, Lee Grant, Ben Gazzara, Katharine Ross, Luther Adler, Paul Koslo , Michael Constantine, Nehemiah Persoff, José Ferrer, Fernando Rey, Maria Schell, Helmut Griem, Julie Harris, Sam Wanamaker, Denholm Elliott.  Hollywood (la production est britannique) est  ainsi capable de tout. Lee Grant figure au palmarès 77 des Oscars. Le film avait été récompensé d’une pluie de nominations.  

Ce film, a écrit Hubert Niogret dans Positif, est «  superficiel, et en définitive  malhonnête puisque, malgré ses bonnes intentions il occulte en fait le drame historique au profit d’un feuilleton à deux sous ». La musique de Lalo Schifrin ne sauve rien

(3) - Il doit être (probablement) le seul (connu)  à faire figurer, via son journal de bord, le capitaine  Schröder qui est annoncé « coscénariste »…Au casting, comme on dit aujourd’hui, on trouve  Manuel Benitez Jr. (à Miami)  Manuel Benítez, Laredo Bru et les passagers , Philip Freund, Karl Glesman, Don Haig, C.D. Howe, Herbert Karliner, William Lyon Mackenzie King, Sol Messinger, Harry Rosenbach .Autres : Kathleen Fee, Gisela Feldman, Anna Fuchs-Marx, Liesl Loeb, Jane Ripotot, Susan Schleger, Muriel Edelstein, Susan Shanks.  

 (4)- The St Louis Refugee Ship Blues/ Art Spiegelman

http://www.washingtonpost.com/wp-srv/special/opinions/outlook/st-louis-refugee-ship-blues/static.html

« Bien peu d’Américains protestèrent, seule une poignée de dessinateurs de presse entonnèrent alors lugubre…le blues du Saint-Louis » (Art Spiegelman) . Il a  trouvé ces dessins dans les archives de l’Institut David S.Wyman d’études sur la Shoah. Dans Maus « roman graphique » (1972, publié en album à partir de 1986), Art Spiegelman relate de façon poignante comment son père a survécu à l’Holocauste. Peu de bandes dessinées ont été considérées dès leur parution comme des événements culturels majeurs. Ce fut cependant le cas de Maus, (souris en allemand) autobiographie sous forme de bande dessinée …animalière. Aux USA, plus peut-être encore qu'en Europe, la bande dessinée n'était alors envisagée que comme un simple divertissement : ce n'est pas le moindre mérite de Maus que d'avoir fait prendre conscience à de nombreux intellectuels américains que ce mode d'expression n'est pas intrinsèquement condamné à l'insignifiance.

(5)- Populairement  à Cuba, on a appelé volontiers  un juif un « polaco » (polonais). « De même que les Espagnols sont ici les « gallegos », tous les juifs, quelque soit le pays d’où ils venaient,  étaient des « polacos ». Le polaco faisait partie du paysage » (Ciro Bianchi, 2008). Le journaliste et auteur cubain indique  qu’en 1945, la communauté juive comptait 25.000 personnes, dont, selon une autre source, 5500 arrivés entre octobre 1940 et avril 1943. Vers  1935, quelque 12.000 juifs vivaient à Cuba.  C’est dans les années 20 que les immigrants polonais arrivèrent en nombre. 

(6)-Que le président Roosevelt ait attendu l’attaque aérienne de sa base militaire de Pearl Harbor  (décembre 1941) par les Japonais pour entrer en guerre veut dire implicitement comme explicitement  que les USA dès 1933 – la Grande Bretagne aussi-  n’ont fait au mieux que tenter de « calmer » les ardeurs  d’Adolf Hitler (cf.  la lamentable Conférence d’Evian), faisant peu de cas de la politique de persécution des Juifs menée par les nazis puis l’extermination systématique (la Shoah) à partir de 1939. Une résolution votée par le Sénat en 1934 a bien exprimé sa « surprise et douleur »  face à la situation faite aux Juifs,  demandant  que leur droits soient rétablis. Mais le Département d’Etat  s’assura que cette résolution ne bénéficie d’aucune publicité. Ni  l’invasion de l’Autriche, ni l’Anschluss, ni l’annexion des Sudètes, ni l’agression contre la Pologne ne firent réagir les  autorités de Washington.  Sur la question  des juifs européens,  il est clair que les USA de Roosevelt auraient pu agir autrement.  L’universitaire Henry Feingold dans  Politics of Rescue : The Roosevelt Administration and the Holocaust (1970) montre que “Roosevelt n’a pas pris les mesures qui auraient pu sauver  des milliers de vie. Pour lui, ce n’était pas prioritaire. Il laissa le sujet  entre les mains du Département d’Etat où l’antisémitisme et la froide bureaucratie  firent obstacle à l’action » (in A People ‘s History  of the United States : 1492 to present  de Howard Zinn) .

Pour l’écrivain Yannick Haenel, la conférence d’Evian de 1938, destinée à  aider l’accueil des Juifs par les puissances occidentales, « se solde par un verrouillage obscène de tous les quotas d’immigration ». Il ajoute : « Après il n’y a plus que de l’hypocrisie, des calculs, une rhétorique de chancellerie » (quotidien français Libération, 22 octobre 2009)
A signaler aussi que lors du procès de Nuremberg, à aucun moment,  les Etats Unis  n’ont évoqué la question de la responsabilité occidentale. « De ces crimes, considère Haenel dans Libération, va naître ce qu’on appelle le monde libre. Nous sommes héritiers de cette constellation de mensonges, de cette indécence fondamentale qui fait que les  fondations de l’Europe à partir de 1945 sont pourries ».   
  

Aux USA, les antisémites qui étaient assez nombreux avaient de quoi lire. Notamment, tout particulièrement,  outre Henri Ford (oui, le célèbre constructeur des automobiles du même nom), «  raciste forcené » (Timothy W.Ryback), Madison Grant, auteur de Fin de la grande race (1916) qui fut le livre de chevet d’Adolf Hitler (Ryback, Dans la bibliothèque privée d’Hitler, 2009, 430 p. Ryback : « le livre de Grant est un des plus destructeurs du XXème siècle, qui expliquait que l’Europe et les USA seraient anéantis à cause des immigrants ».  Alors quand 900 réfugiés juifs  s’approchent des côtes…           

(7)- Depuis …toujours à Cuba, dans la rade de La Havane,  à Casablanca, de l’autre côté de la ville, existait le lieu dit Triscornia qui jusqu’en 1959, a été utilisé comme Campement d’Immigration, d’Internement, on dirait aujourd’hui Centre de rétention administrative.  Pour ceux qui arrivaient par le port de la capitale, Trisconia était un passage oublié. Tous les contrôles possibles, selon les époques, y étaient pratiqués. Certains auteurs  font remonter l’histoire de Triscornia à l’époque des dernières années  de  l’esclavage.  Dans chaque communauté étrangère établie dans le pays,  il a existé des histoires sur le séjour, plus ou moins long, qui y faisaient un ou plusieurs des leurs. Le voyageur  devait nommer le nom de la personne qui l’ « invitait », donner l’adresse où il allait demeurer, signaler ses moyens de subsistance, etc…Des « contrôles médicaux » étaient régulièrement pratiqués.  Plusieurs baraquements abritant des dortoirs y avaient été construits, ainsi que, selon des témoins qui y séjournèrent, un centre administratif et un hôpital de campagne. Triscornia était aussi le moyen de refouler  un ou plusieurs étrangers  jugés, pour n’importe quel motif, indésirables. Ce fut le cas bien sûr des réfugiés juifs allemands du Saint Louis qui resta à quai à Triscornia, sans que les réfugiés puissent être admis dans le campement.  La première mention explicite de Triscornia faite par l’auteure Margalit Bejarano concerne des refugiés juifs  dans les années 20. En 1942, une réfugiée allemande, Emma Kann,  y séjourna  plus de six mois avant d’être autorisée à vivre dans la capitale cubaine, ce fut le cas aussi d’une autre réfugiée, également allemande, Lotte Burg.   

(8)-  Il fut accusé de vendre des permis de débarque­ment à des voyageurs qui n’étaient pas des touristes, mais des réfugiés politiques. Pis : l'homme n'a pas le sens du partage et garderait pour lui seul les bénéfices de son trafic (devenu) illicite. Les permis « Benitez » signés Benitez en personne étaient vendus aux candidats à  l’entrée à Cuba. Selon Margalit  Bejarano, « les permis n’étaient pas des documents légaux, mais leur vente était compatibles avec les normes politiques du pays » ( ?). Ils étaient censés autoriser un séjour temporaire à Cuba, assortis de deux conditions : ils ne permettaient pas de travailler et garantissaient que l’immigrant avait de quoi subvenir à tous ses besoins. Dans ces conditions le HIAS et le Joint ne pouvaient pas intervenir, d’où l’importance prise par les « majers » (selon le vocabulaire hébreu), autrement dit les « arregladores » ou intermédiaires privés qui « arrangeaient » les problèmes administratifs. « Les permis de Benitez qui accompagnaient chacun des billets vendus par la Hamburg Amerika Linie se sont transformés en un véritable bisness de vies humaines, lequel bien qu’illégal, n’était pas secret » (Margalit Bejarano). Le système Benitez avait été mis en place en 1938, dès l’arrivée des réfugiés principalement juifs autrichiens (l’annexion de l’Autriche date de mars 1938). Avec un nombre relativement petit de « clients ». Ce n’est qu’à partir de janvier 39 que son bisness devint florissant, chaque navire de la H.A.L. (en réalité HAPAG) transportant environ 600 réfugiés, venant d’Allemagne, d’Autriche ou de Tchécoslovaquie. Il aurait amassé une fortune personnelle de 500 000 à un million de dollars. Le fils de  Benitez, Manuel Benitez Valdés, officier de la zone de Pinar del Rio, était mêlé au bisness. Selon Laura  Margolis, directrice du Joint à La Havane, la plupart des « majers » étaient à Berlin même.  Réfugié à Miami, responsable d’une radio anticastriste, le fils de Manuel Benitez  a reconnu que son père a pu détourner cet argent mais que « cela avait sauvé des vies » !

Sources consultées

- Le documentaire de Maziar Bahari (1994)

- « Le débarquement  interdit des juifs errants du Saint Louis »,  in Le Roman de Cuba, de Louis-Philippe Dalembert (Ed ; du Rocher, 2009, 271 pages, Chapitre 17). LP. Dalembert, auteur d’une thèse de doctorat sur l’écrivain cubain Alejo Carpentier, a reçu, en 2008, le prix Casa de las Américas,  probablement le plus important des prix  littéraires à Cuba, pour son roman Les Dieux voyagent la nuit »(Ed. Le Rocher, 2006).  

- En espagnol :  - “La Comunidad  Hebrea  de Cuba , La Memoria y la Historia”, autora y compiladora:  Margalit Bejarano Ed. Instituto  Abraham Harman, Universidad Hebrea de Jerusalén, 1996, 276 p. –

- “ La historia del buque San Luis: La perspectiva cubana” , M. Bejarano, Universidad Hebrea de Jerusalén, 1999, 32 p.


Hella Roubisek

-  Juventud Rebelde: 5 mai 1996, La dramática historia del crucero”, de Ignacio Hernández Rotger (témoignage recueilli à Cuba, d’une réfugiée du navire, Hella Roubisek, en compagnie de sa mère. Elle avait 13 ans. Son père, sans emploi,  vivait à La Havane où il avait pu débarquer quelque temps auparavant. Trois photos sont extraites du livre « El viaje de los malditos »).

-  de Sarusky, Jaime (1931). Las Dos caras del paraíso, Ed. Unión, La Habana, 2006” (il est curieux que Sarusky  mentionne la date de «  juin 1937 »). Du même auteur: in Revolución y Cultura n°3 jul- sept 2001, pag. 46-49, “Hebreos en Cuba”

- “Judios”, de Ciro Bianchi  Ross, in “Yo tengo la historia”, Ed. Unión, 2008 (pages 270-274, sans date,  inédit).  Lequel y reproduit l’erreur de date de Sarusky, mais qu’il corrige dans son blog (en espagnol) http://wwwcirobianchi.blogia.com/2009/033003-los-peregrinos-del-san-luis.php

Sources web

On peut consulter, en français
- Le voyage du Saint Louis : http://www.ushmm.org/wlc/article.php?lang=fr&ModuleId=98 (avec 10 photographies, 3 témoignages, plan du Saint Louis)/ Le retour du Saint Louis en Europe : http://www.ushmm.org/wlc/article.php?lang=fr&ModuleId=152 ( 6 photographies)/ Le destin des passagers du Saint Louis: http://www.ushmm.org/wlc/article.php?lang=fr&ModuleId=180
- (à la rigueur) http://fr.wikipedia.org/wiki/Saint_Louis_(paquebot)
Sur le livre de Mme Diane Afoumado : http://ares-assoc.net/spip.php?article24
http://www.reseau-terra.eu/article449.html
http://www.crif.org/?page=articles_display/detail&aid=5876&artyd=8
Par ailleurs : http://www.sinoue.com/livres/14-un_bateau_pour_l-enfer.php
Sur l’histoire générale des « Juifs à Cuba, de Colomb à Fidel », on peut lire de Martial Leduc (19 juillet 2009) sur : http://viktor.dedaj.perso.neuf.fr/spip.php?article872

En espagnol
http://www.fmh.org.ar/revista/18/lahist.htm
Le
plus récent travail  sur « Los hebreos en la Habana Vieja » :  http://revistas.mes.edu.cu/elibro/libros/300/978-959-16-1084-3.pdf ( ou version html)
http://www.ushmm.org/shared/search/searchresults.php?cx=008795841384874293445:jtbtbquu4k8&sa=Search&cof=FORID%3A11&q=saintLouis  
http://www.cubaenelmundo.com/Articulos/barcosanluis.htm
http://www.fmh.org.ar/holocausto/holocaustoycultura/cine_elviaje.htm
Sur l’Hôtel Raquel et le tableau Los Olvidados de Victor Manuel:  
http://www.opushabana.cu/index.php?option=com_content&task=view&id=330&Itemid=43
http://www.opushabana.cu/index.php?option=com_content&task=view&id=273&Itemid=43

Autres sources à consulter 

- Diane Afoumado, Exil impossible. L'errance des Juifs du paquebot St. Louis, éd. L'Harmattan, Paris, 2005, ouvrage préfacé par Serge Klarsfeld.. Cette étude –la plus rigoureuse- sur le périple des passagers du St. Louis repose principalement sur des archives américaines et allemandes, jusque-là non exploitées. Diane Afoumado est docteur en histoire. Elle a enseigné à l’université Paris X-Nanterre.

 

-  de  Gilbert Sinoué, Un bateau pour l'enfer, 2005. G.Sinoué (1947) est l’auteur d’une vingtaine de romans historiques grand public. Il est également scénariste et dialoguiste. Site officiel : www.sinoue.com

- Les juifs à Cuba : 1492-2001, de Richard Pava. Editions du Petit Véhicule, Nantes, 2001.

- Tropical Diaspora. The Jewish Experience in Cuba de M. Levine Robert. University Press of Florida, 1993.

- Le voyage des damnés/ Thomas Gordon, Morgan Witts. Ed. Belfond, Paris, 1976, 320 pages, traduit par Marianne Véron, photographies hors texte.

 Pour en savoir un peu plus, en espagnol (sources cubaines)  

- L’hebdomadaire cubain Bohemia a publié dans son n°24 du 11 juin 1939 un reportage de Antonio Ortega avec pour titre : «A la Habana ha llegado un barco...», avec des photos de passagers du Saint Louis.

- Bohemia, La Habana, no.51 (9), avril 1999, pag 22 – 23, Marta Matamoros, “Hebreos en Cuba”.

- La Isla elegida: Los Judíos en Cuba, de Maritza Corrales Capestany (1948), Editorial de Ciencias Sociales, La Habana, 2007.

- de Sabater, Miguel. Los judíos en Cuba, dans Palabra Nueva, “Revista de la Arquidiócesis de La Habana”,  no. 155, sept 2006 (pag 20 – 24) et no. 156, oct 2006 (pag. 18 – 23). www.palabranueva.net/


Source : l'auteur

Article original publié le 2/2/2010

Sur l’auteur

Michel Porcheron est un auteur associé à Tlaxcala, le réseau international de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur et la source.

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DANS LE VENTRE DE LA BALEINE: 02/02/2010

 
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